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bdzoom, 19 septembre 2015

BD : Edgar Félix Pierre Jacobs

par Gilles RATIER et Laurent TURPIN


Dessin de couverture pour Le secret de l’Espadon

Né le 30 mars 1904 à Bruxelles, Edgar Félix Pierre Jacobs est très tôt fasciné par le dessin et la musique. Après des études commerciales où il fait la connaissance de Jacques Van Melkebeke (1), il suit ce garçon d’une autre classe (tout aussi doué que lui pour le dessin) et s’inscrit à l’Académie Royale des Beaux-Arts : son but secret étant de devenir peintre d’Histoire. Hélas pour lui, dans le meilleur des cas, il ne fut que dessinateur de bijoux, d’orfèvrerie et de dentelles, retoucheur de photographies, ou encore illustrateur de petits travaux destinés à des catalogues publicitaires pour les Grands Magasins de la Bourse, l’Innovation, le Bon Marché ou le Grand Bazar.

Portrait d’Edgar Félix Pierre Jacobs par Jacques Van Melkebeke en 1926


Illustration de mode

Parallèlement, comme il a ses entrées dans le monde du théâtre et qu’il rêve de devenir chanteur d’opéra, Edgar P. Jacobs joue les figurants au Théâtre royal de la Monnaie puis au théâtre de l’Alhambra, participant à la revue du Casino de Paris aux côtés de Mistinguett ou mettant ses talents de parolier au service de l’Opéra de Lille. Mais, en 1940, l’argent venant à manquer cruellement et la guerre ayant fait des ravages, il délaisse cet univers pour revenir dans sa Belgique natale alors occupée par les Allemands.

Edgar Félix Pierre Jacobs

Outre quelques dessins parus dans Bimbo ou dans l’hebdomadaire Terre et Nation (organe de la Corporation Nationale des Paysans sous contrôle allemand) -qu’il regrettera ensuite d’avoir réalisés ne s’étant pas rendu compte, à l’époque, qu’il illustrait des textes propagandistes-, et des images pour différents jeux et puzzles pour la firme Pergo ou pour une trentaine d’albums à colorier de la série « Le Petit artiste peintre », c’est surtout un an plus tard, dans la version française du magazine Bravo ! (qui venait de voir le jour en décembre 1940 et qui a connu tout de suite un vif succès) qu’il se fait vraiment remarquer.

C’est sur les conseils de son ami Jacques Laudy, le futur dessinateur de « Hassan et Kaddour » que lui avait fait connaître Van Melkebeke (les trois Jacques formaient alors un trio de jeunes artistes inséparables) qu’Edgar P. Jacobs se présente à Jean Dratz, le directeur artistique de cet hebdomadaire publié en flamand depuis mai 1936. Il y est immédiatement engagé comme illustrateur de nouvelles, romans, contes et autres récits où il met à profit ses connaissances du costume historique et de l’histoire de l’art, tout en démontrant son sens du décor et de la couleur.

En novembre 1942, alors que les pages de la série « Flash Gordon » d’Alex Raymond n’arrivent plus et que le stock d’avance diminue de façon inquiétante (les communications entre les États-Unis et la Belgique étant entravées par la guerre), la rédaction de Bravo ! charge le traducteur de ficeler une suite dans le même style et demande à Edgar P. Jacobs de dessiner quelques planches en faisant du « faux Alex Raymond »…, dans les plus brefs délais. Le grand public ne s’aperçoit pas de la supercherie, mais les organes de censure allemands, s’étant rendus compte que « Gordon l’intrépide » était passé subitement dans le camp allié, interdisent la bande dessinée deux semaines seulement après que Edgar P. Jacobs ait pris le relais.

Une scène de Gordon l’intrépide

Cet arrêt forcé lui permet cependant de signer son pastiche (Edg. Jacobs), d’avoir l’idée de créer (dès qu’il en aura l’opportunité) sa propre série qui mêlerait sur un mode réaliste récit policier et fantastique, et d’être choisi pour illustrer un nouveau récit de science-fiction, genre de plus en plus prisé par les lecteurs. Ce sera « Le Rayon U » (qu’il scénarisera lui-même), en 1943.

Une scène du Rayon U

Jusqu’en 1946, Edgar P. Jacobs continuera de collaborer à Bravo ! de façon alimentaire, figurant également au sommaire de revues comme A.B.C., Stop ou Lutin, alors qu’il espère encore pouvoir remonter sur une scène d’opéra et s’y faire un nom.

