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Le Courrier, 26 octobre 2015

Interviews : Pablo Solón s’exprime à propos du changement climatique

par Mathieu GLAYRE


Sécheresse en Chine

Militant d’une autre mondialisation, Evo Morales en fit un diplomate de haut rang. Un choix judicieux mais risqué, Pablo Solón gardant en tout temps son indépendance d’esprit et de parole. De février 2009 à juillet 2011, le fils du peintre Walter Solón occupera même la charge de représentant bolivien auprès de l’ONU. Il y sera particulièrement actif dans les négociations climatiques. Revenu aujourd’hui à la tête de la fondation inspirée par son père, qui combine art, justice sociale et écologie, l’ancien négociateur garde un œil acéré sur le processus diplomatique. A la veille de la Conférence de Paris (COP21), les Genevois auront la chance de pouvoir entendre son analyse mercredi soir à l’invitation d’Attac (1).


Pablo Solón

Question :

- "Quels sont les défis de la COP21 ?"

Pablo Solón :

- "Cette conférence a été convoquée afin d’établir un nouvel accord climatique pour couvrir la période 2020-2030, l’accord actuel (Kyoto-Cancun) ne valant que jusqu’en 2020. La clé de cet accord pour la prochaine décennie devrait être la réduction des émissions mondiales de gaz à effet de serre, de manière à ce que les températures ne dépassent pas plus de 2 degrés les températures préindustrielles. Pour atteindre ce résultat, nous devons diminuer les émissions mondiales à environ 35 gigatonnes (2) (Gt) d’équivalent carbone par année à l’horizon 2030. Or, pour l’année 2013, nous avons atteint les 53 Gt. L’accord de Cancun aurait dû nous amener à 44 Gt pour 2020. Cependant, les études montrent que nous serons aux alentours de 56 Gt.

Paris devrait donc, premièrement, corriger le tir pour 2020 et, deuxièmement, fixer le cap pour la prochaine décennie. Mais Paris conserve le même schéma de fonctionnement que Cancun. Le processus se limite à collecter les contributions volontaires de chaque pays (en anglais INDC : Intended Nationally Determined Contribution, ndlr). Ces mesures volontaires ne seront pas débattues à Paris, on en prendra simplement note.

Ces contributions sont pour la plupart déjà parvenues à l’ONU, et des études ont été faites pour additionner les émissions à partir de ces engagements. Le résultat est que –si les pays respectent leurs engagements, ce qui n’est pas sûr du tout !–, au lieu d’être à 35 Gt annuelles, nous en serons à 60Gt en 2030 ! C’est-à-dire que l’on n’aura même pas commencé à diminuer nos émissions ! Ainsi, d’une certaine manière, le résultat de Paris est déjà connu".

-"Que comportera concrètement l’accord de Paris ?"

- "Il sera la somme de deux choses. La première partie, la plus importante et sur laquelle, comme signalé, il n’y aura pas de négociations, ce sont les engagements volontaires des pays. La deuxième, c’est le texte qui devrait établir certaines règles pour que ces engagements soient respectés. Or, son brouillon indique clairement qu’il n’y aura aucun mécanisme qui garantisse, oblige ou sanctionne les pays qui ne respecteraient même pas leurs propres engagements ! Il y a également de nombreuses failles dans ce document. Les pays continueront de faire ce qu’ils veulent, en particulier grâce au mécanisme des marchés de carbone.

De plus, ce texte ne sera même pas forcement ratifié par tous les pays. Un mécanisme est créé pour que, par exemple, les Etats-Unis puissent accepter l’accord sans que le Congrès doive le ratifier. C’est-à-dire que ces promesses –qui sont insuffisantes– ne vont même pas être obligatoires et qu’aucun mécanisme visant à les faire respecter ne sera établi !"

-"Quelles peuvent être les conséquences de cet accord ?"

- "Cet accord va voir la planète brûler ! Je ne dirais pas qu’il en sera responsable, parce qu’il ne fait que prendre note des réalités actuelles, mais cette conférence et l’accord qui en sortira ne sont qu’un « show », une farce. On essaye de nous faire croire que l’on agit, alors que l’on continue avec le « business as usual ». Les dés sont jetés ! Paris, c’est la chronique d’une mort annoncée, on sait ce qui va se passer.

Laurent Fabius était en Bolivie, il y a peu, pour la Conférence des peuples sur le changement climatique (3). Son travail est de « vendre » médiatiquement à l’humanité l’idée que l’on fait quelque chose. La presse et les gouvernements parlent de négociations, mais en réalité le cœur de l’accord est déjà bouclé. Son sort a été fixé au moment où il a été décidé qu’il se baserait à nouveau sur des contributions volontaires. Pour aller vers une diminution des émissions, il fallait faire quelque chose de totalement différent. Il aurait fallu dire : nous devons arriver à 35 Gt en 2030, donc, sur des bases de responsabilité historique, d’équité, de capacités économiques et technologiques, nous nous distribuons l’effort que chaque pays doit faire pour y parvenir... Aujourd’hui, la lutte n’est pas tellement celle qui consiste à obtenir un bon accord, mais se joue entre celles et ceux qui veulent cacher le piège, et celles et ceux qui veulent le révéler.

Il est bien connu que, pour maintenir le climat en dessous de 2 degrés de réchauffement, il faut laisser sous terre 80 % du pétrole connu. Cette réalité est-elle prise en compte ? Ni dans l’accord ni dans les propositions d’aucun pays ne se trouve cette proposition d’établir une limite à l’extraction des combustibles fossiles. Il y a une vraie schizophrénie : on parle de diminuer les émissions, mais pas de limiter ce qui les cause.

