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russeurope, 5 décembre 2015

L’Ukraine au tournant

par Jacques SAPIR


Des civils près d’un cratère d’obus pro-Kiev, à Donetsk, le 4 juin 2015

L’évolution de la situation en Ukraine depuis le début de 2014 est exemplaire de la manière dont des dirigeants peuvent, par leurs erreurs et par fanatisme, détruire un Etat. Cela pourrait constituer un intéressant exemple pour de futurs manuels de sciences politiques si cela n’impliquait pas une population de plusieurs dizaines de millions de personnes et si cette crise n’avait pas déjà impliquée la mort de plus de 6000 personnes. La crise ukrainienne est une véritable tragédie.


Ukraine

Mais, cette tragédie doit aussi être étudiée du point de vue de la science politique et de l’économie pour tenter de comprendre les tenants et les aboutissants de cette crise, mais aussi pour tenter d’en voir les possibles solutions. En effet, la crise ukrainienne est aujourd’hui un important facteur de division entre les pays d’Europe occidentale et la Russie, et ce alors que la crise du Moyen-Orient et la menace terroriste qu’elle fait planer, imposent une révision des priorités stratégiques. Il n’apparaît pas possible d’avoir une action coordonnées contre DAESH en Syrie et de continuer à s’opposer violemment sur la question de l’Ukraine. Par ailleurs, les pays de l’Union européenne, et principalement la France et l’Allemagne, semblent avoir –du moins en partie– révisés leur politique au sujet de la crise ukrainienne. En même temps que s’impose un nouveau réalisme sur la crise syrienne un désenchantement certain, et une profonde désillusion, se font jour en ce qui concerne les autorités de Kiev.

Personne ne remet en cause le constat de l’énorme corruption qui caractérisait le système politique et économique de l’Ukraine à la fin de 2013. Mais, cette corruption ne datait pas du président Yanoukovitch. Elle était endémique en Ukraine depuis les premières années de l’indépendance. Cependant, cette corruption était devenue largement insupportable dans les différents segments de la population. C’est ce qui explique les premières manifestations, alors pacifique, de la place Maïdan. Il convient de signaler que lors de ces premières manifestations, les manifestants venaient de l’ensemble de l’Ukraine, tant de l’ouest que de l’est. L’incapacité du Président Yanoukovitch et de son gouvernement à prendre la mesure de ce mouvement a largement contribué au processus de capture de ce dernier par des forces ultra-nationalistes et même fascisantes (comme le groupe Pravy Sekhtor [1]), forces qui ont progressivement évincées les forces démocratiques. L’attitude de l’Union européenne a aussi contribué à une forte polarisation de la vie politique en Ukraine et a abouti à déstabiliser encore plus la situation politique.

Viktor Yanoukovitch

Les illusions que les dirigeants de l’Union européenne ont laissé se développer quant à une possible adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne ont joué un rôle important dans la dégradation de la situation politique, en donnant à une partie de l’opinion publique ukrainienne le sentiment que le débat posé était le choix entre la Russie et l’Union européenne. Cette polarisation de l’opinion publique a eu un effet extrêmement délétère, et ce à un moment ou l’économie ukrainienne était de plus en plus liée à l’économie russe. Si les importations d’hydrocarbures (essentiellement de gaz) de Russie ont toujours été importantes, les exportations ukrainiennes à destination de la Russie avaient fortement augmenté depuis le début des années 2000. Les bases d’une intégration économique, au moins sur des secteurs comme la métallurgie, la chimie et les constructions mécaniques, étaient à cette époque clairement posées. Il n’y avait aucune logique à vouloir ouvrir l’économie ukrainienne encore plus qu’elle ne l’était déjà à l’économie des pays de l’Union européenne. Ceci ne correspondait pas aux tendances économiques que l’on pouvait constater depuis plusieurs années. Pourtant, cette question devint la question principale en raison du discours de l’Union européenne présentant cette « ouverture » comme la base de futurs succès économiques pour l’Ukraine. La combinaison d’un sentiment justifié d’exaspération de la population vis-à-vis de la corruption des élites ukrainiennes et de la manipulation effectuée par l’Union européenne de l’ordre du jour économique des relations entre l’Ukraine et l’Union européenne a eu un effet explosif sur la vie politique ukrainienne en 2013.

