retour article original

mardi 6 décembre 2016
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Burkina Faso
Le Courrier, 23 septembre 2015

Burkina Faso : Gros coup de balai

par Christophe KOESSLER


Un homme blessé par balles est allongé dans le principal hôpital de Ouagadougou, le 18 septembre 2015

Les carottes semblaient cuites, mardi 22 septembre 2015 au soir, pour le général Dendere et ses troupes, à la tête d’un coup d’Etat au Burkina Faso depuis une semaine. Son régiment était encerclé à Ouagadougou par l’armée régulière, laquelle s’était enfin décidée à agir pour rétablir l’ordre constitutionnel. A l’heure où nous mettions sous presse, un bain de sang n’était pas exclu au vu de l’obstination de l’homme de main de l’ex-président Blaise Compaoré à rester au pouvoir.


Burkina Faso

Un acharnement qui a déjà entraîné une vingtaine de morts et plus de cent blessés dans les rangs des manifestants, selon les dernières estimations. Bravant les balles du Régiment de sécurité présidentiel (RSP), la population burkinabè, jeunesse en tête, n’a pas hésité à bloquer les carrefours à Ouagadougou, à manifester par petits groupes dans les rues et à cesser pratiquement toute activité durant une semaine de grève générale. Les villes de province sont entrées dans la bataille, envoyant chacune des délégations pour prêter main forte à leurs concitoyens mobilisés dans la capitale. Si victoire il y a, aujourd’hui ou demain, le peuple burkinabé, une fois encore, ne le doit qu’à lui seul. Chargés à bloc après avoir déboulonné Blaise Compaoré en octobre 2014, les jeunes n’étaient pas prêts à voir leur révolution s’envoler pour les caprices d’un autre autocrate. Si l’armée a finalement tranché en leur faveur, après une longue période d’atermoiements, c’est avant tout en raison de leur mobilisation sans faille.

Blaise Compaoré

Les Burkinabè n’ont pas pu compter non plus sur la communauté internationale. Si le Conseil de sécurité de l’ONU a condamné unanimement le coup d’Etat, il s’en est remis à la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, appelée à jouer les médiateurs. Or celle-ci, menée par le président sénégalais, Macky Sall, a tranché en faveur des putschistes : sa proposition de « sortie de crise » n’établissait ni plus ni moins qu’une amnistie des auteurs du coup d’Etat, la possibilité pour les ex-collaborateurs de Blaise Compaoré de se présenter aux prochaines élections, voire l’annulation pure et simple des décisions prises par les autorités durant la période de transition. Soit l’essentiel des revendications des militaires du Régiment de sécurité présidentiel. Autant de mesures inadmissibles pour la société civile burkinabè et pour la plupart des partis politiques. A noter que la France, l’ancienne puissance coloniale, amie du clan Compaoré, a appuyé à demi-mot cette issue inacceptable. La Françafrique n’a pas dit son dernier mot.

Macky Sall

Tragique pour ses conséquences directes, qui se comptent en pertes humaines, ce coup d’Etat aura sans doute malgré lui un effet positif : celui de montrer aux yeux de la population jusqu’où le clan de l’ex-président était prêt à aller pour conserver son pouvoir. En cautionnant cette action violente, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), le parti de Blaise Compaoré, s’est tiré une balle dans le pied en vue des futures élections (prévues désormais en novembre 2015). Gageons qu’il sera plus difficile aux cercles proches de l’ancien pouvoir d’acheter des votes comme par le passé. Ce putsch pourrait bien constituer le dernier soubresaut d’un monstre né de l’assassinat du président Thomas Sankara en 1987. Un excellente nouvelle pour la démocratie balbutiante du « pays des hommes intègres ».

Christophe KOESSLER

Des Burkinabés protestent contre les putschistes, à Tampouy, dans la périphérie ouest de Ouagadougou, le 21 septembre 2015

Michel Kafando remis en fonction (AFP)

En octobre 2014, le soulèvement populaire, provoqué par la volonté de Blaise Compaoré de modifier la constitution pour se maintenir au pouvoir, avait contraint celui-ci à fuir, mettant fin à 27 ans de règne sur ce pays sahélien de 17 millions d’habitants, à l’histoire jalonnée de coups d’État militaires depuis son indépendance en 1960.

M. Kafando a été libéré, lundi 21 septembre 2015, par les putschistes, après plusieurs jours de séquestration. Il avait été renversé le 17 septembre par un coup d’État mené par le Régiment de sécurité présidentielle (RSP), unité d’élite de l’armée burkinabè et garde prétorienne de l’ancien président Blaise Compaoré. Ce putsch avait porté un brusque coup d’arrêt à l’organisation d’élections générales prévues en octobre 2015, censées clore la période de transition ouverte par la chute de Blaise Compaoré en octobre 2014. Pour justifier leur coup de force, les soldats de la garde présidentielle réclamaient notamment que les anciens partisans de Compaoré puissent participer aux élections dont ils avaient été exclus par la transition. Le Régiment de sécurité présidentielle compte 1300 hommes, contre plus de 11000 hommes au total pour l’ensemble de l’armée et de la gendarmerie burkinabè. La société civile avait demandé sa dissolution à plusieurs reprises.

