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La Presse, 5 septembre 2015

Canada : Culture de peur à la section antiterrorisme de la Sécurité publique

par Vincent LAROUCHE


Au cours de l’année qui a précédé les attentats de Saint-Jean-sur-Richelieu et d’Ottawa, la section du ministère fédéral de la Sécurité publique chargée de l’antiterrorisme était complètement dysfonctionnelle en raison d’un climat de travail exécrable, révèle une enquête de niveau « top secret » menée par un ancien commissaire de la Gendarmerie royale du Canada à la demande du gouvernement.


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Culture de peur, remarques insultantes, rétention d’information, luttes intestines, incapacité à entendre des opinions divergentes, favoritisme, rapports « aseptisés » : voilà la teneur des quelque 900 pages de documents du ministère sur le sujet, largement caviardés, obtenus par La Presse en vertu de la Loi sur l’accès à l’information. Le constat est accablant : « Quelque chose est brisé », a constaté une gestionnaire de haut niveau lors d’une réunion sur l’environnement de travail.

L’alarme a d’abord été sonnée le 17 avril 2014, six mois avant les attentats de Saint-Jean et d’Ottawa. Le sous-ministre de la Sécurité publique, François Guimont, a reçu une lettre anonyme à son bureau de l’avenue Laurier, à Ottawa. La missive dénonçait une série de problèmes au sein du Secteur de la sécurité et de la cybersécurité nationale, division névralgique qui s’occupe notamment de la stratégie gouvernementale antiterroriste et de la prévention du piratage informatique. Certains des faits soulevés ont été masqués dans la missive obtenue par La Presse, mais ils semblent tous dénoter un climat toxique. Le ou les signataires ne s’identifiaient pas, disant craindre la réaction de certains gestionnaires autour d’eux. « Le futur du Secteur est entre vos mains », concluait la lettre.

François Guimont

Le sous-ministre a pris la chose très au sérieux, démontre la correspondance interne du ministère. Il a ordonné de ne pas lancer de chasse aux sorcières pour démasquer les lanceurs d’alertes, mais de plutôt faire la lumière sur les allégations soulevées. Le ministère avait besoin d’un enquêteur spécial pour cette tâche. « En raison du mandat du Secteur, les enjeux soulevés sont de nature à avoir des implications pour la sécurité nationale », a noté un gestionnaire du ministère.

Le choix s’est arrêté sur Norman Inkster, ancien grand patron de la Gendarmerie royale du Canada. Le ministère lui a accordé une cote de sécurité « top secret » pour qu’il ait accès à toutes les informations nécessaires à sa mission. Il n’a pas mis longtemps avant de crouler sous les témoignages et de mesurer la gravité de la situation. « La situation actuelle est, au mieux, malsaine », a-t-il indiqué. Les commentaires qu’il recevait lors d’interviews d’employés étaient presque tous négatifs. « La grande majorité des personnes interviewées ont exprimé l’opinion que le travail à la Section était et demeure une expérience de travail particulièrement déplaisante », écrit-il dans son rapport classé « confidentiel », qui a été largement censuré avant d’être remis à La Presse, notamment les portions où les employés montrent du doigt des gestionnaires. La peur des représailles pour avoir protesté ou même pour avoir exprimé une opinion professionnelle différente de celle d’un patron semblait généralisée. « La Section n’est pas, tant s’en faut, un environnement où les gens sont à l’aise de dire ce qu’ils pensent », écrit M. Inkster. Un climat généralisé de favoritisme et de luttes internes marqué par une attitude de « nous contre eux » nuisait aussi au travail, de l’avis des employés. Les personnes qui se sont confiées à M. Inkster étaient quasi unanimes à dénoncer un partage déficient de l’information et un travail en silos où les gens gardaient jalousement pour eux des données factuelles importantes. Des employés ont dénoncé un « air de mystère » si marqué par le culte du secret que certains en venaient à ne plus bien comprendre la nature de la mission du Secteur. Autre constat préoccupant, des employés se seraient fait demander d’adoucir leur langage dans la rédaction de rapport pour donner une image positive : « On a dit que les documents étaient aseptisés. Les interviewés croient qu’il s’agit d’une tentative de donner l’impression que tout va bien quand ce n’est pas nécessairement le cas », écrit-il.

Norman Inkster

Les documents obtenus par La Presse montrent que la direction du ministère a qualifié les constats de M. Inkster de « troublants » et mis en place un plan d’action pour changer les façons de faire.

Mais vendredi 4 septembre 2015, la direction du ministère a refusé de discuter des correctifs apportés ou des impacts que la situation a pu avoir sur la sécurité publique. « Nous refusons respectueusement votre demande d’entrevue », a répondu le porte-parole Jean-Paul Duval, tout en précisant qu’un plan a bel et bien été mis en oeuvre pour « améliorer la culture du milieu de travail et favoriser un milieu de travail sain ». Le ministre de la Sécurité publique, Steven Blaney, n’a pas voulu commenter.

Vincent LAROUCHE Avec la collaboration de William LECLERC

Steven Blaney

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