Il faut ici rappeler que le président et le Parlement avaient été régulièrement élus. Mais, ces élections (2010) avaient permis de mesurer combien la politique ukrainienne était marquée par une division entre des populations russes (et russophones) regroupées à l’est du pays et des population ukrainophonnes, dont une partie habite les régions qui, avant 1914, étaient soit dans l’empire Austro-Hongrois soit étaient en Pologne.

Répartition de la population par type de langage pratiqué

L’Ukraine est un pays neuf, dont l’existence est fragilisée par ces divisions. Ces dernières ont été renforcées par les évolutions économiques de ces dix dernières années, qui ont vu les relations avec la Russie se développer rapidement. L’Ukraine de l’Est, russophone, vivait, au début de 2014, mieux que l’Ukraine de l’Ouest. Pour cette dernière, l’Union européenne représentait un pôle d’attraction important, même s’il était largement imaginaire compte tenu de la situation économique actuelle de l’Union européenne.

PIB par tête d’habitant et par région

Les manifestations de la place Maïdan recouvraient aussi cette division économique et sociale de l’Ukraine.

Ces manifestations ont pris une tournure dramatique lors du mois de février 2014. Le massacre du 20 février a joué un rôle décisif dans le déclenchement de ce que l’on peut considérer comme la « crise » ukrainienne, qui devait aboutir à la guerre civile [2]. Les responsabilités de ce massacre furent attribuées, à l’époque au pouvoir du Président Yanukovitch. En fait, il est aujourd’hui avéré que nombre des manifestants tués le furent par des projectiles tirés dans leur dos [3]. Le rôle des agents provocateurs très probablement liés à Pravy Sekhtor ne fait plus aujourd’hui aucun doute [4].

Il est cependant clair que le pouvoir du président Yanoukovitch eut une part de responsabilité dans ces événements tragiques, que ce soit par un usage disproportionné de la force au début des manifestations, ou par ses hésitations par la suite qui avaient démoralisé une bonne part de ses soutiens. Il a été incapable de s’opposer à une logique minoritaire, qui s’est exprimée même au Parlement lors du vote, au début du mois de février de la loi supprimant le statut de langue officielle au Russe (à côté de l’Ukrainien). Ce vote apparaît aujourd’hui comme un tournant symbolique car il a fait basculer l’affrontement d’une logique de lutte pour la démocratie et contre la corruption à une logique nationaliste-ethniciste. Les populations tant russes que russophones des régions de l’Est de l’Ukraine et de la Crimée n’ont pu qu’être légitimement inquiètes de la rupture du pacte sur lequel était fondé l’Ukraine indépendante depuis 1991. Ceci a eu des conséquences très importantes quand, pensant que sa vie était menacée, le président Yanukovitch se décida à fuit Kiev. Dès lors s’ouvrait un véritable dilemme pour les différents acteurs de la crise ukrainienne.

Si l’on admet que la norme constitutionnelle avait alors disparu et que le Parlement était légitime dans son renversement du président Yanoukovitch, cela signifie que l’on était confronté à une révolution c’est à dire la destruction d’un ordre légal devant donner lieu à un nouvel ordre légal. Mais, cela impliquait que l’on reconnaisse cette nécessité et que soit immédiatement appelé à siéger une assemblée constituante. Si l’on prétendait que la norme constitutionnelle n’avait pas disparue, alors il fallait reconnaître que le président Yanoukovitch était toujours le président légal de l’Ukraine. En choisissant la première solution, mais sans en tirer les conséquences logiques, les politiciens du Parlement ukrainien ont mis le feu aux poudres.

