retour article original

samedi 10 décembre 2016
Vous êtes ici Accueil BD
bdzoom, 14 novembre 2015

BD : Bob de Moor

par Gilles RATIER


Une illustration des aventures de Cori le moussaillon

Avant de créer « Barelli » (sa série la plus connue avec « Cori le moussaillon ») ou d’avoir été le principal collaborateur d’Hergé, pendant plus de trente ans, le dessinateur belge Bob De Moor (de son vrai nom Robert Frans Maria De Moor, né à Anvers le 20 décembre 1925 et décédé le 26 août 1992 à Bruxelles) était déjà un travailleur acharné… Aux divers journaux et magazines auxquels il collaborait, dans les premières années de l’après-guerre, il ne livrait pas moins de sept à dix histoires par semaine, dans des styles et des registres extrêmement variés.


Bob de Moor

Inspiré par ses lectures des récits d’aventures, Bob De Moor se raconte très tôt ses propres histoires qu’il ne tarde pas à dessiner, construisant parallèlement nombre de maquettes de bateaux. Tout en poursuivant ses études à l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers, le jeune Bob a à peine dix-huit ans, en 1943, lorsqu’il entame une carrière prometteuse, en travaillant pour les dessins animés de la société de film anversoise Antwerpse Filmmaatschappij (l’AFIM) dont le studio est dirigé par Jules Luyckx et Ray Goossens ; et avec lesquels il va se lier d’amitié. Alors qu’il est déjà plus particulièrement chargé des décors, notamment sur « De Geboorte van Pimmeke » et « Smidje Smee », personnage inspiré d’un conte populaire de Flandre, sa collaboration à l’AFIM est cependant assez brève car il est blessé par l’explosion d’un obus, à la Libération, en septembre 1944.

Après avoir passé plusieurs mois à l’hôpital, il rejoint ses amis du studio qui collaboraient, alors, au KZV (Kleine Zondagsvriend) : supplément hebdomadaire pour la jeunesse que venait de lancer le quotidien Zondagsvriend. En 1945, au n°11 du mois de mars, il y crée sa première bande dessinée professionnelle (« Bart de Scheepsjongen » « Bart le moussaillon ») : histoire maritime et historique, thème qu’il portera en lui toute sa vie ; ceci au sein d’Artec-Studio’s, structure qu’il monte avec son beau-frère John Van Looveren.

Une scène de Bart de Scheepsjongen

Ainsi, il va concevoir bien d’autres séries où il forgera, tranquillement, son style clair et efficace : les enquêtes de l’inspecteur Marks (« Om 10 Miljoen », en 1946, et « De Man uit Zuid-Afrika », en 1947), une autre bande maritime (« De Lotgevallen van Hannes » Boegspriet «  », en 1946), l’amusant « Dat Wondere Pimpeltje » (scénario de Jozef Van Overstraeten, en 1948) et une aventure moyenâgeuse située en Flandres (« De Verklikker », en 1949).

Une scène d’Om 10 Miljoen

Parallèlement, toujours dans le Kleine Zondagsvriend, Bob De Moor et ses associés de l’Artec-Studio’s vont aussi animer, dès 1946, une série aussi humoristique que fantastique qui met en scène un professeur un peu distrait et son assistant, à raison de deux bandes par semaine (soit deux cent huit en tout) : « Hobbel en Sobbel ». Par ailleurs, pendant cette période où ses histoires éditées étaient signées soit Robert De Moor, soit Bob, soit Artec-Studio’s, notre prolifique dessinateur, assisté par son ami Armand Van Meulenbroek pour la mise à l’encre d’une partie des dessins, multiplie également les dessins d’humour, les caricatures et autres diverses créations graphiques dans d’autres magazines et quotidiens néerlandophones : le médium commençant vraiment à décoller en Belgique.

Hobbel en Sobbel

Même si, en 1947, Bob De Moor réalise un premier album en langue française (« Le Mystère du vieux château fort », scénario de John Van Looveren, aux éditions Campéador), il travaille surtout, pour la presse flamande ; notamment pour Kapoentje avec, toujours en 1947, les planches de gags de « De Lustige Kapoentjes » « Les Joyeux lurons » –qui s’épanouiront, finalement, sous le pinceau de Marc Sleen-, et une bande dessinée sur l’histoire de la Flandre (« Willem Koelbloed » alias « Willem de Vrijbuiter »).

Une scène de Willem Koelbloed

Puis, ce seront les amusants « Monneke en Johnekke », « Janneke en Stanneke », « De Rosse », « Bloske & Zwik detectives » (en 1948), « Tim en Tom » (en 1949), ou le western « Het Land Zonder Wet » (1948-1949).

