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dimanche 4 décembre 2016
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Le Courrier, 22 septembre 2015

Suisse : Guerre aux pauvres

Suivi d’un commentaire

par Christiane PASTEUR


Un centre d’action sociale à Genève

Lundi 21 septembre 2015, la classe politique suisse a eu une nouvelle fois l’occasion d’étaler l’arbitraire de ses décisions en même temps que le mépris qu’elle nourrit à l’égard des pauvres. A l’occasion de la deuxième conférence sur la réforme des normes de l’aide sociale, les directeurs cantonaux des affaires sociales ont décidé de diminuer les forfaits d’entretien pour les familles nombreuses et les jeunes. Et ce n’est qu’un premier pas.


Suisse

A partir de janvier 2016, les ménages de six personnes ou plus pourront voir leur ­allocation mensuelle baisser de 276 à 200 francs par personne. Pour les jeunes de moins de 25 ans vivant seuls, le montant passera de 986 francs à 789 francs, soit une baisse de 20 %. Le supplément minimal d’intégration, destiné principalement aux familles monoparentales, sera supprimé. Et ce alors que diverses études montrent que les montants des forfaits d’entretien devraient être augmentés car ils ne suffisent pas à couvrir, aujourd’hui, les besoins des ménages les plus modestes. Dans le même temps, les sanctions contre les « abus » sont revues à la hausse. S’il ne respecte pas ses obligations, un bénéficiaire pourra voir ses prestations rabotées jusqu’à 30 %. En attendant d’autres mesures annoncées début 2016.

Rien par contre sur l’accompagnement et la réinsertion des personnes dans la détresse. Voilà qui en dit long sur l’état d’esprit de nos ministres. Où l’on retrouve l’éternel discours sur le « mauvais » pauvre, l’oisif, ou du moins celui dont on peut légitimement soupçonner qu’il se complaît dans sa situation. Une rhétorique culpabilisante qui ne repose sur aucune donnée avérée –puisque les cas d’abus découverts, malgré des contrôles toujours plus systématiques et poussés, demeurent insignifiants– mais qui continue cependant de faire florès, de l’extrême droite à la droite.

Qu’il est facile pour un conseiller d’Etat [ministre cantonal] gagnant près de 300000 francs par an de diminuer de 200 francs le revenu mensuel d’un jeune précaire. De quoi réduire les coûts de l’aide sociale d’environ 50 millions de francs par an. Calcul à court terme. Alors qu’un bénéficiaire de l’aide sociale sur trois est un enfant, ces mesures ne feront qu’accélérer la spirale de la précarité pour des personnes qui, rejetées du monde du travail, de l’assurance-chômage ou de l’assurance invalidité, perdent là leur dernier filet de sécurité, avec la cohorte de drames qu’une telle situation ne manquera pas d’entraîner. Rejetant ses obligations sur les organisations d’entraide et les proches, l’Etat en perd sa crédibilité en même temps qu’il en oublie ses responsabilités.

Christiane PASTEUR

Un centre d’action sociale à Genève

Commentaire

La Suisse n’est une démocratie que sur le papier. En réalité, il s’agit d’une oligarchie, c’est-à-dire le gouvernement des riches pour les riches.

Loin de représenter le peuple, ainsi qu’ils le prétendent hypocritement, les politiciens ont légalisé et institutionnalisé la corruption à leur profit personnel. En Suisse, seule la corruption des fonctionnaires est punissable. Les élus sont libres de se vendre à quiconque voudra bien les acheter et ne s’en privent pas. La course aux pots-de-vin est leur « sport national ». Elle consiste à siéger, à titre privé, dans les conseils d’administration de diverses sociétés (de préférence des multinationales, des banques et des compagnies d’assurance) en échange d’un juteux jeton de présence. Un élu peut ainsi collectionner des dizaines de pots-de-vin dans autant de conseils d’administration. Bien entendu, ce sont les distributeurs de pots-de-vin qui font la loi, en vertu du principe « qui paie commande ». Ainsi, certains élus déposent des propositions de lois dont ils ne comprennent pas eux-mêmes le sens, car elles ont été rédigées par les juristes de telle multinationale, telle banque ou telle compagnie d’assurance dont ils ne sont que les dociles marionnettes. Cette situation de corruption généralisée est tellement admise que, loin de la dénoncer, la presstituée locale félicite les corrompus pour « leur engagement au service de l’économie ».

Cela n’empêche pas ce beau monde de pérorer en toutes occasions à propos de « nos valeurs » et de se donner des airs de références morales, particulièrement lorsqu’il s’agit, entre deux pots-de-vin, de stigmatiser les chômeurs, les invalides, les retraités et les assistés sociaux. Ainsi, chaque année, les directeurs cantonaux des affaires sociales -dont la bassesse semble sans limite- se réunissent pour invariablement décréter que les pauvres ne le sont pas assez et décider de nouvelles coupes dans les prestations sociales, sans se soucier des conséquences pour les intéressés.

Le plus remarquable est que ni « la gauche », ni les syndicats suisses ne dénoncent cette situation de corruption généralisée. Les politiciens de gauche ne demandent qu’à profiter du système et les apparatchiks syndicaux sont moins motivés pour défendre les exploités que pour se remplir les poches avec leurs cotisations. Pendant plus de cinquante ans, les syndicats ont fermé les yeux sur l’esclavage pratiqué par les diplomates à l’égard de leur personnel domestique. Il a fallu attendre 1990 pour qu’un réfugié chilien, Luis Cid, prenne la défense de ces esclaves en fondant, à Genève, le Syndicat sans frontières.

Frank BRUNNER

AUTEURS 

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