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samedi 10 décembre 2016
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24 heures, 30 novembre 2015

France : Où s’arrêteront les dérives de l’état d’urgence ?

par Cathy MACHEREL


Elodie et Julien à Lusignac

De plus en plus de voix s’élèvent contre les abus de l’état d’urgence. Le ciblage des écolos, notamment, fait réagir.


France

Maraîchers bio en Dordogne, Elodie et Julien ont une drôle de surprise au petit matin du mardi 24 novembre 2015. Une horde de policiers débarque dans leur ferme. Motif de la perquisition signée du préfet : le soupçon qu’il puisse y avoir dans les locaux « des personnes, armes ou objets susceptibles d’être liés à des activités à caractère terroriste ». Durant deux heures quarante, leur domicile subit une fouille en règle ; le contenu de leurs ordinateurs et téléphones portables est copié. « C’était du grand délire », explique Elodie, encore choquée par cette perquisition. « On a essayé d’en savoir plus, mais la préfecture ne veut rien nous dire ». Sur le moment, Elodie comprend à force de questionner les policiers que le militantisme écologique du couple est en cause. « On nous a parlé de manifs environnementales, de la COP21. On m’a reproché d’avoir distribué, il y a trois ans, des tracts à un péage autoroutier dans le cadre de la lutte contre la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes ». Depuis, cette mère d’une fillette de deux ans n’a plus participé à aucune manifestation.

La mésaventure de ces maraîchers perquisitionnés pour leurs idées n’est de loin pas une exception dans un régime d’exception, celui de l’état d’urgence instauré par le gouvernement français après les attentats du 13 novembre 2015. La décision du ministère de l’Intérieur d’assigner à résidence 24 militants écologiques jusqu’au 12 décembre, soit pour toute la durée de la COP21, a fait réagir tout le week-end la mouvance verte et les organisations de défense des libertés civiles. « On sait que les militants visés se sont beaucoup impliqués dans le combat des zones à défendre, comme l’opposition à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes », souligne François Chemillier, président de l’organisation Power Foule, qui a lancé une pétition pour que soient levées ces mesures. « Outre les maraîchers de Dordogne, bien d’autres perquisitions ont ciblé des écologistes ces derniers jours. On se situe dans des opérations qui visent à museler les activistes pendant la COP21 et à collecter un maximum d’informations à leur sujet. C’est un détournement de l’état d’urgence. Les Français acceptent ce régime d’exception pour qu’on les protège des terroristes, pas pour torpiller l’état de droit ».

François Chemillier

L’assignation à résidence implique de se rendre trois fois par jour au commissariat, l’interdiction de sortir de sa commune le jour, et même de chez soi la nuit. Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a justifié ces mesures à l’encontre de ces « militants radicaux », pour certains « déjà condamnés », et en affirmant que « des mots d’ordre ont circulé pour appeler à des revendications violentes » dans le cadre de la COP21. Dimanche 29 novembre 2015, des débordements ont eu lieu à Paris, et ils ont été largement condamnés. Mais les 24 assignés sont-ils vraiment tous des « activistes violents » ? Et qu’ont-ils à voir avec le terrorisme ?

Manuel Valls et Bernard Cazeneuve

Parmi les militants visés, on trouve Joël Domenjoud, qui appartient à la Coalition climat, plate-forme qui représente 130 organisations de la société civile, et qui n’a jamais fait l’objet de la moindre condamnation. La décision à son égard fait scandale dans le milieu écologiste. « Joël Domenjoud, militant du climat assigné à résidence en Ile de France ou quand l’état d’urgence sert à criminaliser le mouvement social », twittait, vendredi 27 novembre 2015, le député européen José Bové à son sujet.

A Rennes, un assigné s’est vu reprocher la participation à des manifestations violentes, alors qu’il n’a jamais été inquiété par la police. Mieux, il n’était pas présent à certaines manifestations retenues comme éléments à charge, rapporte Le Monde. Le quotidien, précisément, a monté un observatoire de l’état d’urgence. Les anecdotes sur les perquisitions ou assignations abusives, dont sont victimes des musulmans principalement, se multiplient.

Cathy MACHEREL

Des policiers à Paris, le 21 novembre 2015

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