Une scène de Het Land Zonder Wet

Sans oublier, toujours en 1949, une multitude d’autres histoires qui seront les dernières à être produites par le studio Artec : « De Slaapmachine van Jonas », « Het Eiland der Reuzen », « De Vergeten Stad », « Het Halsnoer met de Groene Smaragd », « De Slaven van de Keizer », « De Tijdmachine van Carolus Clem » et « De Koene Edelman », biographie de Jean-Baptiste de la Salle écrite par le poète et journaliste Gaston Durnez, laquelle sera, d’ailleurs, traduite en français sous le titre « La Vie extraordinaire de Jean-Baptiste de la Salle », dans un album cartonné aux éditions Jonas, en 1979.
L’euphorie de l’après-guerre provocant un besoin de distractions, les rares auteurs présents sur le marché sont alors très sollicités. Surtout quand, comme Bob De Moor, ils allient talent et polyvalence, en faisant systématiquement face à la demande.

Une scène de La Vie extraordinaire de Jean-Baptiste de la Salle

Les autres magazines qui le contactent, que ce soient De Volksmacht, Het Handelsblad, Het Laatste Nieuws, ABC, Pum-Pum, Het Wekelijkse Nieuws ou les quotidiens T’Vrije Volksblad, Het Nieuws van de Dag, De Nieuwe Gids et De Antwerpse Gids (où il publie le stop-comic humoristique « De Lotgevallen van de Familie Kibbel », toujours scénarisé par Van Looveren, dès 1947) lui permettent de s’exercer à tous les genres.

Une scène de De Lotgevallen van de Familie Kibbel

On le retrouve aussi, de 1947 à 1949, dans Week-End (« Professor Quick in actie » et « De Lotgevallen van Babel & Cie ») ou dans De Zweep (avec les strips « De Lotgevallen van Kareltje » et « De Lotgevallen van Vodje de Zwerver »).

Il privilégie toutefois le meilleur de sa production à Overal (avec le récit d’anticipation « De Dodende Wolk » et sa suite « De Vergeten Stad », en 1948, puis dans Kapoentje, en 1950) et, surtout, à l’hebdomadaire Ons Volkse (l’édition flamande de Junior), en 1949 : avec des récits maritimes (« Het Wonderschip ») ou de science-fiction (« Oorlog in het heelal » et des bandes dessinées humoristiques (« Fiske neemt wraak » et « De Avonturen van Mieleke en Dolf »).

Une scène de De Dodende Wolk

En 1950, il réalise encore le distrayant « Petrus en zijn Rakkers » pour De Nieuwe Gazet et propose diverses séries dans le quotidien T’Vrije Volksblad, dont « De Nieuwe avonturen van Tijl Uilenspiegel » et « Nonkel Zigomar, Snoe et Snolleke ».

Une scène de De Nieuwe avonturen van Tijl Uilenspiegel

Parues entre 1950 et 1951, les quatre « De Nieuwe avonturen van Tijl Uilenspiegel » sont des mises en images des péripéties d’un célèbre saltimbanque malicieux issu de la littérature populaire du Nord de l’Allemagne.

Quant aux quinze aventures fantaisistes d’Oncle Zigomar et de ses neveux (« Nonkel Zigomar, Snoe et Snolleke »), publiées entre 1951 et 1956, elles représentent parfaitement l’esprit et l’humour souvent absurde des Flamands. La série sera relancée, en avril 1989, dans la Gazet van Antwerpen, Bob De Moor rebaptisera les protagonistes des prénoms de deux de ses fils (Johan et Stephan).

Quelques épisodes ont aussi été édités, par intermittence et dans un curieux ordre chronologique, en langue française : en commençant par le deuxième (« Le Renard qui louche ») qui fut proposé dans Tintin, dès 1952 ; le nom d’Oncle Zigomar étant alors « traduit » par… Coco Vilain !

Une scène du Renard qui louche

Cependant, par le biais d’Ons Volkse, Bob De Moor fait, en 1949, une entrée remarquée dans Kuifje : l’équivalent néerlandophone du journal Tintin. Il y dessine, dans un style réaliste très minutieux, le récit historique « De Leeuw van Vlaanderen » qui sera suivi, en 1952, par « De Kerels van Vlaanderen ». Il s’agit d’adaptations de l’œuvre de l’écrivain belge d’expression néerlandaise Hendrik Conscience qui ne seront traduites en français que plus de vingt-cinq ans plus tard.