En effet, à partir du moment où ils considéraient que ce qui s’était produit était un acte de nature révolutionnaire il fallait aussi admettre que le Parlement de la République autonome de Crimée était tout aussi légitime dans sa décision de se séparer de l’Ukraine et de rejoindre la Russie. Soit la règle générale s’applique à tous soit elle ne s’applique à aucun. La seule chose sur laquelle il peut y avoir un accord est le fait qu’il ne peut y avoir d’application partielle de la règle générale. Cela implique qu’il fallait admettre que la question de la constitution se posait, et que l’on ne pouvait faire « comme si » la règle générale s’imposait alors que l’on venait de la violer. Ce ne sont pas, seulement, des subtilités juridiques. Pour ne pas les avoir comprises, pour avoir cru que l’on pouvait faire un coup d’Etat sans remettre en cause la constitution, les dirigeants de Kiev ont provoqué et la sécession de la Crimée et la guerre civile dans l’Est de l’Ukraine.

Ainsi, à la suite des événements tragiques de fin février s’est donc mis en place un pouvoir de fait à Kiev, provoquant un effondrement de la légitimité de l’État ukrainien. La dissolution d’unités de la police, qui n’avaient fait qu’obéir aux ordres, a provoqué une profonde inquiétude dans les régions de l’Est. Ce à quoi on a assisté depuis le 28 février, et ce n’est que la suite logique du basculement d’une lutte pour la démocratie et contre la corruption vers un affrontement ethnique.

Les responsables du parlement ukrainien portent donc la lourde responsabilité d’avoir, par leurs erreurs comme par leurs excès, déclenché une guerre civile dans leur propre pays. Cette guerre à provoqué plus de 6000 morts et près d’un million de réfugiés, qui se trouvent aujourd’hui sur le territoire de la Fédération de Russie.

L’accord signé à Minsk au mois de février 2015 constituait donc une possibilité de mettre fin à cette tragique guerre civile [5]. Mais, il y a bien des raisons de penser que cet accord ne pourra jamais être appliqué. Les termes de l’accord sont en effet très clairs : un statut de grande autonomie doit être concédé aux insurgés et, sur cette base, le gouvernement de Kiev pourra recouvrer le contrôle de la frontière entre l’Ukraine et la Russie (articles 9 et 11 de l’accord). Or, le gouvernement de Kiev a indiqué son refus d’envisager une « fédéralisation » du pays, dans le cadre d’une refonte de la Constitution, qui devrait être réalisée d’ici à la fin de 2015. De même, le ministre de la Justice de Kiev, M. Klimkin, s’est déclaré être opposé à une amnistie générale. Or, cette amnistie est bien l’une des conditions de l’accord (article 5).

Pavlo Klimkin

Très clairement, à l’heure actuelle, le régime de Kiev n’a nullement l’intention d’appliquer les clauses politiques de l’accord. Or, on comprend bien que si ces clauses ne sont pas appliquées, la guerre reprendra inévitablement, sauf si l’on s’achemine vers une solution de type « ni paix, ni guerre », ce que l’on appelle un « conflit gelé ». Cependant, une telle solution de « conflit gelé » n’est envisageable que si des forces d’interposition prennent position entre les belligérants. On est donc ramené à la question d’un hypothétique contingent de « casques bleus » et de ce fait à la question de l’insertion des Etats-Unis dans le processus d’un accord. On mesure ici, à nouveau, les limites de l’option prise par Mme Merkel et M. François Hollande. A vouloir prétendre que les européens pouvaient trouver sur leurs seules forces une solution à ce conflit, ils se sont enfermés dans une situation sans issue. La position discursive adoptée qui consiste à faire retomber la « faute » de la non-application sur la Russie s’apparente à une ficelle désormais trop grossière. Et cela d’autant plus que l’on voit désormais s’ouvrir des failles importantes au sein même du gouvernement de Kiev, très probablement à l’instigation si ce n’est des Etats-Unis, de forces américaines.

