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samedi 10 décembre 2016
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cadtm, 15 septembre 2015

Union européenne : Face à la dette, l’exigence de vérité s’amplifie

par Eric TOUSSAINT, Marga FERRE, Nicolas SANSU et Nicolas SANSU


Dénonçant une dette illégitime et illégale, quatre personnalités européennes exigent des mesures de transparence pour lever le chantage à l’austérité qui pèse sur les peuples.


Eric Toussaint

La dette est un instrument historique de domination et d’extorsion massive des richesses. On peut presque parler de “système dette”. Les sociétés, devant l’esclavagisation par les dettes illégitimes, ont riposté  : de la tradition biblique du jubilé pour effacer les créances tous les sept ans aux grandes lois démocratiques de la Grèce antique, dans lesquelles Solon s’attaque à l’asservissement par la dette. Aujourd’hui, il y a un travail de pédagogie très important à réaliser afin d’identifier les causes réelles de la dette.

Le mythe en vogue d’une dette publique creusée par des dépenses sociales exagérées est à combattre absolument. La dette a considérablement augmenté du fait de la crise bancaire et du sauvetage des banques. Plus largement, ces vingt dernières années, l’élément clé de sa progression réside dans les politiques néolibérales de gouvernements qui ont sacrifié leurs recettes en attribuant massivement des cadeaux fiscaux aux plus fortunés et aux entreprises, sans oublier les taux d’intérêt élevés fixés par des banques privées qui ont le monopole du crédit. Nous sommes face à une dette de la culpabilité défendue par les gouvernements et les médias privés dominants qui sert à la fois de méthode de privatisation des richesses et d’argument pour empêcher la solidarité entre les peuples. Cet usage, désastreux pour les pays et les populations, est illégal et illégitime, aussi bien en Grèce qu’en France. Nous devons recourir à des audits citoyens et prôner le droit à la suppression de ces dettes illégitimes, tout en soutenant le droit à l’emprunt public légitime, nécessaire par exemple pour financer la transition énergétique, dans des conditions décentes et créatrices d’emplois qui servent l’intérêt général.

Eric TOUSSAINT

Marga Ferré

Le débat sur la dette grecque est un faux débat. En Espagne, il existe un certain consensus social autour de cette idée. Sur le plan politique, nous avons démontré que la politique d’austérité en Europe, et singulièrement en Grèce, relève du chantage. Même le secteur conservateur du Parti populaire (droite au pouvoir) se garde de toute offensive sur ce thème.

À Izquierda Unida (IU), nous proposons un audit de la dette comme a pu le faire la Grèce. La ville de Madrid (à gauche depuis les dernières élections municipales de mai – NDLR) et son conseiller économique, membre d’IU, ont annoncé la création d’un tel audit. Cela a provoqué de très forts remous.

Le fait même de pouvoir démontrer qu’une partie de la dette peut être illégale, illégitime et odieuse est un outil puissant pour faire tomber les masques quant à la nature même des politiques qui ont été menées jusqu’à présent. Et quant aux mensonges liés au chantage même de la dette.

En Espagne, ce chantage s’est traduit par la modification de l’article 135 de la Constitution qui stipule que la priorité absolue est le remboursement de la dette avant même les dépenses publiques. La gauche et les mouvements sociaux espagnols sont ceux qui parlent le plus de la dette, car nous voulons savoir à qui nous la devons et pourquoi.

Pour rappel, 60 % de la dette madrilène repose sur cinq entreprises dont certaines sont liées aux réseaux de corruption. C’est pourquoi les villes où nous gouvernons vont être à l’origine d’audits.

Marga FERRE

Nicolas Sansu

Aujourd’hui, la dette est un super-instrument de domination. C’est ce qui fait que l’on détruit le service public, que l’on met la pression sur les salariés, les retraités et les chômeurs parce que soi-disant il n’y aurait pas d’argent.

À l’origine, il y a les taux d’intérêt extrêmement importants servis dans les années 1985-1990, bien au-delà des taux d’intérêt réels. On estime de 300 à 400 milliards cet excès d’intérêts. En clair, certains se sont enrichis grâce à la dette. Ensuite, dans les années 2000, on a assisté au désarmement fiscal. C’est le rapport Carrez, la loi Tepa de Sarkozy, le bouclier fiscal, etc. On a retiré près de 100 milliards d’euros à l’État. Pour maintenir le niveau de service, il a fallu recourir à la dette. Enfin, il y a la question fondamentale de la crise des dettes privées avec un report massif sur les dettes d’État quand ce dernier à dû refinancer les banques exposées.

Certes, les États ne peuvent pas être en faillite, mais ils peuvent être en défaut de paiement. Et comme les banques ne le veulent pas et que les pouvoirs sont tenus par l’oligarchie financière, la question de la dette a été mise en avant. On a sommé les États de cesser d’emprunter et en même temps, on les empêche de retrouver des ressources qui existent dans les paradis fiscaux, la fraude. Ce n’est pas une question de complot, c’est une question de rapport de forces. Un mouvement avait commencé à prendre corps en Grèce, il a été largement contrecarré. L’idée que la dette est illégitime est loin d’être majoritaire aujourd’hui. Il faut une grande conférence européenne sur la dette. Le problème ne se réglera pas sans une nouvelle architecture fiscale et, dans l’idéal, un moratoire, comme cela a existé en Uruguay.

Nicolas SANSU

Leonidas Vatikiotis

Le 18 juin 2015, un comité indépendant sur la dette grecque a été formé par la présidente du Parlement, Zoe Konstantopoulou. Ce document historique a prouvé que cette dette était non seulement illégitime mais aussi illégale et absolument non remboursable. Un comité de la vérité connu sous le nom de commission d’audit a donc prévenu que la dette ne pouvait et ne devait pas être remboursée.

Malheureusement, le gouvernement grec, sous la pression de la troïka, n’a pas su entendre les conclusions de cet audit et s’est résolu à signer un nouveau mémorandum annonçant une nouvelle vague de privatisation des biens publics grecs, dont beaucoup vont d’ores et déjà profiter au capital allemand.

Une cessation de paiement unilatérale à l’endroit des créditeurs internationaux (Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, États européens, etc.), comme l’avait demandé ce comité, aurait dû être suivie. Les montants des sommes prêtées à la Grèce depuis 2010 ne sont jamais allés dans le budget grec, ni aux retraites ni aux hôpitaux. Au contraire, cet argent est allé aux structures fermées comme précondition à leur octroi. En vérité, cet argent soi-disant prêté est allé directement dans les coffres des banques grecques et étrangères. Il a été prouvé par le calcul que 92 % de cette aide est retournée aux créditeurs ou est perdue dans le secteur bancaire. Autrement dit, le sauvetage de la Grèce a servi de prête-nom au sauvetage des banques qui avaient émis des bons du Trésor tout au long des décennies précédentes et des emprunts à taux très élevés. Aujourd’hui, la totalité du montant de la nouvelle dette sert à payer les anciens emprunts ou à recapitaliser les banques grecques en faillite.

Leonidas VATIKIOTIS

Source : L’Humanité du 10 septembre 2015.

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