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Le Courrier, 4 septembre 2015

Venezuela-Colombie : les dessous d’une crise

par Jean-Baptiste MOUTTET


Des Colombiens expulsés du Venezuela embarquent dans un bus à destination de leurs pays, à San Antonio de Táchira, le 25 août 2015

Violence et pénuries ont eu raison des relations privilégiées entre Caracas et les Colombiens. Contre les groupes paramilitaires et contrebandiers, le Venezuela a clos une partie de sa frontière.


Venezuela

Une longue file d’attente de véhicules en tout genre qui se forme immédiatement à l’ouverture d’une station essence qui fermera dans à peine quelques heures. Des rayons vides dans les épiceries appartenant à l’Etat, des bakchichs à payer aux forces de l’ordre, des camions remplis de marchandises et des voitures aux coffres bondés au poste-frontière... Voilà ce qu’était San Antonio de Táchira, petite ville vénézuélienne limitrophe de la Colombie. Depuis que le président socialiste vénézuélien, Nicolas Maduro, a décidé de fermer environ 160 km de frontière sur les 2219 qui séparent les deux pays, d’expulser des Colombiens et d’instaurer l’état d’exception dans des municipalités frontalières, l’image mentale de la frontière n’est plus la même. Elle est celle de ces photographies parues dans la presse, de ces familles qui fuient le Venezuela, transportant tous leurs biens sur leurs dos, des habits bourrés dans des sacs plastiques jusqu’aux lits et armoires.

Ces décisions du gouvernement vénézuélien ont été prises le 21 août 2015, alors que, deux jours plus tôt, trois militaires et un civil ont été blessés lors d’une opération contre les contrebandiers. Le président Nicolas Maduro déclarait alors qu’elles permettraient d’« extirper les tumeurs malignes du paramilitarisme colombien, les bandes criminelles de Colombie qui ont été apportées » au Venezuela.

Nicolas Maduro

Accusés de ne pas être en règle, environ un millier de Colombiens ont été expulsés du Venezuela. Dans les municipalités concernées, la garde nationale marquait les maisons d’une lettre : « R » pour vérifiée, « D » pour à « démolir ». Pris de panique, ils sont nombreux à avoir d’eux-mêmes traversé la frontière. D’après le représentant du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), Stéphane Jacquemet, environ 15000 Colombiens ont fui en une semaine. Des refuges où de la nourriture et des couchages leur sont prodigués ont été dressés. « La situation est difficile. Nous avons du mal à répondre à tous les besoins », assure Francesca Fontanini de l’UNHCR de Bogota.

Francesca Fontanini

L’organisation de défense des droits humains vénézuélienne PROVEA, proche de l’opposition, dénonce une campagne qui nourrit la xénophobie. Pour le coordinateur général, Rafael Uzcategui : « Les valeurs révolutionnaires qui existaient avec Chávez ont été remplacées par des valeurs conservatrices ».

Rafael Uzcategui

Le gouvernement vénézuélien tente, tant bien que mal, de rassurer les 5,6 millions de Colombiens vivant au Venezuela, qui compte 30 millions d’habitants. « Frères colombiens qui vivez au Venezuela (...), personne n’est en train de vous chasser aujourd’hui, ni demain ni jamais. Cela fait partie de la guerre médiatique qu’utilisent le gouvernement colombien et les agents du paramilitarisme », a ainsi déclaré le président de l’Assemblée nationale, Diosdado Cabello, mercredi 2 septembre 2015.

Diosdado Cabello

Les élections législatives du 6 décembre 2015 approchent et de nombreux Colombiens votent et soutiennent la révolution bolivarienne, qui s’est longtemps montrée généreuse avec eux. Mais, sur les réseaux sociaux, les militants ne font pas la distinction entre lutte contre les paramilitaires et les Colombiens. Il est facile de le constater sur Twitter (#YoApoyoElCierreDeLaFrontera y #yoapoyoelestadodeexcepcion).

A Bogota, Esperanza Sierra, ancienne des FARC, défend toujours la révolution bolivarienne. Elle vient d’avoir des nouvelles de son époux qui vit avec ses enfants à San Antonio de Tachira. Il ne compte pas rentrer en Colombie : « D’après lui, la situation est exagérée par les médias. Ma famille est bien mieux au Venezuela. Mes enfants ont le droit à une éducation, là-bas », dit-elle alors qu’elle attend l’envoi d’argent par son mari.

