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mardi 6 décembre 2016
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16 septembre 2015

Suisse : Mauro Poggia et les conséquences de la fuite en avant néolibérale

par Frank BRUNNER


Vue de Genève

La Tribune de Genève du 15 septembre 2015 a publié un interview complaisant de Mauro Poggia, Conseiller d’Etat -c’est-à-dire ministre cantonal- chargé du département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé. Le thème de l’interview est que le déficit des finances publiques augmente, tandis que les besoins sociaux s’accroissent. Il s’agit là d’une conséquence de la fuite en avant néolibérale qu’on peut observer dans tous les pays menant cette politique. Et, comme tous les politiciens néolibéraux, Mauro Poggia se donne des airs de victime de la politique qu’il préconise.


Suisse

La fuite en avant néolibérale est caractérisée par le libre échange, le dumping fiscal et le dumping salarial, toujours sous prétexte de favoriser la compétitivité des entreprises et de créer ou de préserver des emplois. C’est le blabla que les politiciens comme Mauro Poggia débitent dans le monde entier sous forme de copier-coller.

Mauro Poggia

Le libre échange signifie, concrètement, qu’une multinationale peut installer sa production au Bangladesh ou en Indonésie, payer les salariés au lance-pierre, se soustraire aux impôts locaux moyennant un pot-de-vin à qui de droit, puis exporter sa production en Suisse, parasiter le pouvoir d’achat de la clientèle de masse locale, mener une guerre des prix aux concurrents locaux et ruiner massivement ceux-ci.

La multinationale ne contribue pas du tout au pouvoir d’achat de la clientèle de masse suisse, puisque ses salaires sont payés au Bangladesh ou en Indonésie. Le chiffre d’affaires de la multinationale en Suisse est réalisé entièrement grâce aux salaires et cotisations sociales payés par les PME suisses et grâce aux salaires des fonctionnaires et prestations sociales versés par l’Etat en Suisse.

En payant des salaires et des cotisations sociales, les PME suisses subventionnent donc le chiffre d’affaires du géant étranger qui les ruine... Dans la pratique, le libre échange est une gigantesque arnaque organisée par les politiciens néolibéraux, au préjudice de la population et des PME locales, et au seul profit des multinationales –auxquelles on peut assimiler les banques.

Incapables de soutenir la guerre des prix que leur livrent les multinationales, les PME suisses voient leur chiffre d’affaires s’effondrer, paient de moins en moins d’impôts, licencient leur personnel et finalement font faillite, si bien que les ressources fiscales se tarissent et que les salariés se retrouvent au chômage. Ainsi, par exemple, les agriculteurs suisses sont massivement ruinés par les géants de l’agroalimentaire basés à l’étranger. Et il ne s’agit là que d’un exemple.

La paupérisation de plus en plus massive de la population se traduit par une chute du chiffre d’affaires du petit commerce local, puisque les clients paupérisés sont contraints d’effectuer leurs achats dans les supermarchés. Ainsi, tout comme les PME, les petits commerces paient de moins en moins d’impôts, finissant par licencier leur personnel et faire faillite.

Les faillites des PME et des petits commerces ont pour conséquences que ceux-ci ne passent plus de commandes à leurs fournisseurs, lesquels sont entraînés dans le désastre général.

De tout cela, il résulte que les recettes fiscales se tarissent, tandis que les besoins sociaux explosent, malgré toutes les bassesses imaginées par les politiciens néolibéraux pour empêcher les chômeurs de toucher des indemnités et pour diminuer le montant des prestations sociales. Ainsi, Mauro Poggia déclare que, dans le canton de Genève, « 10 % des contribuables paient déjà 65 % de l’impôt sur le revenu ».

Or, face aux conséquences désastreuses -on peut même dire criminelles- de leur politique, que proposent les politiciens néolibéraux ? Davantage de libre échange, davantage de dumping fiscal et davantage de dumping salarial. Il s’agit véritablement d’une politique de trahison systématique de la masse de la population au profit des 1 % les plus riches.

Néanmoins, quand il évoque la situation des finances publiques et le désastre social, Mauro Poggia, comme tous ses pareils, affecte de croire que la politique néolibérale n’y est pour rien. A l’entendre, on pourrait croire que cette situation désastreuse est due aux caprices de la météo…

« Les Genevois sont toujours plus nombreux à dépendre de l’Etat. Le budget de l’aide sociale a doublé en quatre ans. Plus de 25000 personnes touchent des prestations complémentaires [supplément à un salaire ou à une retraite], leurs revenus propres étant inférieurs aux besoins vitaux. Un habitant sur quatre n’arrive pas à payer seul son assurance-maladie. Et 70 % des résidents en Etablissements médicaux-sociaux [foyers pour personnes âgées] se font aider par le canton. Alors que le gouvernement prévoit un déficit de plus de 200 millions de francs pour la fin de l’année. Environ 34 % des contribuables ne paient pas d’impôt sur le revenu », récite la journaliste de la Tribune de Genève, en se gardant bien de critiquer la politique néolibérale. Les faits qu’elle mentionne ne sont pourtant que le reflet de la paupérisation massive de la population due à cette politique.

