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Le Courrier, 21 octobre 2015

Guatemala : Passage en force en territoire maya

par Christophe KOESSLER et Thierry SCHERER


Vue de Santa Cruz Barillas

Depuis 2005, le pays s’ouvre aux transnationales qui exploitent l’or, l’argent ou les barrages, en s’asseyant sur les droits des autochtones. Militantes, María Pedro Mateo et Alba Cecilia Mérida sont également victimes de l’implantation forcée de barrages hydroélectriques dans leurs régions. De passage à Genève, en Suisse, le temps d’une dénonciation publique, elles ont témoigné de la violence à laquelle sont confrontés les défenseurs des droits humains au Guatemala. Le père de la première a été séquestré, torturé et assassiné en avril 2013. Il avait eu le malheur de s’opposer de front au projet d’une retenue d’eau à San Luis, dans le département de Huehuetenango.


Guatemala

Le compagnon d’Alba Cecilia Mérida, lui, a été emprisonné durant plusieurs mois en 2013 pour avoir mené campagne contre un autre projet hydroélectrique dans la commune voisine de Santa Cruz Barillas, géré par l’entreprise espagnole Hidralía Energía. « C’est simple : tous les dirigeants communautaires de la zone se trouvent maintenant en prison », indique l’anthropologue, membre du Mouvement pour la défense du territoire à Huehuetenango. Sept au total pour la seule Santa Cruz Barillas. La Justice les met à l’ombre pour de longs mois, jusqu’à deux ans et demi pour certains, sous les accusations les plus diverses : « incitation à la délinquance, séquestration, plagiat, attentat contre la sécurité de la nation, attentat contre la propriété privée », etc.

Alba Cecilia Mérida et María Victoria Pedro Mateo

Deux militants ont même été condamnés à trente-trois ans de prison pour « lynchage et féminicide ». Leur cas est actuellement rejugé en appel. « Saùl Mendez et Rogelio Velázquez ont été accusés à tort, en 2013, de faits criminels remontants à 2010 et pour lesquels aucune enquête n’avait été menée à l’époque. C’est un coup monté », explique Alba Cecilia Mérida.

Saùl Mendez et Rogelio Velázquez

Une criminalisation du mouvement social qui s’est fortement aggravée au Guatemala depuis une dizaine d’années, à partir du moment où l’Etat a commencé à ouvrir le pays aux appétits de firmes transnationales minières, agro-industrielles et hydroélectriques. En 2014, 100 licences pour l’extraction de minerais de métal étaient en vigueur dans le pays, note Amnesty International, et 355 autres étaient sollicitées. « Cela a fait exploser le niveau de conflictualité sociale. Les communautés locales n’acceptent pas de voir leurs terres et leurs ressources confisquées par des firmes. Elles savent aussi que le territoire finit par être contaminé », raconte María Pedro Mateo, jeune dirigeante autochtone du peuple maya Q’anjob’al.

Une fois mobilisés pacifiquement, les leaders des communautés se voient persécutés juridiquement, lorsqu’ils ne sont pas simplement assassinés. Au niveau national, l’Unité de protection des défenseurs de Guatemala (Udefegua) a dénombré 813 cas d’agressions de toutes sortes en 2014, contre 657 en 2013 et seulement 59 en l’an 2000. Pour la période 2000-2014, 174 assassinats ont été recensés.

« On nous stigmatise comme au temps de la guerre civile (1960-1996), nous assimilant à des terroristes ou des guérilleros », déplore Alba Cecilia Mérida. Elle pointe du doigt la « Fondation contre le terrorisme » créée par l’Etat en mars 2015 qui se charge de monter des cas contre les défenseurs des droits humains. Dans le cas du projet de barrage de l’entreprise Hidro Santa Cruz à Santa Cruz Barillas, la militante suspecte des complicités au plus haut niveau de l’Etat. « Notre ex-président, Otto Perez Molina, a pour avocat principal Cesar Calderon. Or cet homme est celui qui a monté tous les cas contre nos camarades emprisonnés », s’indigne la militante.

Cesar Calderon

La démission d’Otto Perez Molina, chassé du pouvoir par la population début septembre en raison de cas graves de corruption, va permettre une redistribution des cartes politiques lors du deuxième tour des élections présidentielles du 25 octobre 2o15. Mais nos deux interlocutrices n’y voient pas de raisons d’espérer un changement.

Pour elles, pas de doute, c’est l’humoriste Jimmy Morales, porté par les sondages, qui remportera le scrutin. « Au moins, avec Perez Molina, nous savions à qui nous avions à faire : un militaire pure souche, complice de génocide et patriarcal. Ce que nous savons de Jimmy Morales est toutefois préoccupant : il dénigre la vie des peuples autochtones, il est homophobe et sexiste. Un mauvais comique en somme », soupire Alba Cecilia Mérida. Le candidat est aussi soutenu par l’association des vétérans militaires du Guatemala. « Une organisation connue pour son soutien aux auteurs du génocide qui a eu lieu pendant la guerre civile, dont l’ex dictateur Ríos Montt actuellement devant les tribunaux ».

Jimmy Morales

Plus que jamais, les Guatémaltèque devront compter sur la rue pour voir leurs droits respectés. A Huehuetenango, la bagarre pour la libération des « prisonniers politiques » va redoubler, promettent les activistes rencontrées à Genève. Le prix de la suspension des projets hydroélectriques a été très élevé pour les communautés locales. Mais elles ne baisseront pas pour autant la garde.

Christophe KOESSLER

Interview d’Alba Cecilia Mérida

Question :

- "Pensez-vous que le mouvement social qui a traversé le pays ce printemps va continuer ?"

