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counterpunch, 19 novembre 2015

France : La tragédie peut-elle apporter le changement ?

par Diana JOHNSTONE


Des émigrants débarquent sur l’île de Lesbos, en Grèce, le 23 octobre 2015

Le chaos se propage du Moyen-Orient jusqu’à l’Europe. Un flot infini de réfugiés non-identifiés chemine depuis les Balkans vers les terres promises d’Allemagne et de Suède. Des combats opposent différents groupes nationaux dans les camps de réfugiés. La situation devient de plus en plus exaspérante pour les habitants de Calais, et pour les migrants qui, amassés à proximité, tentent de rejoindre la Grande-Bretagne. Les leaders nationaux qui ont poussé pour l’ouverture des frontières et le multiculturalisme au nom d’une vision d’intégration européenne pour ces migrants, se confrontent à la réalité du terrain. Et maintenant, Paris a été victime d’une attaque qui rappelle celles de Beyrouth ou de la Russie.


France

Comme l’a écrit Chris Floyd (1), l’Occident récolte ce qu’il a semé en soutenant la violence extrémiste. Mais ce n’est pas le moment de pointer du doigt les victimes, surtout que les cibles principales à Paris étaient des jeunes qui ne pouvaient pas endosser la responsabilité des politiques désastreuses qui déstabilisent le Moyen-Orient depuis plusieurs décennies.

Les assassinats planifiés d’employés de Charlie Hebdo, en janvier 2015, ont produit le slogan de solidarité : « Nous sommes tous Charlie ». Ce slogan est malheureusement devenu réalité : oui, nous sommes maintenant tous Charlie. N’importe quelle personne à la terrasse d’un modeste restaurant cambodgien dans le populaire 10e arrondissement aurait pu être tuée de sang-froid. Les assassins ne s’en sont pas pris aux symboles du pouvoir, ils s’en sont pris à tout le monde. Le carnage a ciblé un quartier sans attractions touristiques, seulement des terrasses de cafés appréciées par la jeunesse parisienne. Les tueurs devaient connaître le terrain. La grande question est : que va-t-il se passer ? Cette peur amènera-t-elle les gens à se réveiller et à penser plus clairement ?

François Hollande, clairement ému, a fait de son mieux pour être à la hauteur dans son intervention télévisée. Mais il n’est tout bonnement pas fait pour cela. En soulignant le fait que nous sommes « en guerre », Hollande semble être en train d’imiter la réaction américaine aux événements du 11 septembre 2001. Mais en guerre contre qui, exactement ? La France a longuement clamé la nécessité du départ d’Assad. La France a-t-elle besoin de changer de guerre ? Devrait-elle, ou encore pourrait-elle être capable d’un changement de politique ?

Obama a déclaré sa solidarité à la télévision, alors même que les attaques avaient lieu. Naturellement, ces déclarations ont été récupérées par les médias qui souhaitent utiliser les attaques afin de renforcer la domination américaine sur la politique extérieure française.

Les condoléances israéliennes ont rapidement été utilisées par les commentateurs habituels pour mettre en avant le fait qu’Israël nous comprend et nous soutient, car elle fait elle-même l’objet d’attaques similaires (en ce moment, des « attaques au couteau »).

Non, les attaques de Palestiniens désespérés ne sont pas comparables aux assassinats aveugles de Paris. Cette assertion est connue : à cause du 11 septembre 2001 et du 13 novembre 2015, nous sommes dans le même bateau qu’Israël. Nous combattons le même ennemi. Mais qui est cet ennemi ? L’ennemi d’Israël est le Hezbollah, qui, il faut le rappeler, a subi une agression à Beyrouth, perpétrée par ceux-là même qui ont attaqué les Parisiens. L’ennemi d’Israël est l’Iran, qui à son tour combat Daesh. Qui sont véritablement nos amis et nos ennemis, au final ?

Un aperçu des destructions perpétrées par les Israéliens dans la bande de Gaza

De plus en plus de personnes ont le courage de dénoncer la sionisation des médias français. L’influence israélienne sur les médias est probablement plus forte en France que partout ailleurs dans le monde –peut-être même en Israël, où un journal critique, Haaretz, tient des propos qu’aucun journal français n’oserait tenir.

Aucun observateur n’a établi le parallèle entre les attentats de Paris et ceux visant la Russie. Où était la sympathie pour les victimes du crash aérien dans le Sinaï ? Quid des enfants tués au Beslan en 2006 ? À Moscou, les Russes ont déposé des fleurs à l’ambassade française. Le fait a été passé sous silence par les médias français.