Et Paris n’établit pas non plus de limite à la déforestation, l’autre grande source de réchauffement ! Le texte permettra par exemple aux pays de détruire les forêts primaires, de les remplacer par des plantations de monocultures, et ensuite de dire : « Nous avons compensé ».

-"D’où pourraient provenir des alternatives ?"

- "Après vingt et une conférences et trois accords, il devient clair que la solution ne viendra pas des institutions internationales comme les Nations Unies. Croire qu’il va y avoir un accord au niveau des gouvernements, qui permettra de redresser la barre, est une utopie totale. Comme beaucoup ont commencé à le faire –et probablement plus encore après Paris– les solutions proviendront du local, du concret, et à partir de là, pourront s’étendre et se développer.

On ne peut pas, si l’on veut sauver le climat, attendre un « bon » accord : il n’y en aura pas ! Les intérêts économiques dominent le processus. Le lobby des grandes entreprises, les sociétés pétrolières, celles qui vivent de la déforestation, de l’agrobusiness, cofinancent le sommet. Les intérêts de l’humanité n’y sont donc pas représentés, mais bien ceux des entreprises".

-"Vous faites ici une critique très forte aux gouvernements qui sont finalement ceux qui négocient : ils privilégient les entreprises plutôt que leur peuple et la planète..."

- "Les politiciens ne pensent qu’au court terme, à la manière d’être réélu et de demeurer au pouvoir. Ils repoussent les mesures nécessaires de long terme, qui pourraient ne pas être celles que préfèrent les populations, mais qui sont absolument nécessaires. Il y a un problème des logiques du capital et du pouvoir, qui forment une nasse dans laquelle est pris le processus.

Donc il faut revenir à l’échelon local, aux initiatives de la base, partout dans le monde : les luttes pour fermer les mines de charbon, pour le désinvestissement dans les combustibles fossiles, l’opposition à la construction d’oléoduc. Je crois que c’est par là que nous construirons la force du changement".

-"Quelle est la situation en Bolivie au sujet du changement climatique ?"

- "Le problème de la Bolivie est que le gouvernement a un discours qui est bon, mais que sa pratique n’est pas à la hauteur. Lors de la récente conférence des peuples sur le changement climatique, par exemple, nous avons signalé que la Bolivie devrait apporter à Paris l’idée que le 80 % des combustibles fossiles devraient rester sous terre. Mais la déclaration finale ne le dit pas. Non pas qu’il s’agisse d’un oubli, mais bien parce que les intérêts des gouvernements qui y étaient présents ne permettent pas d’assumer cet engagement (4). On ne voit pas dans la région de véritable changement pour sortir de la dépendance envers les hydrocarbures, personne ne dit qu’il faudrait arrêter de les exploiter...

En Bolivie, on ne voit pas se dessiner cette transition. Au contraire, de nouveaux investissements vont être faits pour trouver de nouvelles réserves d’hydrocarbures et exporter plus (5). Notre proposition à nous consistait à dire : si la Bolivie veut se dégager des hydrocarbures, il faut investir dans l’énergie solaire, car nous avons beaucoup de soleil, ici. Or le gouvernement ne prévoit pas de développer le solaire, mais veut investir dans des mégaprojets hydroélectriques et dans les hydrocarbures (6).

C’est la même chose pour le thème de la déforestation, pour lequel nous sommes en –aimable– désaccord. Le gouvernement a en effet signalé que « nous ne sommes pas les gardes-forestiers de l’Occident », ce qui implique que nous allons continuer de déboiser, avec l’idée que le déboisement permet le développement, ce qui est absurde. De notre côté, nous signalons que la plus grosse contribution de la Bolivie au réchauffement climatique est due à la déforestation (et pas aux combustibles fossiles). Nous voulons donc parvenir à la déforestation zéro en 2020. De son côté, le gouvernement propose « zéro déforestation... illégale », ce qui signifie que l’on va continuer de déboiser. Bref, la Bolivie devrait avoir une pratique, à l’intérieur de ses frontières, qui soit cohérente avec son discours vers l’extérieur. Il s’agit de prêcher par l’exemple".

Propos recueillis par Mathieu GLAYRE

Déforestation sur l’île de Sumatra, en Indonésie

Notes :

(1) Mercredi 28 octobre 2015, 20h00, Maison des associations, à Genève, en Suisse.

(2) Soit un milliard de tonnes.

(3) La deuxième Conférence des peuples sur le changement climatique organisée par le gouvernement bolivien a eu lieu du 10 au 12 octobre 2015 à Cochabamba, en Bolivie.

(4) Les présidents vénézuélien Nicolas Maduro et équatorien Rafael Correa, alliés de la Bolivie d’Evo Morales et dont les économies dépendent aussi fortement des hydrocarbures, étaient présents, mais également le ministre français et organisateur du sommet de Paris, Laurent Fabius, ainsi que le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-Moon.

(5) Le gouvernement bolivien a signé cette année un décret autorisant la recherche d’hydrocarbures dans une dizaines de parcs nationaux.

(6) Le gouvernement bolivien a également annoncé vouloir se lancer dans la production d’énergie nucléaire et a débloqué pour 2015 un budget de 1,7 millions de dollars pour débuter le programme.

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