La lutte contre le paramilitarisme infiltré au Venezuela, notamment via l’opération policière « de libération du peuple », ne se focalise d’ailleurs pas seulement sur les Colombiens. Le gouverneur de l’Etat de Tachira, José Gregorio Vielma Mora, informait ainsi, lundi 31 août 2015, que cinquante membres de la Garde nationale bolivarienne (GNB) avaient été arrêtés. On se souvient aussi que l’opposition vénézuélienne, qui accuse le gouvernement de racisme, avait remis en cause la nationalité vénézuélienne de Nicolas Maduro en assurant qu’il était en fait Colombien.

José Gregorio Vielma Mora

Depuis des années, un intense trafic s’est mis en place entre les deux pays, notamment sous l’impulsion de paramilitaires colombiens démobilisés. L’essence et les produits alimentaires subventionnés par le gouvernement vénézuélien transitent sans difficulté vers la Colombie, tant la frontière est poreuse et gangrenée par la corruption. Le Venezuela voit ses biens s’échapper, alors que le pays fait face à une crise sans précédent avec des pénuries qui affectent la distribution des biens de première nécessité. L’inflation a atteint 68,5 % en 2014 et pourrait dépasser les 100 % selon certaines analyses (le gouvernement ne divulgue plus ses statistiques).

Au-delà des invectives lancées actuellement des deux côtés de la frontière, la délicate situation du Venezuela est comprise par certains secteurs de gauche colombien. Dans une tribune parue sur le site colombien Las 2 Orillas, Andrès Gil, un des porte-parole de Marcha Patriotica –organisation politique issue du mouvement social– avertit contre la tentation de « simplifier la très complexe problématique frontalière » à « une folie de Maduro ». Après avoir relevé que la contrebande coûte « 3650 millions de dollars » au Venezuela, il soutient la décision tout en critiquant les expulsions d’illégaux.

Andrès Gil

De son côté, Rafael Uzcategui, de PROVEA, affirme que « c’est une exagération d’affirmer que le paramilitarisme explique par lui seul les pénuries, l’augmentation des prix et les autres situations relatives à ce que le gouvernement nomme « la guerre économique ».

La fermeture de la frontière a créé une crise diplomatique sans précédent entre les deux pays à l’histoire commune pourtant mouvementée. Les deux présidents se répondent avec violence. Mardi 1er septembre 2015, alors que Nicolas Maduro déclarait que le Venezuela « a été victime d’un acte de déstabilisation de la part de la Colombie », le président colombien, Juan Manuel Santos, osait la comparaison avec Hitler : « Tous les droits universel ont été violés, comme dans les ghettos nazis », disait-il, allant dans la surenchère afin de ne pas être dépassé à sa droite par l’ancien président Alvaro Uribe, bien décidé à récupérer l’événement.

Juan Manuel Santos

Devant cette escalade, le sénateur colombien proche du mouvement social Ivan Cepeda a tenté de mettre le gouvernement colombien face à ses responsabilités. S’il condamne « les décisions du président du Venezuela qui violent les droits de l’homme », comme il nous l’écrit, il dénonçait au Sénat, le 27 août 2015, le « sépulcral silence du gouvernement » sur « l’exportation du paramilitarisme dans d’autres pays ».

Ivan Cepeda

Dans ce bras de fer diplomatique, c’est le Venezuela qui marque des points, grâce à l’appui de fidèles pays comme l’Equateur et la Bolivie. L’Organisation des Etats Américains (OEA) a refusé de convoquer une réunion des ministres des Affaires étrangères pour traiter de la crise. Il faut tout de même noter que des pays perçus comme amis du Venezuela, comme le Brésil et l’Argentine, se sont abstenus. Les Etats d’Amérique du sud, parfois embourbés dans des crises économiques et politiques, sont mal à l’aise avec ce conflit entre deux de leurs partenaires.

Jean-Baptiste MOUTTET

Des Colombiens quittent le Venezuela en traversant la rivière Tachira, le 25 août 2015

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