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Le Courrier, 15 août 2015

Interviews : Franco Cavalli s’exprime à propos de la solidarité internationale

par Sergio FERRARI


Des Contra (mercenaires de la CIA) au Nicaragua en 1987

A l’heure de fêter les 30 ans de l’ONG qu’il a fondée, l’Amca, le médecin et homme politique tessinois Franco Cavalli revient sur les raisons de son engagement.


Franco Cavalli

Question :

- "Vous avez créé l’Amca, en 1985, alors que le mouvement sandiniste, au pouvoir au Nicaragua depuis six ans, souffrait d’une guerre d’agression dévastatrice de la part des Etats-Unis..."

Franco Cavalli :

- "Au début, notre activité était limitée au secteur médical. Puis elle s’est élargie au contact de la réalité que vivait ce pays. Nous considérions qu’il était fondamental de collaborer avec un Etat, le Nicaragua, menacé et agressé par la principale puissance mondiale. Mais aussi de témoigner de notre solidarité avec les combattants des guerres de libération qui s’étendaient dans d’autres pays de la région. Les contacts avec de nombreux médecins cubains venus aider le pays nous a ensuite amenés à nous engager aussi à Cuba, à partir de 1991, en fondant Medicuba Suisse."

-"Un dirigeant sandiniste définissait la solidarité comme « la tendresse des peuples ». Ce concept vous interpelle-t-il encore aujourd’hui ?"

- "C’est une définition magnifique qui continue d’être totalement valable. Je le ressens profondément : pour moi, il ne suffit pas de crier contre l’impérialisme ou d’assumer des positions intellectuelles. Savoir qu’un enfant meurt de faim en Amérique centrale, en Afrique, ou n’importe où, me fend le cœur. Je ne peux l’accepter. Il est vrai que la solidarité de gauche, progressiste, a besoin de se baser sur une analyse politique, elle doit avoir des aspirations et des principes politiques. Mais, j’insiste, on ne peut la réduire à cela. La solidarité implique de s’engager avec amour, avec sentiment, avec passion, aux côtés de ceux qui souffrent le plus. D’où l’importance que des volontaires, des coopérants, des jeunes Suisses puissent partir en Amérique centrale ou dans d’autres régions. La lutte et l’effort quotidien des peuples pour affronter ces injustices y sont clairement visibles."

-"Quelle a été votre réussite essentielle, fondamentale, par-delà vos multiples projets réalisés avec succès ?"

- "C’est déjà une prouesse que d’exister encore après trente ans et de continuer d’élargir nos activités. La clé de cet exploit –sans minimiser les erreurs commises– c’est d’avoir compris comment élaborer des relations durables avec nos partenaires et collègues centraméricains. Nous ne sommes pas arrivés avec notre « vérité suisse ». Nous nous sommes mis sur le même plan, horizontalement, que nos collègues nicaraguayens, salvadoriens, guatémaltèques ou mexicains. En cherchant ensemble les solutions aux problèmes. En apprenant mutuellement. Nous avons non seulement apporté un appui matériel, mais aussi renforcé les ressources humaines locales. Nous tentons toujours d’aider à développer les potentialités propres, pour assurer que les projets puissent continuer sans notre présence. Par exemple, dans le secteur de la pédiatrie oncologique au Nicaragua, on n’a plus besoin de nous aujourd’hui."

-"Votre engagement personnel était aussi important en Suisse..."

- "Effectivement. Auparavant, je m’étais impliqué dans la solidarité avec le peuple vietnamien, en collaboration avec la Centrale sanitaire suisse. Et je militais aussi dans la politique en Suisse. En tant qu’homme politique, ­j’éprouve un grand intérêt pour la discussion théorique. Mais j’ai toujours besoin de réaliser des actions concrètes. La théorie ne me suffit pas. En ce sens, ma position anti-impérialiste –née à l’époque des guerres de libération en Algérie et au Vietnam– avait besoin d’une pratique concrète, directe, de proximité et d’appui. Je me sens coresponsable d’une citoyenneté planétaire, comme acteur politique et comme citoyen suisse. Nous ne pouvons oublier que la Suisse est un pays qui assume une grande responsabilité sur la scène internationale."

-"La Suisse a-t-elle vraiment un tel impact ?"

- "La Suisse est un pays très petit et en quelque sorte « artificiel », dans lequel la moitié de la classe ouvrière –puisque étrangère– n’a pas le droit de vote. Mais cet Etat a un réel pouvoir sur le plan international. Il fait partie du groupe des puissants, directement responsables du sous-développement et de la pauvreté d’une grande partie de la planète. Ainsi, nous ne pouvons nier la responsabilité de nombreuses multinationales suisses dans la violation des droits humains et environnementaux en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Raison pour laquelle je ne peux imaginer un vrai militantisme progressiste suisse sans un engagement au niveau de la solidarité internationale."

-"Le monde a changé, les jeunes également. Comment les impliquer, aujourd’hui ?"

- "Il est très important de continuer de faire en sorte que ces jeunes puissent vivre et apprendre des réalités du Sud. C’est une école pratique, comme je le disais auparavant. Une méthode, quasi sûre à 100 %, de sensibilisation et de prise de conscience citoyenne. Il est plus facile de commencer par un voyage au Nicaragua ou en Amérique centrale que par un discours conceptuel rhétorique. Je crois que l’unique possibilité de survie pour la solidarité internationale consiste à offrir aux jeunes des regards, des options de pratiques concrètes. Je m’identifie clairement à la vision d’« un autre monde est possible ». C’est aujourd’hui la consigne politique la plus importante qui doit former la relève essentielle de notre génération dans l’exercice de la solidarité active."

-"Quelle est votre vision du Nicaragua aujourd’hui ?"

- "La situation socioéconomique des couches populaires s’est beaucoup améliorée depuis le retour des sandinistes au gouvernement : santé et éducation sont à nouveau gratuites. Les programmes sociaux fonctionnent assez bien (une des raisons qui expliquent que la criminalité y est beaucoup plus basse qu’au Honduras et au Salvador). Il y a un certain développement économique... Pour cela, les sandinistes ont dû payer le prix d’une coexistence pacifique avec l’Eglise, qui est très conservatrice, voire réactionnaire. Voilà donc la raison, par exemple, de la nouvelle loi contre tout type d’avortement. Il faudra voir jusqu’à quand la base sandiniste va suivre... Pour le moment, les dernières enquêtes d’opinion indiquent un significatif soutien populaire aux politiques du Front sandiniste au gouvernement."

-"Et au Salvador ?"

- "La situation au Salvador est plus compliquée. Il y a cohabitation, au parlement, entre la droite et le FMLN (Front Farabundo Marti pour la libération nationale), le parti issu de l’ex-guérilla, qui n’a pas la majorité. Ainsi, le budget de l’Etat est trop maigre pour procéder aux investissements sociaux nécessaires. La rentrée principale de devises est constituée par les « remesas » (envois de fonds) des émigrés aux Etats-Unis, qui sont susceptibles de fluctuer très fortement. Par ailleurs, un haut niveau de violence prévaut dans le pays surtout de la part des « maras », ces bandes criminelles liées aux narcotrafiquants. Néanmoins, le FMLN s’appuie sur une base très forte et politisée. On peut donc espérer une évolution positive, si les conditions générales, comme la situation au Venezuela, s’améliorent."

Propos recueillis par Sergio FERRARI

Le site de l’Associazione per l’aiuto medico al Centro America : http://www.amca.ch/

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