Les médias sont embourbés dans leur discours manichéen envers les méchants Assad et Poutine. Il sont réticents à changer de discours et à reconnaître leurs torts. Mais les événements les y forceront peut-être.

La grande question est : comment la France va-t-elle réagir ?

On suppose, surtout aux États-Unis, que les autorités françaises agiront de la même manière que leurs homologues américains à la suite du 11 septembre 2001 ; c’est-à-dire avec violence et hystérie, en tirant parti des événements pour restreindre les libertés et déclencher des guerres. Cependant, nous avons des raisons d’espérer que la France fera preuve d’un plus grand sang-froid. Car si la réaction émotionnelle au destin tragique des victimes est identique dans les deux cas, l’émotion ne doit pas forcément empêcher les gens de garder les idées claires. On peut être raisonnable, même dans le deuil.

Il y aura une réaction intérieure et une réaction au niveau de la politique étrangère, et les deux seront étroitement liées.

La première réaction officielle de Hollande stipulant que « nous sommes en guerre », suivie du déploiement de l’armée dans les rues de Paris, est peu prometteuse. Le déploiement des soldats dans les rues a évidemment pour but de rassurer le grand public, mais les soldats ne peuvent ni prévenir les attaques kamikazes ni résoudre le problème. Il est probable que le délit de faciès devienne plus courant. Ce sera certainement désagréable, mais pas tragique si les choses se résument à cela. Plus inquiétant : la dérégulation de l’utilisation des armes à feux par les forces de police, comme le suggèrent certains. Contrairement aux États-Unis, il est légalement impossible pour la police française de tuer sans conséquences. Et il est préférable que cela reste ainsi.

Le porte-avions Charles de Gaulle à Toulon, le 18 novembre 2015

Il est probable que la montée d’un certain sentiment antimusulman ou même anti-arabe se matérialise dans des attaques sur des mosquées ou des individus. Cependant, l’appréhension de cette réaction et les mesures préventives pour y remédier sont bien réelles. Contrairement à l’impression donnée par les médias américains, les personnes d’origine maghrébine ou d’appartenance musulmane ne sont pas toutes parquées dans des ghettos. Elles font partie de la société française, et ont été comme tous les autres, victimes des assassinats du 13 novembre 2015. Et malgré leurs défauts, les médias français s’associent au système scolaire pour prévenir une dangereuse montée de l’islamophobie. Il est évident que le fait de s’en prendre aux musulmans serait le plus grand cadeau que nous pourrions faire aux extrémistes. En pratique, il sera absolument nécessaire que les enquêteurs aient le soutien de la population musulmane afin de contrecarrer les attaques terroristes dans le futur. En effet, ce dernier point est d’une importance cruciale. Il impose de chercher à comprendre les causes du problème, sans pour autant lui trouver une quelconque justification. Une certaine tendance gauchiste qui consiste à soutenir toutes les rébellions quelles que soient leurs motivations ou leurs conséquences objectives, et à voir en elles des réactions à l’oppression, est une présomption émotionnelle et infondée qui est de moins en moins prise au sérieux.

Même si les tueurs étaient des opprimés sociaux comme le clament certains (ce qui est discutable), ils pouvaient recourir à d’autres moyens que le massacre de masse pour se faire entendre. Les Afro-Américains peuvent en témoigner, vu qu’ils ont subi des discriminations bien pires que celles ressenties par les musulmans français. Le chômage ambiant dont souffre la jeunesse entière, et qui est le résultat des politiques économiques imposées par l’Union européenne, affecte de manière plus prononcée les jeunes sous-diplômés et sans relations. L’absence de travail est un facteur qui contribue à la montée de la petite criminalité, et il est à noter que nombre d’extrémistes se sont radicalisés en prison. Tout cela représente des maux sociaux qui doivent être traités par un retour à des politiques sociales, systématiquement liquidées par le gouvernement « socialiste ».

Ceci étant dit, une étude comparative des différentes périodes de marasme économique rend évident que les flambées de violence islamistes ne peuvent être expliquées purement par des facteurs économiques. La source fondamentale de la rage meurtrière du 13 novembre 2015 se trouve au Moyen-Orient. Daesh –ou l’État islamique– fait office de symbole pour ces jeunes marginalisés, qui ont pour la plupart déjà flirté avec le crime et ont besoin d’une excuse pour leur mode de vie et d’un déversoir pour leur haine. Ils sont appâtés par des images de personnes à qui ils peuvent s’identifier, en l’occurrence : les Palestiniens de Gaza, des familles décimées par les bombes américaines durant un mariage, l’humiliation de pays entiers par des Occidentaux arrogants. Ainsi, rejoindre le Jihad contre la « Croisade Occidentale » dans le but d’établir un nouveau « Califat » est un slogan qui captive à la fois ce qu’il y a de pire et de meilleur chez ces personnes susceptibles de céder aux sirènes de l’État islamique.