Edgar P. Jacobs, Jacques Van Melkebeke et Hergé

Remarqué par Hergé (qui était déjà célèbre à cette époque), que lui présente également « l’ami Jacques » Van Melkebeke, Edgar P. Jacobs est engagé sur-le-champ par le dessinateur de « Tintin » pour qu’il l’aide à moderniser ses anciens albums. Edgar P. Jacobs prend alors en charge, en 1943, la remise au format, les corrections, la mise en couleurs et les retouches des décors des rééditions de « Tintin au Congo », « Tintin en Amérique », « Le Lotus bleu » et surtout « Le Sceptre d’Ottokar », tout en travaillant également sur les nouvelles aventures que sont « Le Trésor de Rackham le Rouge », « Les Sept boules de cristal » et « Le Temple du soleil », ainsi que sur la collection didactique « Voir et savoir ». Lorsque Hergé est inquiété, à la suite de sa participation au quotidien Le Soir (que l’on qualifiait alors de « volé » car contrôlé par les Allemands), ce dernier entame trois séries en collaboration avec Edgar P. Jacobs, sous le pseudonyme commun d’Olav. Seule la première planche de chacune de ses histoires est finalement dessinée, servant de « pilote » auprès d’éventuels éditeurs : sans succès. Il s’agissait d’une aventure dans le grand nord, d’un polar situé à Shanghai et d’un western dont Hergé fera don à Paul Cuvelier et qui deviendra « Tom Colby : Le Canyon mystérieux », en 1947.

Première et unique planche d’une histoire réalisée avec Hergé vers 1945

Hergé propose également à Edgar P. Jacobs de participer au lancement du journal Tintin, en septembre 1946, en tant qu’illustrateur du roman « La Guerre des mondes » de Herbert George Wells, d’un rédactionnel sur « L’Histoire des Frères de la côte » et de quelques contes. Edgar P. Jacobs y lancera aussi, et surtout, « Le Secret de l’Espadon » : premier épisode de la série « Blake & Mortimer » qui, du fait de son réalisme méticuleux, se pose d’emblée en concurrent crédible de la série « Tintin ». C’est d’ailleurs pour cela, entre autres raisons d’ego et de refus d’Hergé de mettre le nom d’Edgar P. Jacobs sur la couverture des albums de « Tintin », qu’Edgar P. Jacobs met un terme, en 1947, à sa collaboration avec Hergé : il peut alors consacrer toute son énergie à son propre travail, ayant enfin compris qu’il doit renoncer définitivement à sa carrière lyrique. [...]

Une planche du Secret de l’Espadon

Hélas, à l’exception d’une histoire de quatre planches sur « Le Trésor de Tout–Ankh–Amon » (au n°49 belge de 1964 ou 848 français), de quelques couvertures et de rares dessins pour du rédactionnel dans Tintin (surtout dans les premières années), Edgar P. Jacobs se consacrera exclusivement à « Blake & Mortimer ». Cependant, en 1973, il redessinera « Le rayon U ». [...]

Edgar Félix Pierre Jacobs posant pour L’affaire du collier

Olrik dans L’affaire du collier

Et si Edgar P. Jacobs réussit à rédiger ses mémoires (en 1981) ainsi que le scénario du second volet des « 3 formules du professeur Sato », il décède (le 20 février 1987) avant de pouvoir mettre la dernière main à cet album, tâche dont s’acquittera finalement l’indispensable Bob De Moor, d’après les notes et la maquette du maître, en 1990 : prouesse qui semblait être une récompense suprême pour le discret et chaleureux Bob De Moor, un homme qui resta longtemps dans l’ombre d’Hergé, même s’il fut quand même le créateur de deux autres chefs-d’œuvre de la bande dessinée franco-belge : « Barelli » et « Cori le moussaillon »… [...]

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN aux manettes.

Bob De Moor

Note :

(1) L’apport de Jacques Van Melkebeke aux scénarios des premiers « Blake et Mortimer » et même de certains « Tintin » reste fantomatique et incertain. Ces rumeurs ont nourri bien des spéculations qu’il est très difficile, aujourd’hui, de reconnaître (ou non) comme telles. D’autant plus que le passé incivique de celui qui, sous couvert d’anonymat, fut le premier rédacteur en chef du journal Tintin (écrivant notamment les scénarios de « Corentin » pour Paul Cuvelier et d’ « Hassan et Kaddour » pour Jacques Laudy, en prenant quelquefois le pseudonyme de Jacques Alexander) gène encore pas mal de spécialistes de l’œuvre de Jacobs et d’Hergé : voir à ce propos le très intéressant « Á l’ombre de la ligne claire : Jacques Van Melkebeke le clandestin de la B.D. » par Benoît Mouchart aux éditions Vertige Graphic.

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