retour article original

samedi 3 décembre 2016
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Europe Espagne
Le Courrier, 28 octobre 2015

Espagne : Melilla, la porte blindée de l’Europe

par Juliette MULLER


Le poste de frontière de Beni Ansar

Beni Ansar ressemble à n’importe quel poste de frontière... ou presque. Après avoir marché une centaine de mètres, on passe de l’arabe à l’espagnol, on avance de deux heures et, surtout, on passe de l’Afrique à l’Europe. Nous venons d’entrer à Melilla, ville espagnole autonome d’un peu plus de 80000 habitants située sur territoire marocain, également considérée comme l’un des « laboratoires » de la politique européenne d’externalisation des frontières.


Espagne

A première vue, Melilla ressemble à une cité balnéaire tranquille. En cet après-midi d’été, les places propres et ornées de palmiers sont presque désertes, les baigneurs profitent de la plage, et rien ne laisse apparaître que ce lieu représente un eldorado pour de nombreux migrants.

Vue de Melilla

Ce n’est qu’après plusieurs tours au centre-ville que nous apercevons trois Africains assis à l’ombre d’un arbre. Mohammed, Abdoulaye et Ali disent tous trois venir de Mauritanie. Ils font partie des « chanceux » qui ont réussi à escalader la barrière de sécurité, souvent après plusieurs mois passés dans des camps de fortune, au cœur des forêts qui bordent l’enclave. Mais cela n’a pas été sans peine : « Il faut se munir de crochets spéciaux aux mains et aux pieds. La première barrière fait 7 mètres de hauteur, la seconde 3, et la troisième 4 », explique l’un d’eux. Tous trois ont dû tenter leur chance à de nombreuses reprises avant de parvenir à la franchir.

Nous ne rencontrerons pratiquement pas d’autres ressortissants subsahariens. Pour Elsa Tyszler, volontaire auprès de Gadem, association marocaine qui vient en aide aux migrants, ce calme apparent cache une cité très sécurisée et militarisée. Selon Amnesty International, de 2007 à 2013, 290 millions d’euros ont été utilisés par l’Espagne pour le contrôle de ses frontières extérieures et notamment afin d’édifier et de surveiller la barrière de sécurité qui entoure Melilla. « Elle a été rendue pratiquement infranchissable et, depuis 2014, un fossé et une quatrième barrière viennent compléter le dispositif », indique Elsa Tyszler. La militante ajoute que la guardia civil espagnole possède 600 agents et une unité de renfort de 180 personnes, dont la fonction est d’empêcher le passage de migrants.

Des émigrants tentent de franchir la clôture frontalière, à Melilla, le 3 avril 2014

Depuis avril 2015, le « refoulement à chaud » (refoulement d’une personne immédiatement après son passage de la barrière, sans possibilité de demander l’asile) a en outre été légalisé par les autorités espagnoles, malgré les protestations de la société civile dénonçant une pratique contraire au droit international. Pour pouvoir demander l’asile, les migrants doivent donc non seulement franchir la barrière, mais également atteindre sans être vus le seul centre d’accueil de l’enclave, le CETI, faute de quoi ils sont immédiatement refoulés.

Force est de constater que cette politique s’avère « efficace » : en août 2015, les autorités de Melilla se félicitaient de l’absence d’assaut de la barrière depuis trois mois. « Avant, des groupes allant jusqu’à 500 personnes tentaient chaque mois de la traverser », souligne Elsa Tyszler. « Les sauts de la barrière ne représentent plus véritablement un thème pour la population, non seulement parce qu’elle s’y est habituée, mais aussi parce que ceux-ci ont diminué », constate pour sa part Jose Luis Plaza, entrepreneur de la place, qui nous emmène voir l’impressionnant grillage.