Ceux qui ont été stigmatisés comme criminels et qui ont purgé des peines de prison trouvent une voie de salut via l’illusion d’adhérer à une cause transcendantale. La société occidentale telle que représentée par l’illusion consumériste peut, aux yeux de ces individus, être un gouffre de péchés comparée à leur vision du paradis d’Allah. L’idéologie de ces jihadistes correspond à un puritanisme fanatique : ils peuvent assassiner de sang-froid des jeunes à la terrasse d’un café ou d’une salle de spectacle, car ils souscrivent à une idéologie qui ne voit en ces derniers que des pécheurs en rébellion contre le tout-puissant Allah.

Cette vision ne se limite pas aux marges de la société française. On pourrait penser que la France, forte d’une tradition laïque et philosophique (les Lumières), serait plus qu’équipée pour combattre cette folie à l’aide de la raison et de la logique. Seulement, la tendance récente a été d’adopter l’habitude américaine de ne pas parler de la religion, même à l’école, où les élèves musulmans rejettent le principe d’évolution qu’ils considèrent contraire au Coran. Même s’il est à noter que la France a fait des efforts pour restreindre certaines pratiques musulmanes, elle n’a pas touché aux idées. L’idéal multiculturaliste est devenu l’ennemi de la raison. On oublie trop souvent que contester les idées d’une personne ne constitue pas une attaque personnelle. Le relativisme intellectuel qui au départ devait cultiver la tolérance, laisse la porte ouverte au fanatisme. Il reste évident que certaines choses sont vraies et d’autres ne le sont pas. La notion post-moderniste qui consiste à dire que chaque individu détient sa propre vérité signifie qu’en définitive, c’est la force et non la raison qui l’emporte.

Mais encore une fois, la source de l’idéologie meurtrière derrière les attaques terroristes réside au Moyen-Orient et dans les conflits qui secouent la région depuis des décennies.

Pour le moment, il est très difficile de prédire la politique extérieure que la France adoptera en réaction aux attentats du 13 novembre 2015. Malgré une démonstration éphémère d’« unité nationale », des divisions au sein de l’élite politique sont déjà visibles.

Le président Hollande est le prototype du leadership européen actuel. Leadership qui, englué dans les difficultés budgétaires et l’obsession de « construire l’Europe » ou plutôt l’Union européenne, a depuis bien longtemps abandonné toute tentative réaliste de formuler une pensée stratégique cohérente. Les questions de politique internationale sérieuse ont été abandonnées au Grand protecteur américain (rappelez-vous du Jour J !) qui doit nous sauver de tout chaos qu’il engendre. Il est grand temps de se réveiller.

La situation est certes compliquée, mais pas impossible à comprendre –bien qu’elle n’ait pas de sens.

Le chaos a deux sources : la conquête israélienne de la Palestine, et la manipulation américaine des fanatiques islamistes en Afghanistan dans le but d’affaiblir l’Union soviétique. Afin de combattre le nationalisme arabe, considéré comme son principal ennemi régional, Israël voyait d’un bon œil la montée de l’islam politisée comme une force nuisible aux nationalistes arabes tels que l’Irak, la Syrie, et à sa façon la Libye. Les États-Unis ont par la suite entrepris de détruire ces États en usant de prétextes « humanitaires », sous la sollicitation des lobbies israéliens qui ont réussi à convaincre, à l’aide de l’appareil médiatique, que les ennemis d’Israël étaient aussi les ennemis des États-Unis. Le rôle israélien dans ces désastres est clair pour tous, sauf les Américains eux-mêmes. C’est en se faisant ainsi manipuler pour servir les intérêts israélo-americains, que certaines tendances extrémistes ont été amenées à représenter aux yeux de beaucoup le moyen approprié de rejeter la domination occidentale.

Des terroristes de l’Etat islamique

Comme si cela ne suffisait pas, l’Arabie saoudite est entrée dans la partie en se servant de ses énormes réserves monétaires pour construire des mosquées et répandre le wahhabisme. L’argent saoudien soutient les divers groupes sunnites fanatiques afin d’éliminer le chiisme et d’affaiblir le concurrent iranien. Puisqu’Israël voit aussi l’Iran comme un ennemi régional majeur, l’Arabie saoudite et Israël sont de fait des alliés régionaux, bénéficiant tous deux du soutien des États-Unis. La France, quant à elle, est liée à Israël par la « culpabilité » cultivée sans cesse par les médias, des personnages publics, et des hommes politiques sous l’influence d’organisations telles que le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Elle est reliée à l’Arabie saoudite non seulement par le pétrole, mais aussi par le marché militaire que ce pays représente pour l’industrie d’armement française.