C’est Willy Vandersteen, que Bob De Moor trouvait encore le temps d’aider sur plusieurs de ses séries (dont « Suske en Wiske » « Bob et Bobette ») et « La Révolte des gueux », une aventure de « Thyl Ulenspiegel » parue dans Tintin, dont il a d’ailleurs dessiné la couverture de l’album, en 1954), qui le convainc de rejoindre, à Bruxelles, l’équipe francophone de l’hebdomadaire dirigé artistiquement par le dessinateur de « Tintin » : décelant déjà, dans le dessin de Bob, une réelle influence hergéenne. Il va s’en suivre une collaboration qui ne s’arrêtera qu’avec la disparition de ce journal des éditions du Lombard.

Une illustration de De Leeuw van Vlaanderen

C’est donc, fin 1949, que Bob De Moor commence vraiment à être publié dans Tintin, en Belgique francophone. Il y propose d’abord les gags de « Bouboule et Noiraud » (recyclage de ses « Mieleke en Dolf » parus précédemment dans Ons Volkse et re-titrés « De Avonturen van Fee en Fonske » dans Kuifje) ; puis, l’année suivante, les facéties de l’inénarrable « Professeur Tric ».

Ce personnage moustachu au chapeau rond est appelé aussi « Monsieur Tric », à partir de 1953. Certains scénarios de cette série de gags fantaisistes publiés entre 1957 et 1958 (dont ceux inclus dans ce qui était pompeusement appelé, à l’époque, des « dessins animés en Tintinocolor », et ceux où, dans l’intitulé, « Tric » devient « Troc ») seront dus au jeune René Goscinny, juste embauché comme humoriste et scénariste par le rédacteur en chef André Désiré Fernez.

Ceci dit, la principale création de Bob De Moor pour Tintin n’est autre que le comédien et détective « Barelli », dont les aventures débuteront en juillet 1950.

Après « Barelli », Bob De Moor publie, dans Tintin, les historiques « Conrad le Hardi » et le premier « Cori le moussaillon », en 1951, autant de récits qui entérinent les fascinations de l’auteur pour la mer, le monde médiéval, l’humour et l’aventure fantaisiste.

Une scène de Conrad le Hardi

Or, dès le 6 mars1951, grâce à l’appui d’Evany (de son vrai nom Eugène Van Nyverseel, il était le chef du studio au journal et il fut le premier collaborateur du dessinateur de « Tintin »), et à la demande de l’éditeur Raymond Leblanc, il entre aux studios Hergé et devient très rapidement le premier assistant. Non seulement Hergé était alors en pleine déprime, mais la place avait été laissée vacante par Edgar P. Jacobs. Contrairement à ce dernier, Bob ne demandera jamais à devenir cosignataire des aventures de « Tintin ».

Il est alors chargé de superviser tous les dessins secondaires ou parallèles mettant en scène Tintin et ses amis (publicités, produits dérivés, illustrations professionnelles…), créant aussi les décors des albums à partir de l’épisode « Objectif Lune » (de l’image n°27, exactement) et coloriant ceux qui avaient été publiés en noir et blanc.

Preuve de la complicité entre les deux hommes, Hergé et Bob De Moor font, en 1956, une traversée de la mer du Nord à bord du cargo « Reine Astrid », ceci afin d’effectuer des croquis préparatoires pour l’album « Coke en stock ».

Hergé et Bob de Moor

Il n’est pas rare, non plus, que Bob De Moor serve, lui-même, de modèle : mimant les attitudes des personnages croqués par Hergé. Il participera également à l’animation et à la supervision du personnage lors des dessins animés de longs métrages « Tintin et le temple du soleil » et « Tintin et le lac aux requins » réalisés pour Belvision (il est même le principal responsable de la version bande dessinée scénarisée par Greg, mais non commercialisée, de ce dernier qui parût quand même dans le quotidien Le Soir, en décembre 1972), modernisera l’album « L’Île noire » à la demande de l’éditeur anglais, marque de sa patte la réalisation graphique de « Tintin et les Picaros », et réalisera même, en duo avec Jacques Martin, une planche bidon de « Tintin » en guise de farce jouée à Hergé, où il prouvait qu’il était, effectivement, capable de faire aussi bien que ce dernier. Cette page fut finalement publiée, en décembre 1965, dans un magazine suisse intitulé L’Illustré.