Michel Kafando

Lundi 21 septembre 2015 au soir, un soldat du Régiment de sécurité présidentielle avait été tué et un autre blessé, lors d’une attaque en périphérie de Ouagadougou, selon le général Diendéré, qui a affirmé qu’il ne s’agissait pas d’un accrochage avec les troupes loyalistes. Outre cette victime, les violences qui ont accompagné le coup d’État ont fait au moins 10 morts.

Gilbert Diendéré

Mardi 22 septembre 2015 au matin, le premier ministre de la Transition, le lieutenant-colonel Isaac Zida, séquestré depuis le début du putsch, a été libéré et a rejoint son domicile. Dans sa première déclaration, il a appelé ses « frères d’armes du RSP » à « revenir dans les rangs du peuple ».

Yacouba Isaac Zida

En soirée, les deux camps ont présenté un accord en cinq points pour « éviter un affrontement » chez le Mogho Naaba, roi des Mossis (ethnie majoritaire au Burkina Faso), autorité traditionnelle très respectée. Parmi ces cinq points, le Régiment de sécurité présidentielle s’engage à « accepter le cantonnement » et « céder les postes de garde » à Ouagadougou. Les forces « loyalistes » ont promis de « reculer les troupes de 50 km » et de « garantir la sécurité du personnel (du Régiment de sécurité présidentielle) et de leurs familles ». Les putschistes ont accepté de « rétablir » dans ses fonctions le président renversé par un coup d’État, comme demandé par la Cédéao qui dépêche, mercredi 23 septembre, une délégation à Ouagadougou. Les deux forces ont aussi accepté un « délais de 72 heures pour établir le point du matériel », c’est à dire de l’armement. Putschistes et forces loyalistes semblent donc être dans une logique d’apaisement après des déclarations musclées.

Naba Baongo II, le Mogho Naaba

Les chefs d’État et de gouvernement de la Cédéao, réunis, mardi 22 septembre 2015, en sommet extraordinaire à Abuja, au Nigeria, ont décidé de « dépêcher », mercredi 23 septembre, une délégation de chefs d’État « pour rétablir Michel Kafando dans ses fonctions de président de la transition au Burkina Faso ». Ils ont également « appelé la garde présidentielle à déposer les armes et demandé aux autres unités de l’armée de ne pas faire usage de la force pour éviter des pertes en vies humaines », selon le président de la commission de la Cédéao, Kadré Désiré Ouédraogo. Mardi 22 septembre, le chef des putschistes et ancien bras droit de M. Compaoré, le général Gilbert Diendéré, n’avait pas exclu un affrontement, tout en se remettant aux conclusions de la Cédéao. « Nous n’avons pas envie de nous battre, mais nous nous défendrons éventuellement », avait-il déclaré. « Nous n’avons pas envie de verser du sang pour rester dans un pouvoir quelconque ». En soirée, il a confirmé se conformer au plan de la Cedeao : « Les chefs d’Etat (de la Cédeao), arrivent demain (à Ouagadougou) pour le (Kafando) remettre en selle », a affirmé le général Diendéré. « La Cedeao a décidé qu’on soit cantonné. Ça veut dire le retour de tous nos hommes qui sont dehors en caserne et de remettre l’armement dans les magasins. C’est une décision de la Cedeao. On n’y peut rien », a-t-il ajouté. De leur côté, les commandants des unités loyalistes stationnées dans Ouagadougou n’ont pas hésité à montrer leur détermination, affirmant avoir « les moyens » d’attaquer le Régiment de sécurité présidentielle. « Si depuis longtemps cela n’a pas été fait, c’est parce que les militaires ont mis en avant la sécurité des populations », ont-t-il dit. Plus tôt, la Place de la Révolution, épicentre, en octobre 2014, de la contestation, avait été vidée sans incident par l’armée, après avoir été investie par des centaines de personnes venues soutenir les soldats loyalistes, les appelant à faire « feu à volonté ».

La délégation de la Cédéao attendue, mercredi 23 septembre 2015, à Ouagadougou, comprendra les dirigeants du Nigeria, du Niger, du Togo, du Ghana, du Bénin et du Sénégal. Elle vise à « engager un dialogue politique avec toutes les parties prenantes, dans l’idée de trouver des aménagements négociés » par rapport à un premier projet d’accord divulgué dimanche 20 septembre, jugé inacceptable par la population et la société civile.

Patrick FORT et Romaric OLLO HIEN

Des soldats loyalistes, à Ouagadougou, le 22 septembre 2015

Liens liés a l'article.Le Courrier

AUTEURS 

  • Christophe KOESSLER

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source