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Le Courrier, 5 septembre 2015

India : Le mouvement syndical montre l’exemple

par Benito PEREZ


Des ouvriers réduisent des pierres en sable, dans une mine illégale, près de Raipur, le 18 mars 2015

C’est probablement le plus grand conflit social de l’histoire. De source syndicale, quelque 150 millions de travailleurs auraient participé mercredi 2 septembre 2015, en Inde, à une grève générale contre la réforme des législations du travail proposée par le gouvernement du Bharatiya Janata Party (BJP, nationaliste-conservateur). Services, industrie, transports, mines, pratiquement tous les secteurs étaient paralysés. Même les travailleurs informels ont rallié en masse la protestation, qui exigeait une forte hausse du salaire minimum et l’universalité des protections sociales. Pour le premier ministre, Narendra Modi, critiqué au sein même de l’Indian Workers’ Union (BMS), la centrale syndicale proche de son parti, c’est la vraie épreuve du feu, quinze mois après son arrivée à la tête du géant indien.


India

Au départ, le Bharatiya Janata Party misait sur le discours de la simplification administrative pour convaincre les Indiens. Reprenant l’argumentaire patronal, Narendra Modi affirme que le droit indien du travail est trop complexe, car relevant de quarante-quatre lois nationales et cent cinquante législations spécifiques à chaque Etat. Mais le code du travail retenu par le premier ministre ne se contente pas de simplifier. La suppression de l’autorisation administrative de licenciement pour les entreprises de moins de trois cents employés (contre cent aujourd’hui) et l’obligation de représenter 30 % des travailleurs pour pouvoir créer un syndicat ne sont que deux des mesures les plus spectaculaires d’une réforme très favorable aux employeurs. Le texte entend également libéraliser l’engagement de personnel précaire dans les entreprises de moins de cinquante salariés (vingt aujourd’hui) et veut réserver le Factories Act, protégeant la santé et le bien-être des travailleurs, aux sociétés de plus de vingt ou de quarante employés (contre dix ou vingt actuellement).

Les conséquences de tels changements seraient évidemment dramatiques : « Quatre-vingt-cinq pour cent des entreprises manufacturières indiennes comptent moins de cinquante travailleurs », relève Sharan Burrow, secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale (CSI). Pour des millions de travailleurs, cela provoquerait un basculement vers encore plus de précarité, alors que nombre d’entre eux ne gagnent déjà guère plus que 5 ou 6 dollars par jour.

Sharan Burrow

Elu sur un discours populiste et promarché, M. Modi a rapidement choisi son camp. Malgré un avertissement syndical lancé au printemps, le premier ministre a tardé avant d’ouvrir des négociations à la veille de la grève. Discussion d’ailleurs sans effet. Aujourd’hui, malgré une croissance de 7 % en plein marasme planétaire, le gouvernement brandit la menace d’une fuite des investisseurs étrangers en cas d’échec de sa réforme. Refrain connu : il n’y a pas qu’en Europe que la mondialisation sert de prétexte pour détruire les protections sociales et augmenter la profitabilité du capital.

Narendra Modi

Mais contrairement à ses homologues européens, Narendra Modi va devoir compter avec une coalition syndicale déterminée. En unissant contre lui dix des douze centrales syndicales du pays, le premier ministre a permis, malgré lui, la constitution d’un front historique. Une force de frappe exceptionnelle, produit d’un lent processus de radicalisation et de coordination des organisations syndicales. En 2013 déjà, une grève générale de deux jours, suivie par près de cent millions d’Indiens, avait poussé le gouvernement du Congrès dans les cordes.

La libéralisation progressive de l’économie indienne a eu pour effet de radicaliser les directions syndicales de plus en plus autonomes des partis (1). Moins clientéliste, ne pouvant plus se reposer sur le seul secteur public, confronté à une nouvelle expansion du travail informel, le syndicalisme indien n’a eu d’autre choix que de renouer avec la base, jouant la carte des intersyndicales et des luttes de terrain. Peu à peu, l’effet a rejailli sur les directions des centrales. Depuis 1991, l’Inde a connu dix-sept grèves générales. Et les deux dernières sont de loin les plus unitaires et puissantes qu’ait connu le pays. Et ce même si la direction de la centrale progouvernementale de l’Indian Workers’ Union a décidé, au dernier moment, de se retirer du front syndical et de rejeter le mouvement de grève.

Des facteurs objectifs expliquent aussi la nécessité, pour les syndicats, de se remettre en question. Ainsi, l’écart entre hausse de la productivité et stagnation des salaires, qui est devenu aussi béant qu’indécent. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), de 1999 à 2011, la première a crû de 12,6 % tandis que les seconds baissaient de 2 %. On comprend que la capitalisation boursière ait clos son exercice 2014 sur une croissance de 30 % !

Face à cette offensive des détenteurs du capital, la réplique se devait de n’être pas strictement défensive. Mercredi 2 septembre 2015, les millions de grévistes indiens ne défendaient pas le statu quo, mais un programme en douze points, allant d’un salaire minimal national de 15000 roupies (2) (250 dollars) à l’extension de la sécurité sociale aux travailleurs informels, en passant par l’amélioration de la sécurité au travail. De quoi mobiliser avec succès au sein de la majorité des travailleurs indiens –journaliers, serviteurs, vendeurs et autres précaires– au côté des secteurs bancaire, public et ouvriers, traditionnels bastions syndicaux en Inde.

Sans présager de l’issue de cette lutte, il semble que les mouvements sociaux du Sud montrent à nouveau l’exemple à suivre.

Benito PEREZ

Manifestation antigouvernementale à Mumbai, le 2 septembre 2015

Notes :

(1) Inprecor, no 592-593, avril 2013.

(2) Il est actuellement de 5000 à 9000 roupies, selon les Etats.

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