Bref, ce système d’alliance pervers a conduit à une situation où l’Occident (États-Unis, France, Grande-Bretagne) se retrouve en guerre contre les deux parties du conflit en Syrie. D’une part, les pays occidentaux prétendent bombarder les fanatiques de Daesh qui eux-mêmes ont pour but avoué de détruire l’État syrien. D’autre part, ils prennent part eux-mêmes à la destruction de l’État syrien en proclamant qu’« Assad doit partir ». Ils semblent sous-entendre que la Syrie peut survivre au départ d’Assad. Mais en réalité, Assad est avant tout le symbole et l’élément unificateur de cet État syrien dont l’armée résiste toujours, depuis quatre ans, aux forces ennemies qui sont, elles, soutenues de l’extérieur. Assad a le respect et le soutien, à la fois de l’armée syrienne et d’une majorité de la population à l’intérieur de ce qui reste du pays. La guerre en Syrie est simplement la dernière d’une série de guerres visant à éliminer les ennemis d’Israël et de l’Arabie saoudite. Appeler au départ d’Assad équivaut à appeler à la destruction de la Syrie.

Et qui se partagerait le gâteau ? Les trois voisins hostiles, évidemment : la Turquie prendrait possession du Nord, Israël s’emparerait du Golan et peut-être plus (de manière permanente cette fois-ci) ; les clients fanatiques de l’Arabie saoudite essaieraient de s’approprier le reste pendant que les conflits au Yemen et ailleurs se poursuivraient.

Seule la Russie agit de manière claire et rationnelle. Elle est intervenue légalement, et à la demande du gouvernement syrien. La Russie tente de sauver un état souverain et d’endiguer l’expansion du fanatisme islamique, une menace connue de la Russie.

Les leaders américains et israéliens se hâtent de couvrir la France de leur « solidarité », dans le but d’empêcher ce pays d’échapper à leur étreinte destructrice. Mais parfois, une catastrophe peut marquer un tournant.

Un terroriste de l’Etat islamique

Quelle est donc la prochaine étape ? La France est déjà en guerre en Syrie, mais de quelle guerre s’agit-il ? Après avoir demandé au président Hollande de faire preuve d’« unité nationale », Nicolas Sarkozy a appelé à une alliance avec la Russie contre Daesh. « Il ne peut pas y avoir deux coalitions en Syrie », a-t-il dit. Comme Marine Le Pen, Sarkozy a visité Moscou et a appelé à une amélioration des relations avec Poutine. Les conséquences d’une telle démarche sur les relations avec l’OTAN et les États-Unis restent floues.

L’Union européenne est aussi secouée par la prolifération du chaos en provenance du Moyen-Orient. Les attaques terroristes de Paris auront pour effet certain de refroidir les ardeurs hospitalières envers la masse de migrants non-identifiés. À l’instar de la Hongrie et de l’Autriche, la France a fermé ses frontières. L’espace Schengen est mort. On ne sait que faire des réfugiés à l’heure actuelle.

La gauche française, dans sa forme présente, est sur son lit de mort. Trop de dépendance vis-à-vis de l’Union européenne et de l’euro, trop de trahison des classes ouvrières, trop d’influences pro-israéliennes, trop d’obéissance à Washington, trop de discours vides sur le « multiculturalisme », trop de censure du débat et trop de confiance en soi.

L’arrogance et la malhonnêteté de la gauche poussent inévitablement la France vers la droite. Mais attention : la droite française est toujours très à gauche de la droite américaine, et même trop à gauche de la gauche américaine sur plusieurs plans. Les Américains, si soucieux de promouvoir la paix dans le monde, devraient se garder de donner leur opinion sur un pays en passe de remettre en question sa politique étrangère « made in USA ».

Diana JOHNSTONE Traduction E&R http://www.counterpunch.org/2015/11/16/terrorist-attacks-in-paris-can-tragedy-bring-change/

François Hollande faisant ostentation de son allégeance au lobby juif et à Israël

Note :

(1) http://www.counterpunch.org/2015/11/13/the-age-of-despair-reaping-the-whirlwind-of-western-support-for-extremist-violence/

AUTEURS 

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source