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Le Courrier, 3 novembre 2015

Turquie : Erdogan, vainqueur sans adversaire

par Benito PEREZ


Un camion de la police tire des grenades lacrymogènes contre des manifestants, à Istanboul, le 1er novembre 2015

Certains l’avaient enterré un peu trop vite après sa demi-défaite du 7 juin 2015. Recep Tayyip Erdogan a retrouvé, dimanche 1er novembre 2015, une confortable majorité au parlement turc. Le « sultan » maintient ainsi l’emprise qu’il exerce depuis treize ans sur la Turquie moderne, une domination seulement comparable au règne d’Atatürk lui-même. Malgré le climat de violence et d’intimidations qui a entouré la campagne, le verdict est incontournable. L’AKP a bel et bien gagné la bataille politique, offrant ce que les autres ne pouvaient proposer : une perspective.


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Aussi réjouissante était-elle, la montée à 13 % en juin 2015 du parti HDP (prokurde mais multiculturel) ne pouvait, à elle seule, bouleverser l’espace politique turc. Pour cela, il aurait fallu qu’elle s’accompagne d’une ébauche d’alliance nationale autour d’un projet alternatif au national-islamisme de M. Erdogan. Or, malgré les incessants appels du pied de Selahattin Demirtas, le CHP, second parti du pays avec 25 % de voix, ne pouvait répondre au désir kurde d’une grande coalition laïque progressiste. Le risque était grand de voir éclater la vieille formation kémaliste. Un peu trop vite classé « social-démocrate », le CHP est –aussi– le parti des classes moyennes supérieures laïcisées, qui se méfient de tout ce qui vient de l’Est, que ce soient les « séparatistes » kurdes ou les rustres islamistes. Malgré les efforts de sa nouvelle direction et en particulier de Kemal Kiliçdaroglu, le CHP est loin d’avoir terminé la mue qui lui permettrait de devenir une alternative crédible à l’AKP.

Dès lors, les électeurs turcs avaient le choix entre le plébiscite de M. Erdogan ou une période d’instabilité, avec un parlement divisé en quatre partis antagonistes et un gouvernement impossible. Une crainte que les alliés djihadistes de M. Erdogan ont su exacerber… Même au Kurdistan, la peur de l’inconnu a semble-t-il pesé en faveur de l’AKP, puisque celui-ci y reprenait dimanche du terrain au HDP.

Des Kurdes lancent des pierres contre un camion de la police, à Diyarbakir, le 1er novembre 2015

Faute d’alternative, la Turquie est donc condamnée à subir le pouvoir manipulateur, autoritaire et rétrograde de Recep Tayyip Erdogan. Mais de la même façon que le 7 juin a été surinterprété, il serait erroné de peindre ce 1er novembre en noir absolu. Souvenons-nous que ce printemps encore, la crainte était grande de voir l’AKP obtenir une majorité qualifiée au parlement, lui permettant de réformer la constitution à sa guise. Objectif manqué à nouveau. Mieux : on peut espérer qu’au vu des armes détestables que l’AKP a dû employer pour se maintenir au pouvoir, le scrutin de dimanche marquera le début d’une décrue irrémédiable. Il y a des victoires qui cachent mal la défaite morale.

Enfin, il faut relever que, malgré les violences qui ont empêché le HDP de mener campagne, le mouvement prokurde a obtenu, pour la seconde fois de son histoire, le très difficile quorum pour entrer au parlement turc. Une barrière antidémocratique destinée à faire taire les revendications régionales et datant de bien avant Erdogan. Preuve que le chemin vers la démocratisation de la Turquie –aussi escarpé soit-il– emprunte la bonne direction.

Benito PEREZ

Des partisans du gouvernement, à Ankara, le 2 novembre 2015

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