« Par le passé, le CETI, prévu pour 500 personnes, a accueilli jusqu’à 5000 personnes, mais maintenant il n’y a plus que 150 à 200 Subsahariens », ajoute Alberto Bensaquen, journaliste vedette de la télévision locale. Depuis l’endroit où nous nous trouvons, il désigne une famille au loin : « Regardez, ce sont des Syriens. Ce sont eux qui arrivent maintenant, mais comme ils ressemblent beaucoup aux Marocains, ils passent davantage inaperçus ! »

Des émigrants au CETI de Melilla, le 18 mars 2014

Irene Flores, responsable de communication auprès du délégué du gouvernement à Melilla, confirme que le nombre de migrants subsahariens a fortement diminué, mais qu’environ 1100 Syriens résident actuellement au CETI. « Deux cent cinquante Syriens sont arrivés en 2013. Puis, en 2014, 3094. Jusqu’à 6500 en 2015 », précise-t-elle. Leur ressemblance physique avec les Marocains, relevée par Alberto Bensaquen, n’est pas sans conséquence : contrairement aux Subsahariens, qui se font tout de suite repérer, ils peuvent passer la frontière à l’aide de faux passeports, en se mêlant aux 30000 Marocains qui se rendent chaque jour au travail dans l’enclave, raconte Elsa Tyszler. Si des bureaux ont été ouverts à la frontière pour leur permettre de demander l’asile, ils ne sont que partiellement utiles, estime la volontaire : « Ces bureaux se trouvent du côté espagnol, si bien que les migrants doivent se débrouiller pour y arriver ! Ils sont ainsi devenus une source de business : pour les « passeurs » –souvent d’autres migrants bloqués là depuis de nombreuses années ou des agents de police marocains– qui leur louent ou leur vendent des passeports marocains pour des montants pouvant approcher 1000 euros. Ils sont aussi exploités à Nador, ville marocaine voisine, où ils demeurent avant de passer la frontière et font tourner ­l’économie locale.

Un guardia civil offre un sandwich à un émigrant perché sur la clôture frontalière, à Melilla, le 10 février 2015

Pour les Subsahariens, la situation est bien différente. « Pour une personne noire, il est impossible de s’approcher de la frontière, si bien qu’ils ne peuvent, de fait, demander l’asile dans les bureaux prévus à cet effet. S’ils ont de l’argent, ils essayeront peut-être de passer en bateau –certains économisent jusqu’à un an pour cela–, mais sinon il ne leur reste que l’option du saut de la barrière », explique Elsa Tyszler. En échange de larges subventions et de différents bénéfices, le Maroc collabore en effet activement avec l’Espagne à la chasse aux migrants. « Les autorités marocaines "nettoient" régulièrement le nord du Maroc. Elles procèdent à des rafles dans les forêts où les migrants campent avant de tenter le passage de la barrière, et à Nador, il est impossible à un Noir de rester dans la rue ! » signale encore la volontaire. Une fois arrêtés, ils sont ramenés dans le sud du pays où ils sont détenus quelques temps, avant de remonter vers le nord pour tenter une nouvelle fois leur chance. Une politique de découragement qui fait son effet : « En juin, certains migrants nous ont dit qu’ils établissaient leur campement de plus en plus loin de Nador pour ne pas être arrêtés. D’autres envisagent de se rendre en Libye, tant le passage de cette frontière devient difficile », commente Elsa Tyszler.

Selon un document des associations Gadem et Migreurop, qui fait suite à une mission sur place en juin 2015, cette situation aurait en outre « fait augmenter fortement le nombre de tentatives de passage en Europe par la mer, depuis les côtes nord-marocaines, avec tous les risques que représentent ces traversées ». La militarisation accrue de cette frontière conduit ainsi les migrants à choisir des voies de plus en plus périlleuses. Jose Luis Plaza, notre guide et habitant de longue date de la ville, résume la situation : « On veut bien qu’il n’y ait plus de barrière, mais il faut une solution pour ces gens ! Ici, ce n’est pas la frontière de l’Espagne, c’est la frontière de l’Europe, mais l’Europe ferme les yeux ! » A l’heure où la Hongrie et d’autres pays envisagent également de se cacher derrière des barrières ou le font déjà, l’Europe ouvrira-t-elle enfin les yeux ?

Juliette MULLER

Des émigrants tentent de franchir la clôture frontalière, à Melilla, le 22 octobre 2015

Liens liés a l'article.Le Courrier

AUTEURS 

  • Juliette MULLER

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source