Alba Cecilia Mérida :

- "Oui, ces mobilisations inédites dans l’histoire du Guatemala ne vont pas s’arrêter. Elles ont vivifié tout le pays. Nous vivons un changement culturel. Des collectifs citoyens de sont formés et nous avons obtenu des changements politiques au niveau local. Des maires gouvernant sans partage depuis plus de vingt ans n’ont pas été réélus. Nous n’allons plus permettre que les responsables locaux, les députés et les ministres agissent avec tant d’impudence et d’arrogance".

-"Comment allez-vous vous y prendre ?"

- "Nous nous sommes rendu compte que c’était une erreur d’abandonner le pouvoir public comme nous l’avons fait ces dernières années. Nous disposons en réalité de nombreux espaces institutionnels pour la participation citoyenne, du niveau communautaire au niveau national, mais les fonctionnaires publics sont très habiles pour les détourner. Il faut maintenant occuper ces espaces".

-"Les étudiants ont aussi émergé comme nouvel acteur social..."

- "L’université publique et les associations étudiantes étaient tombées dans une espèce d’apathie. Or, dès le mois d’avril, ce sont les étudiants des villes qui ont manifesté massivement. C’est emblématique. « Ils nous ont tout enlevé, même la peur ! » était leur slogan. Mais il faut souligner aussi que les manifestations urbaines ont été alimentées par les consultations communautaires dans les campagnes menées depuis dix ans. Elles ont donné l’exemple. Nous avons montré qu’il était possible de s’organiser, de prendre nous même des décisions et de contester le pouvoir dans la rue". 

Propos recueillis par Christophe KOESSLER

Manifestation pour la démission d’Otto Perez Molina, à Guatemala City, le 16 mai 2015

Les indigènes toujours peu représentés

D’avril à juillet 2015, le peuple guatémaltèque s’est soulevé pacifiquement contre ses élites. Les manifestations, aux cris de « Renuncia ya ! » ou « Fuera corrupto ! », ont finalement eu raison de la vice-présidente, Roxana Baldetti, et du président, Otto Pérez Molina, acculés à démissionner, notamment pour des fraudes fiscales au sein du service des douanes.

Début septembre, lors du premier tour des élections présidentielles marqué par une très forte participation (70,8 %), deux candidats se sont démarqués : Sandra Torres (social-démocrate) et le comédien Jimmy Morales (droite). Les deux aspirants doivent composer avec une grande proportion de population indigène maya (officiellement 48,6 %). A Guatemala City, Le Courrier a rencontré Carlos Chocoj, le directeur exécutif de la fondation Rigoberta Menchu (elle-même Prix Nobel de la paix en 1992 pour son travail sur les droits des peuples autochtones), afin de recueillir son analyse sur les évènements actuels et le deuxième tour de la présidentielle qui aura lieu dimanche 25 octobre 2015.

Thierry SCHERER

Carlos Chocoj

Interview de Carlos Chocoj

Question :

- "Qu’est ce qui a été le véritable déclencheur du départ du président Molina ?"

Carlos Chocoj :

- "Nous pensons qu’il y a eu trois facteurs décisifs. Le plus important a été la pression populaire. Le mouvement a commencé par de simples appels sur les réseaux sociaux puis est allé crescendo, menant les Guatémaltèques à sortir dans la rue. Le second a été la pression exercée par la classe politique contre le parti au pouvoir. Et le troisième a été la réaction des Etats-Unis qui, à la suite des aveux compromettants pour le gouvernement de narcotrafiquants extradés, ont retiré leurs visas à de nombreux fonctionnaires guatémaltèques".

-"Les peuples indigènes ont-ils pris part à ce mouvement citoyen ?"

- "Oui, ils ont participé à la protestation dès la mi-mai. Mais malheureusement le Guatemala est toujours miné par le racisme et de l’exclusion. Il était frappant de constater que les autochtones –pourtant très présents dans les petites villes– ont eu très peu de visibilité lors des manifestations nationales dans la capitale. Dans les cortèges, il n’y a pas eu d’interactions entre la classe moyenne et les indigènes. Les défilés étaient fragmentés".

-"Qu’en est-il de la représentation de ces peuples dans la classe politique actuelle ?"

- "Malgré quelques places au Congrès (21 députés sur 158) et un ministre (sur la quinzaine que compte le gouvernement), le système politique continue d’être conservateur et excluant. La structure de l’Etat et l’imaginaire social restent les deux problèmes les plus présents".

-"Comment votre lutte évolue-t-elle à la suite des événements ?"

- "Lors du premier tour de ces élections, beaucoup d’indigènes se sont exprimé en faveur de Convergencia [une alliance de gauche formée par plus de 20 organisations sociales]. Nous avons cru en la possible accession au pouvoir de ce parti, mais les votes des électeurs de la capitale en ont décidé autrement. Aujourd’hui, la question est de savoir comment ces ethnies peuvent se positionner politiquement. D’autre part, nous nous battons pour une profonde réforme des institutions, nous voulons notamment limiter le nombre de mandats des élus".

-"Que peut-on espérer des élections de ce dimanche pour le Guatemala ?"

- "Malheureusement nous n’en espérons rien car nous détenons, une fois de plus, les preuves d’irrégularités flagrantes de la part des candidats et du Tribunal électoral. Mais nous croyons à un changement sur le long terme. La population est déterminée et a prouvé, par cet antécédent historique, qu’elle ne pouvait plus tolérer l’impunité et la corruption dans ce pays".

Propos recueillis par Thierry SCHERER

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