Une fausse planche de Tintin réalisée par Jacques Martin et Bob de Moor

Après la mort d’Hergé, en 1983, Bob de Moor rêvera de terminer « Tintin et l’Alph-Art » que le maître avait laissé à l’état d’ébauche ; mais la veuve de Georges Remi décidera, après de longues hésitations, de laisser l’œuvre inachevée et de dissoudre, la même année, les Studios Hergé. Cependant, notre dessinateur va encore continuer de travailler sur « Tintin » en supervisant la réalisation de la fresque Tintin, dans le métro bruxellois, laquelle fût dévoilée en 1988.

La fresque Tintin dans le métro de Bruxelles

Mais bien avant tout cela, à partir de 1956, en plus de son travail aux studios Hergé, Bob de Moor va aussi se consacrer aux productions du journal belge francophone Tintin, délaissant celles qu’il réalisait, auparavant, pour les pays flamands. Ainsi, en 1959, outre l’illustration de quelques courts récits complets historiques (dont « Le Dernier voyage du Pamir » en 1957 et « Le Sous-marin perdu » en 1959, puis « Le Meunier de la « Grande Françoise » » en 1989), on doit alors à Bob De Moor une histoire, un peu plus longue, raillant l’inconscience adulte : « Pirates d’eau douce ».

Puis, à partir de 1965, il met en images, toujours pour l’hebdomadaire du Lombard, quelques gags d’humour « so british » (une facette récurrente dans l’œuvre de Bob De Moor) de « Balthazar ».

Ensuite, il reprend graphiquement, en 1970, la série « Lefranc » créée par Jacques Martin qui en assume toujours le scénario, le temps de l’épisode « Le Repaire du loup » publié dans Tintin.

Une scène du Repaire du loup

Toujours pour les éditions Casterman, en 1978 et 1981, il reprend le personnage de « Cori le moussaillon » pour lui faire vivre l’épopée de « L’Invincible Armada » dans deux albums cartonnés en couleurs. Pour le troisième (« Cap sur l’or », paru en 1982), Bob De Moor remodèle la première histoire qu’il avait créée et dessinée, en 1951, pour Tintin. Elle sera suivie, en 1987, d’une autre épopée maritime et historique avec le même protagoniste : « L’Expédition maudite ».

Président de l’association pour la création du Centre Belge de la Bande Dessinée à Bruxelles, dès 1984, Bob De Moor va également en présider le conseil d’administration, de l’ouverture au public (en 1989) jusqu’à son décès (en 1992).

En 1986, les éditions du Lombard, dont il va être nommé directeur artistique (en 1989), publient un livre sur sa vie et son œuvre (« Bob De Moor : 40 ans de bande dessinée, 35 ans aux côtés d’Hergé ») et, trois ans plus tard, il termine « Mortimer contre Mortimer » : la seconde partie des « Trois formules du professeur Sato ». Cette aventure de « Blake et Mortimer » était restée inachevée à la mort de son ami Edgar-P. Jacobs.

Signalons aussi « Rendez-vous en 2009 », petite plaquette publicitaire, contenant treize pages de bandes dessinées, éditée par la Fédération des Industries Chimiques de Belgique, en 1988. Mais ce court récit (scénario non signé de Thierry Smolderen) est principalement réalisé par les assistants du maître.

En janvier 1993, son ultime album « Dali Capitan » (le cinquième utilisant le personnage de « Cori le moussaillon ») est publié par Casterman : il a été terminé, en ce qui concerne les six dernières planches, par son fils Johan aidé par Stephen Desberg au scénario.

Détail de l’illustration de couverture de Dali Capitan

De l’humoristique au réaliste ou au caricatural, Bob De Moor s’inscrit donc totalement dans cette « ligne claire » d’Hergé qu’il a été l’un des premiers à incarner, respectant tout à fait l’esprit du « Maître de Bruxelles » qui disait de lui : « Je n’ai jamais rencontré une telle conscience professionnelle et une telle puissance de travail ».

Gilles RATIER

Caricature de Bob de Moor par lui-même

Vidéo : Interview de Bob de Moor (1988)

https://vimeo.com/89711268

Note :

La narration du texte original a été légèrement modifiée afin de mieux respecter la chronologie. Certains passages ont été supprimés, car ils se rapportaient moins à l’oeuvre de Bob de Moor proprement dite qu’à des sujets annexes. Pour les mêmes raisons, les notes de bas de page ont été supprimées.

Voir le texte original :

http://bdzoom.com/33686/patrimoine/le-coin-du-patrimoine-bob-de-moor-1ere-partie/

http://bdzoom.com/33699/comic-books/le-coin-du-patrimoine-bob-de-moor-2eme-partie/

Liens liés a l'article.bdzoom

AUTEURS 

  • Gilles RATIER

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source