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mercredi 7 décembre 2016
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Le Courrier, 31 août 2015

Informations internationales : Un smartphone en mode lego

par Christophe KOESSLER


Fairphone lance son deuxième appareil construit dans un souci éthique. Démontable, il peut être réparé à moindre effort.


Bas van Abel le fondateur de Fairphone, et Olivier Hebert, le technicien en chef

Le smartphone le plus « éthique » du marché, lancé en 2013, a connu un franc succès. Avec 60000 appareils vendus en Europe, la firme hollandaise Fairphone a gagné son pari. Elle continue son aventure aujourd’hui en lançant son second modèle. Toujours sur le même principe : garantir qu’un maximum de métaux utilisés ne servent pas à financer la guerre en République démocratique du Congo (RDC), œuvrer pour des conditions de travail dignes dans leur usine chinoise et participer à un vaste programme de recyclage de téléphones utilisés (lire Le Courrier du 30 novembre 2013).

Avec un tel concept, la société compte écouler 100000 appareils par année dès 2016. Elle peut compter sur un produit nettement amélioré depuis sa première version : plus puissant, équipé de composants de meilleure qualité, d’un écran plus grand (5 pouces) et d’un emplacement spécial pour installer de nouvelles fonctionnalités. Mais le nouveau téléphone bénéficie aussi d’une construction modulaire permettant à l’utilisateur de remplacer lui-même les pièces défectueuses à moindre effort. Le prix prend ainsi l’ascenseur, passant d’environ 300 francs en Suisse en 2013 à 500 francs aujourd’hui (1).

Dans un café, à Genève, Tessa Wernink, chargée de communication pour la marque, désosse le prototype pour Le Courrier. A l’aide de deux clips, l’écran se détache en un tour de main, prêt à être remplacé. Fairphone se charge de vendre les pièces de rechange à part, allongeant ainsi la durée de vie de son appareil (de 3 à 5 ans selon la compagnie). En somme, le contraire exact des derniers modèles de smartphone, qui ne disposent même plus de vis pour les ouvrir. « Nous espérons ainsi créer de nouveaux business model basés sur les pièces de rechange plutôt que ceux centrés uniquement sur la vente des appareils eux-mêmes », explique-t-elle.

Car la firme hollandaise a pour objectif de faire évoluer à terme l’industrie de l’électronique dans son ensemble. Née en tant qu’ONG dans les années 2000, Fairphone s’est transformée en entreprise, en 2013, pour fabriquer son propre téléphone, dans le but d’influencer toute la chaîne d’approvisionnement. Elle a depuis été certifiée par le réseau international BCorp.

« Avec notre second modèle, nous avons élaboré notre propre design. Nous pouvons ainsi choisir nos propres fournisseurs parmi ceux qui fabriquent les pièces (caméra, batterie, etc.) nécessaires à l’assemblage final. Et ainsi obtenir une meilleure traçabilité des matières premières, plus de transparence et au final davantage d’influence sur l’impact social de la production », explique Tessa Wernink.

En vue de ce second modèle, l’entreprise a aussi étendu sa recherche de métaux dont l’extraction ne sert pas à financer des groupes rebelles en République démocratique du Congo. Car plus d’une quarantaine de matériaux minéraux sont nécessaires à la fabrication d’un seul smartphone, dont de nombreux métaux. En 2013, Fairphone avait débuté avec l’étain et le coltan, dont des « programmes » garantissaient la provenance.
Il s’agit du Conflict-free Tin Initiative, lancé à l’instigation du gouvernement des Pays-Bas, et Solutions for Hope Project, parrainé par les Etats-Unis. Fairphone tente d’y ajouter aujourd’hui du tungstène, importé du Rwanda, et de l’or. Les délégués de la firme n’hésitent pas à enquêter dans les pays d’origine pour trouver un approvisionnement plus éthique.

Mais le plus gros reste à faire : « Le prochain pas sera aussi de s’attaquer au problème des mauvaises conditions de travail dans les mines », annonce Fairphone. L’entreprise a commencé par améliorer le quotidien des ouvriers qui assemblent le téléphone pour elle en Chine. Un fonds de solidarité constitué par un pourcentage sur les ventes a été créé à cette fin. « Ce sont les travailleurs qui décident en assemblée ce qu’ils font de cette somme. Pour le Fairphone1, il a servi essentiellement à améliorer les salaires », raconte la responsable de la société. Pour le nouveau modèle, tout reste à refaire, puisque la jeune firme a dû changer de fabricant en raison des nouvelles exigences techniques de son appareil. Environ soixante ouvriers de l’usine Hi-P’s située à Suzhou fabriqueront le smartphone, sur les quelque 3000 employés que compte ce site de production. La marque insiste aussi pour renforcer le pouvoir de négociation des employés face à la direction, notamment grâce à des modules de formation et à des réunions régulières. C’est la politique des petits pas. En raison de sa taille minuscule sur le marché de la téléphonie mobile et d’un capitalisme mondialisé qui ne se soucie guère des travailleurs et de l’environnement, Fairphone a conscience qu’elle n’est pas encore en mesure de fournir un téléphone « équitable » au consommateur. Mais l’ambition de la marque est de montrer qu’il existe une demande pour des produits électroniques plus « éthiques » et de créer un mouvement global dans cette direction.

Christophe KOESSLER

Vidéo : Fairphone 2 : Modular design for you to open and repair

https://vimeo.com/130781385

Note :

(1) Le Fairphone est pour l’instant vendu uniquement en ligne sur le site internet de l’entreprise, avec un système de prépaiement. Les 15000 premiers appareils commandés et payés seront livrés à partir de novembre 2015 (dont 9000 ont déjà été vendus). https://www.fairphone.com/

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