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Le Monde 18 décembre 2003

Des "martyrs" d’Al-Qaida renforcent les combattants irakiens

Correspondance de Ramadi, en Irak

par Sophie Shihab


Dans le "triangle sunnite", de nombreux témoignages font état d’"étrangers", membres de la nébuleuse. Le Pentagone dit en avoir arrêté plusieurs centaines. Ils se chargeraient, entre autres, des attentats-suicide avec l’appui de groupes résistants.


Six tombes sont alignées dans le désert, à la lisière des palmeraies qui longent l’Euphrate. Deux portent une inscription lisible : "Abdallah le Saoudien" et "le Martyr syrien". Ce sont les sépultures - à ras du sol, comme le veut la coutume wahhabite - de six "martyrs" étrangers, tombés au combat contre les Américains.

"Ils auraient pu se rendre, mais ils ont résisté. Ils étaient venus pour mourir", disent avec respect les habitants d’un quartier isolé de Ramadi, à 100 km à l’ouest de Bagdad. En témoignent les trous d’obus et les gravats dans ce qui reste de la maison où ils furent tués. Certains voisins parlent sans réticence. "Ils sont arrivés de Syrie en octobre, quatre Saoudiens et deux Syriens. Il y avait un accord depuis la Syrie pour qu’ils soient logés ici par l’imam irakien qui était leur responsable ; celui qui venait les voir", dit le menuisier Mohammed Sebti. Le plus jeune avait 19 ans au plus. "C’était le seul qui parlait un peu." L’aîné avait au moins 40 ans. "J’ai vu son passeport syrien, avec des lettres à son frère et à ses enfants, auxquels il léguait ses magasins ... Il était très riche", précise le menuisier.

Selon son récit, les Américains, informés par un "dénonciateur, sont arrivés le soir du sixième jour de ramadan", encerclant tout le quartier avec "des dizaines de chars et des hélicoptères". D’abord, "tous les hommes des maisons voisines furent menottés et rassemblés dans un enclos à l’écart". De crainte qu’ils ne se joignent au combat.

Puis, par haut-parleur, les six étrangers furent sommés de se rendre. En réponse, ils ouvrirent le feu. "Ils avaient des kalachnikovs, des mortiers, des lance-roquettes... Ils ont résisté trois heures. Les Américains ont eu des morts. On en a vu un."

Au matin, des policiers irakiens ont emmené les corps de ces musulmans devenus "martyrs" - la preuve en étant qu’ils "sentaient le musc" (on embaume le corps des martyrs de musc avant de les enterrer), disent les voisins. Une tribu a offert son cimetière, les chefs sunnites locaux les ont enterrés. Des graffitis ornent désormais les murs de la maison en ruine. A côté de versets du Coran, les inévitables "Vive Saddam !", "Mort aux Américains !" et "Mort aux juifs !" - deux noms utilisés indifféremment, dans cette société du triangle sunnite encore profondément tribale et anti-israélienne, pour désigner ses ennemis. Le lendemain, "deux hommes au visage couvert d’un chèche, dit encore le menuisier, sont venus en voiture chercher les dollars et les papiers cachés dans un trou que les Américains n’avaient pas vu. Mais l’imam qui les dirigeait n’est plus revenu".

Plus tard, de jeunes Irakiens de l’Armée de Mahomet - un nom que se donne la résistance locale - ont assuré au Monde qu’il s’agissait de six "martyrs d’Al-Qaida, qui venaient d’arriver et n’ont pu mener que deux opérations : une attaque de convoi et une bombe qu’ils ont fait exploser dans la base américaine voisine où ils s’étaient infiltrés". Un communiqué américain avait seulement fait état, début novembre, d’un "groupe de terroristes arabes" tués près de Ramadi.

Selon les jeunes de l’Armée de Mahomet, "Al-Qaida a d’abord envoyé 30 hommes dans la région, peu avant la guerre. Maintenant, ils sont 150. Ils sont organisés à part, avec leurs propres signes de reconnaissance. Mais il y a des Irakiens qui s’occupent d’eux." Et les nouvelles, ou les rumeurs, circulent apparemment entre les groupes. "Il arrive qu’on prenne des étrangers dans nos opérations, précisent les jeunes Irakiens, mais seulement après les avoir testés, en les mettant en première ligne. Ils reçoivent ensuite de faux papiers d’identité irakiens."

