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La Presse, 31 août 2015

Canada : Les ruses des cigarettiers sont dénoncées

Suivi d’un commentaire

par Philippe MERCURE


Des paquets de cigarettes ultraminces qui compriment les mises en garde obligatoires sur les dangers du tabac et les rendent difficiles à lire. Des enveloppes jetables qui, une fois retirées, dévoilent des paquets exempts de tout avertissement. Des couvercles qui coupent les mises en garde en deux.


Canada

Les groupes antitabac québécois accusent les manufacturiers de cigarettes d’avoir inventé des « ruses » pour réduire l’efficacité des messages de santé qui doivent figurer sur leurs paquets. Ils profiteront aujourd’hui des audiences publiques entourant le projet de loi 44 sur le renforcement de la lutte contre le tabagisme pour demander au gouvernement d’imposer une taille minimale pour ces mises en garde.

« On voit notamment l’industrie commercialiser des emballages de plus en plus petits, qui ont pour effet de réduire la superficie absolue des mises en garde. La science montre que cela a pour effet de réduire leur efficacité », dénonce Flory Doucas, codirectrice et porte-parole de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac. Depuis 2012, les mises en garde doivent occuper 75 % de la surface des paquets de cigarettes. Le hic, c’est que la taille de certains paquets a été tellement réduite que certains avertissements sont aujourd’hui 50 % plus petits qu’à l’époque où ils ne couvraient que la moitié du paquet. Selon la Coalition, certaines mises en garde sont « minuscules, voire illisibles ».

Flory Doucas

La Coalition fera entendre aujourd’hui l’avocat Eric LeGresley. En épluchant des documents internes des fabricants de cigarettes rendus accessibles grâce à une poursuite judiciaire aux États-Unis, Me LeGresley affirme pouvoir démontrer que les nouveaux paquets ont été conçus dans le but précis de minimiser les mises en garde sur la santé. « Les entreprises de tabac sont toujours en mouvement. Elles réagissent, et nous aurions dû le savoir », a-t-il dit à La Presse. Il pointe par exemple un document interne du fabricant British American Tobacco qui analysait le succès des cigarettes Marlboro de son concurrent Philip Morris. « Avertissement de santé - le positionnement astucieux et l’utilisation de la couleur (un doré discret) ont assuré un impact minimal sur le design global et une lisibilité minimale pour le fumeur », peut-on y lire.

Eric LeGresley

Éric Gagnon, directeur des affaires corporatives chez Imperial Tobacco, rejette toutefois la thèse selon laquelle les paquets ont changé de forme pour minimiser les mises en garde de santé. « Comme toute autre industrie de consommation, il y a différents emballages pour différents produits », dit-il. « Les messages de santé, peu importe la dimension du paquet, occupent 75 % du paquet. Les consommateurs ne peuvent pas ne pas les voir ». Selon M. Gagnon, l’idée d’imposer une taille minimale pour les mises en garde n’est basée sur aucun fait scientifique et n’aura pas d’impact sur la réduction du tabagisme. « Si l’objectif de santé est de réduire le tabagisme et de le prévenir auprès des jeunes, on pense qu’il y a beaucoup d’autres choses qui pourraient être faites par le gouvernement, par exemple de l’éducation et de la sensibilisation auprès des jeunes », continue M. Gagnon.

Éric Gagnon

Au printemps, un jugement de la Cour supérieure du Québec a obligé trois géants du tabac à verser 15 milliards à des fumeurs et ex-fumeurs québécois. Le recours collectif avait porté sur des faits survenus avant 1998. La controverse sur la forme des paquets date d’après cette époque. Mais selon Cynthia Callard, de l’Association pour la santé publique du Québec, elle montre que l’industrie n’a pas changé d’attitude depuis les faits reprochés dans le jugement. « Ce que le juge a montré en tranchant le recours collectif, c’est que l’industrie a résisté à la réglementation et a travaillé à contourner son efficacité. À mon avis, la modification de la forme et de la taille des paquets s’inscrit dans le même esprit de tenter d’éluder la vérité et d’éviter d’informer pleinement les gens », dit-elle.

Cynthia Callard

Dans une déclaration écrite transmise à La Presse, le fabricant JTI-MacDonalds a affirmé « se conformer à toutes les réglementations concernant la fabrication, l’emballage, la vente et le marketing de tous les produits du tabac ». « La véritable préoccupation à laquelle on devrait s’attaquer est le fait que les produits illégaux occupent 15 % du marché québécois. Ces produits ne possèdent aucune mise en garde sur la santé et ne rapportent aucune taxe », dit l’entreprise.

Philippe MERCURE

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Commentaire

Chacun sait que, dans nos sociétés, les trafiquants d’héroïne sont d’odieux « marchands de mort », stigmatisés par les médias et sévèrement condamnés par les lois, y compris, dans certains pays, à la peine de mort. Par contre, dans ces mêmes sociétés, les marchands de tabac sont d’honorables commerçants dont les lucratives publicités sont particulièrement bienvenues dans les médias et dont les contributions financières sont très appréciées des partis politiques. L’héroïne se trafique clandestinement, tandis que les vendeurs de tabac ont pignon sur rue.

Un simple examen des statistiques comparatives de la mortalité pour l’héroïne et le tabac met en évidence l’hypocrisie du discours moraliste officiel. Par exemple, en France, selon le gouvernement, le tabac tue des dizaines de milliers de personnes par an, alors que les décès dus à une overdose d’héroïne se limitent à quelques dizaines par an. Le plus grand nombre de décès dus à une overdose d’héroïne a été atteint en 1994 et s’élevait à 500 victimes. La même année, le tabac faisait environ 22000 victimes.

Frank BRUNNER

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