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Le Soleil, 27 octobre 2015

Sciences : Sur le cancer et la « yande »

par Jean-François CLICHE


Alors voilà, la nouvelle est tombée, et pour les amateurs de « yande », pizza au pepperoni, proscuitto et autres variations sur le thème du jambon, elle fait mal : le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, rattaché à l’OMS) vient de publier sa dernière revue de la littérature scientifique, qui conclut que la charcuterie doit être classée parmi les cancérigènes avérés et la viande rouge, à ranger aux côtés des « cancérigènes probables ». Voir ici (1) pour un résumé en français et ici (2) pour l’article publié dans The Lancet – Oncology (il faut s’enregistrer, mais l’accès est gratuit).


Le siège du Centre international de recherche sur le cancer, à Lyon, en France

Comme le notent la plupart des rapports de presse, ce sont-là deux catégories peuplées par toutes sortes de choses bien peu recommandables. Ainsi, la charcuterie —soit toute « viande transformée » par salaison, fumaison, fermentation ou d’autres procédés visant à en rehausser la saveur— fait désormais partie du « club sélect » des composés pour lesquels on détient des preuves irréfutables qu’ils augmentent les risques de cancer, comme le benzène, la fumée de cigarette, l’amiante et le plutonium, pour ne nommer que certains des plus « illustres » membres de ce cénacle. De même, la viande rouge entre dans le cercle des substances à propos desquelles on a de bonnes raisons de penser qu’elles causent le cancer, mais pas encore de preuve —comme le plomb, les ultraviolets, des pesticides comme le glyphosate et le malathion, etc.

En examinant quelque 800 études sur les viandes transformées, le CIRC conclut qu’elles accroissent le risque de cancer colorectal par 18 % pour chaque tranche de 50 grammes consommés quotidiennement. Pour la viande rouge, les études sont moins nombreuses et le « signal » est un peu moins fort, mais le CIRC parle tout de même d’un risque accru de cancer colorectal de 17 % par tranche de 100 g consommés chaque jour.

La nouvelle (3) a rapidement (4) fait le tour du monde (5) —comme il se doit d’ailleurs, car tout le monde devrait être informé de ce genre de chose afin de prendre des décisions éclairées. On ne doit pas prendre cela à la légère, car le cancer du colon est une maladie qui peut tuer et qui le fait souvent (6), d’ailleurs. Mais il n’y a pas de quoi céder à la panique non plus, car cette histoire est à mon sens une belle illustration de ce disent (et ne disent pas) les catégories du CIRC et les autres échelles du même genre.

Que signifie, en effet, ce + 18 % de chance de développer un cancer du colon ? Comme le montrent ces statistiques (7) du Center for Disease Control, pour un homme de 50 ans, cela signifie courir un risque sur 10 ans de 0,80 % au lieu de… 0,68 %. Même en prenant la « pire » des catégories, soit le risque sur 30 ans pour un homme de 60 ans, on obtient 4,96 % plutôt que 4,20 %.

Au Canada (8) comme dans bien des pays occidentaux, la fréquence du cancer colorectal tourne autour de 50 cas par 100000. Alors supposons que toute la population mange 50 g de charcuterie par jour, et que le risque est donc égal à 118 % de ce qu’elle encourrait si elle n’en mangeait pas, ou peu. Dans ce cas de figure, la charcuterie fait donc la différence entre un taux de 50 par 100000 et un taux de 50 ÷ 1,18 = 42 par 100000.

Or comme l’a souligné la chercheuse britannique (9) en nutrition Elizabeth Lund, ce taux avoisine les 8 à 10 cas par 100 000 habitants dans certains pays moins développés, où l’on ne consomme presque pas de viande —et où beaucoup d’autres habitudes de vie diffèrent des nôtres. Et cet écart entre 10 et 40 par 100000 montre une chose, selon Mme Lund : certes, il est maintenant à peu près indéniable que les charcuteries et probablement la viande rouge accroissent le risque de cancer colorectal, mais il y a plusieurs autres facteurs à l’œuvre, et de plus importants.

Ainsi, on sait que la consommation de fruits et de légumes (10) réduit le risque. On sait aussi que l’obésité semble avoir une incidence nettement plus forte que la viande sur la maladie —ça double le risque, d’après cette étude (11)—, que la cigarette joue un rôle là-dedans et que les gros buveurs développent plus souvent ce cancer que le reste de la population.

Bref, on l’oublie parfois, mais les catégories du CIRC ne disent que si la carcinogénicité d’une substance a été prouvée, et jusqu’à quel point, mais elles sont muettes sur l’ampleur du risque que ledit composé fait courir. Dans le cas de la charcuterie, si elle entre bel et bien dans la même catégorie que la cigarette, le danger supplémentaire qui vient avec elle n’a rien à voir avec le risque accru de cancer du poumon chez les fumeurs (qui est de l’ordre de + 1500 % à + 3000 % ! (12))

Pas étonnant, donc, que parmi les réactions d’experts (13) que j’ai lues jusqu’à présent, personne ne recommande le végétarisme, même si les plus gros carnivores devraient sans doute penser à modérer leurs penchants carnassiers…

Plus de réactions d’experts disponibles ici (14).

Jean-François CLICHE

Notes :

(1) http://www.iarc.fr/en/media-centre/iarcnews/pdf/Monographs-Q&A_Vol114_F.pdf

(2) http://www.thelancet.com/journals/lanonc/article/PIIS1470-2045%2815%2900444-1/abstract

(3) http://www.theguardian.com/society/2015/oct/26/bacon-ham-sausages-processed-meats-cancer-risk-smoking-says-who?CMP=Share_iOSApp_Other

(4) http://www.theglobeandmail.com/life/health-and-fitness/health/processed-meat-can-cause-cancer-red-meat-probably-can-who-says/article26969866/

(5) http://www.lapresse.ca/sciences/medecine/201510/26/01-4913913-la-charcuterie-est-cancerigene-selon-loms.php

(6) http://www.cancer.org/cancer/colonandrectumcancer/detailedguide/colorectal-cancer-survival-rates

(7) http://www.cdc.gov/cancer/colorectal/statistics/age.htm

(8) http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/cancer-type/colorectal/statistics/?region=on

(9) http://www.sciencemediacentre.org/expert-reaction-to-media-reports-that-upcoming-iarc-classification-of-processed-and-red-meat-is-expected-to-classify-them-as-carcinogenic-and-probably-carcinogenic-respectively-to-humans/

(10) http://www.cancer.org/cancer/colonandrectumcancer/detailedguide/colorectal-cancer-risk-factors

(11) http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/14742286

(12) http://www.cdc.gov/cancer/lung/basic_info/risk_factors.htm

(13) http://foreignaffairs.co.nz/2015/10/27/expert-reaction-to-iarc-classification-of-processed-meat-as-carcinogenic-to-humans-group-1-and-red-meat-as-probably-carcinogenic-to-humans-group-2a/

(14) http://www.sciencemediacentre.org/xpert-reaction-to-iarc-classification-of-processed-meat-as-carcinogenic-to-humans-group-1-and-red-meat-as-probably-carcinogenic-to-humans-group-2a/

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source