Un ancien officier de renseignement irakien, qui travaille avec les Américains, estime, de son côté, à 300 le nombre des membres d’Al-Qaida dans l’ouest du triangle sunnite, où l’on "essaie de les marier à des Irakiennes". Même si, assure-t-il, "la majorité des sunnites ne les aiment pas, et n’aiment pas les voir tuer sans états d’âme des musulmans lors de leurs opérations, sous prétexte que ces victimes innocentes deviennent des martyrs et vont au paradis, au même titre que les kamikazes eux-mêmes".

Rien ne prouve que les membres d’Al-Qaida en question le soient réellement, plutôt que des islamistes envoyés par d’autres filières. Mais ces étrangers, quels qu’ils soient, sont les seuls, de l’avis général, capables de mener des attentats-suicides en Irak. "Des chiites pourraient le faire, mais ceux-ci ne participent pas à la résistance, alors que pour un sunnite d’Irak c’est inconcevable", affirme le professeur de sciences politiques Hafez Alwan Hamadi, lui-même sunnite et originaire de Ramadi.

Mais la logistique nécessaire à ces attentats est nécessairement irakienne. Et elle peut être aussi bien celle des réseaux islamistes que baasistes (du nom du Baas, le parti de Saddam Hussein) de la "résistance", à supposer que ceux-ci soient distincts.

Le cheikh Fakhri al-Qayssi, responsable d’une organisation salafiste (intégriste sunnite) qui insiste sur la légitimité de la résistance tout en se défendant de l’aider, assure que celle-ci est "avant tout islamique, car le Baas, c’est fini". Ce qui est plausible en ce qui concerne les motivations des combattants de base. Mais ces chefs salafistes, aux liens connus avec des "résistants", ont aussi des liens avec des baasistes. L’un d’eux est par exemple le neveu de la seule femme inscrite sur la liste des 55 responsables les plus recherchés par les Américains, la biologiste surnommée "Madame microbe". Les discours islamistes et baasistes sont d’ailleurs devenus pratiquement identiques, fondus dans un antiaméricanisme virulent. Et rien ne s’oppose à ce que de l’argent distribué, avant sa capture, par Saddam Hussein, qui usait dans ses derniers messages d’un vocabulaire de plus en plus islamiste, ait fini chez des imams liés à Al-Qaida ou à ses ersatz. Même si les Américains, qui ont arrêté plus de trente imams irakiens ces derniers mois, n’en ont pas donné d’exemples précis.

Si les islamistes cherchent à se distinguer des baasistes, ces derniers semblent, au contraire, nier les différences. Dans des réponses écrites à des questions du Monde, transmises par un intermédiaire de confiance, un groupe de militaires fidèles à Saddam Hussein assurait, fin novembre, que la "résistance unie" dont ils font partie "se développe notamment grâce aux opérations-suicides", c’est-à-dire grâce à des kamikazes étrangers. Un ex-officier irakien, proche de militaires qui coordonnent les opérations dans la région de Ramadi, affirme aussi que ces derniers "ont des liens avec Al-Qaida".

Les militaires américains disent avoir arrêté "plus de 300 Arabes étrangers" en Irak, dont la moitié dans la province d’Al-Anbar, autour de Ramadi. "J’ai des preuves de connexions de financement et d’approvisionnement entre les kamikazes et les tenants de l’ancien régime. Mais il est difficile d’établir la nature de ces liens, de savoir s’il s’agit d’une simple affaire de commodité ou quelque chose de plus", déclarait, fin novembre, le général Martin Dempsey, commandant de la 1re division d’infanterie, déployée à Bagdad et Ramadi.

Ce "quelque chose de plus" renvoyait aux craintes, formulées avant la capture de Saddam, d’une alliance stratégique entre celui-ci et Al-Qaida. Visant à "vaincre les Etats-Unis", elle aurait permis, imaginait un "stratège" de Ramadi, de "mener plus d’actions hors de l’Irak et de développer les mouvements anti-américains en Europe".

Sophie SHIHAB

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