Dans cet interview, Mauro Poggia se plaint de n’avoir pu réduire que de 75 francs par mois le montant de l’aide sociale aux plus démunis, à cause de « la contestation ». Il aurait voulu supprimer le double. Encore un martyr méconnu… Toutefois, il ne pousse pas le martyre jusqu’à proposer une diminution de son propre salaire qui s’élève pourtant à plus de 19000 francs nets par mois, sans compter divers avantages représentant une somme rondelette (1). On constate, là encore, que les politiciens néolibéraux veillent soigneusement à se prémunir contre les conséquences de leur politique. On est dans le monde des parachutes dorés. La « politique de rigueur » est réservée aux pigeons qui les ont élus. Selon Mauro Poggia, « l’Etat social » est « mis en péril » non par les escrocs néolibéraux, mais par « certaines prestations délivrées sans discernement ». A l’appui de cette allégation, Mauro Poggia affirme qu’« à Genève, 250 personnes vivent avec plus de 6500 francs par mois d’aide publique ».

On se demande sur quoi se base cette affirmation. A supposer que ce ne soit pas une pure invention, sans doute s’agit-il de handicapés nécessitant des prestations exceptionnelles, si bien que les 6500 francs mensuels n’ont rien à voir avec le niveau de vie. En effet, le barème de l’aide sociale, dans le canton de Genève, est de 977 francs par mois pour une personne (2). Cette somme diminue de plus en plus si plusieurs personnes vivent sous le même toit. Ainsi, par exemple, une famille de cinq personnes ne recevra que 2364 francs par mois, c’est-à-dire 472 francs par personne et par mois.

Cette « prestation de base » est censée couvrir les besoins suivants :

a) alimentation ;

b) habillement ;

c) consommation d’énergie, sans les charges locatives ;

d) entretien du ménage ;

e) achats de menus articles courants ;

f) frais de santé (tels que médicaments achetés sans ordonnance), sans franchise ni quote-part ;

g) transport ;

h) communication ;

i) loisirs et formation ;

j) soins corporels ;

k) équipement personnel (tel que fournitures de bureau) ;

l) divers.

En réalité, il est impossible de faire face à toutes ces dépenses avec 977 par mois, voire moins. Au point où on en est, on pourrait aussi bien ajouter « achat d’un yacht privé et d’une île aux Bahamas » dans la liste, histoire d’avoir l’air généreux à peu de frais. Il faut d’ailleurs mentionner que le montant de l’aide sociale n’est même pas adapté au renchérissement du coût de la vie, si bien que, d’année en année, les plus démunis s’enfoncent toujours davantage dans la misère.

A cette « prestation de base » misérable s’ajoutent essentiellement la prise en charge du loyer (au maximum 1800 francs par mois pour « un groupe familial composé d’une ou de deux personnes et de trois enfants à charge »), ainsi que des primes d’assurances obligatoires, telles que l’assurance maladie et l’assurance vieillesse. Des prestations supplémentaires sont prévues pour des raisons médicales, par exemple si la personne doit suivre un régime alimentaire spécifique. Encore ne s’agit-il que de 175 francs par mois au maximum.

On est toujours très loin de 6500 francs par mois.

Comme la journaliste suggère d’augmenter les bas salaires afin de diminuer la dépendance des working poors de l’aide sociale, Mauro Poggia agite le spectre du chômage : « C’est vrai, certains salaires sont trop bas, et la gauche n’a pas tort d’estimer que l’Etat subventionne l’économie privée, en versant des prestations à ceux qui ne gagnent pas assez pour vivre. Mais attention : relever le salaire minimum pourrait priver certaines personnes d’emploi. A 4000 francs, l’employeur pourra choisir en France quelqu’un de mieux formé ».

C’est fou ce que nous sommes bien gouvernés.

Frank BRUNNER

L’Hospice Général est le service social du canton de Genève

Notes :

(1) Le traitement des conseillers d’Etat correspond au maximum de la classe 33 de l’échelle des traitements, majoré de 4,5 %. Voir la dernière ligne du tableau de la classe 33, au bas de la page : http://ge.ch/etatemployeur/media/etatemployeur/files/fichiers/documents/a_telecharger/echelle_des_traitements_annee_en_cours.pdf

(2) http://www.geneve.ch/legislation/rsg/f/rsg_j4_04p01.html

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