Aujourd’hui le gouvernement de Kiev est politiquement divisé (Petro Poroshenko, le président élu en juin 2014, apparaissant à cet égard comme un relatif « modéré ») et surtout techniquement de plus en plus dépendant des Etats-Unis. Des « conseillers » américains occupent plusieurs étages dans les différents ministères. Ceci montre que les Etats-Unis, qu’ils livrent ou non des armes « létales » à l’Ukraine, sont d’ores et déjà partie prenante de conflit, et d ‘une certaine manière ont acquis une position déterminante dans le gouvernement de Kiev. Ceci expose clairement les illusions de Mme Merkel et de M. Hollande mais nous montre aussi que tant que les Etats-Unis n’auront pas donné leur assentiment explicite à un accord, ce dernier n’a aucune chance d’être respecté.

Piotr Porochenko

On sait par ailleurs que l’Ukraine est virtuellement en faillite. Certes, le Fond Monétaire International a discuté de la possibilité d’un prêt de 17 milliards de dollars. Il lie d’ailleurs la poursuite de ses versements à des réformes structurelles qui ne peuvent être mises en place par le gouvernement actuel [6]. Mais, cette somme, si elle est versée et ceci dépend de la réalité du cessez-le-feu, ne règlera rien. Au mieux, si elle est versée, elle assurera la stabilité financière de l’Ukraine jusqu’à la fin de l’année, pas plus. Cet argent ne remplacera pas une économie saine, et des relations commerciales importantes tant avec la Russie qu’avec l’Union européenne. Le futur de l’Ukraine dépend donc d’un accord entre russes et européens. Plus directement, la survie immédiate du pays dépend largement de l’aide consentie par l’Union européenne.

Ceci permettrait à l’Allemagne et à la France, si elles osaient parler clair et fort à Washington, de contraindre les Etats-Unis à s’engager de manière décisive dans le processus de paix. Sinon, l’ensemble du coût de l’Ukraine reposerait sur les Etats-Unis, et il est clair qu’en ce cas le Congrès se refuserait à financer de telles dépenses, qui pourraient d’ici les 5 prochaines années atteindre les 90-120 milliards de dollars.

La question économique est, peut-être, ce qui pourrait permettre d’aboutir à une application réaliste des accords de Minsk, à deux conditions cependant : que l’Allemagne et la France imposent leurs conditions à Washington et que ces deux pays sortent du jeu stérile et imbécile qui consiste à faire retomber, encore et toujours, la faute sur la Russie alors que l’on voit bien que les fauteurs de guerre sont ailleurs.

Faute d’une mise en œuvre du volet politique de l’accord de Minsk, la vie tend à s’organiser sur la base d’une indépendance de fait des régions de Lougansk et Donetsk. Et il est clair que cette vie est tout sauf facile. La population totale des zones sous le contrôle des insurgés est d’environ 3 millions d’habitants, dont environ 1 million est réfugié en Russie. La persistance des combats sur la ligne de front empêche tout effort sérieux de reconstruction pour l’instant, à l’exception du rétablissement de la ligne de chemin de fer entre Lougansk et Donetsk. Une des raisons, d’ailleurs, dans le maintien des combats et les violations incessantes du cessez-le-feu par les forces de Kiev, est la volonté ouvertement affichée par les dirigeants de Kiev de maintenir la population du Donbass dans une insécurité importante et dans une atmosphère de terreur.

Le gouvernement de Kiev a suspendu le paiement des retraites et pensions, ce qui équivaut d’une certaine manière à reconnaître qu’il ne considère plus Lougansk et Donetsk comme relevant de sa juridiction. Rappelons d’ailleurs que le gouvernement russe avait toujours maintenu le versement des retraites et des pensions en Tchétchénie dans la période ou Doudaev avait proclamé la soi-disant « indépendance » de cette république. Il n’est pas dit que les dirigeants de Kiev aient mesuré toutes les implications juridiques de leurs actions. L’un des points de l’accord de Minsk-2 était justement de veiller à la reprise de ces versements. Inutile de dire que Kiev continue de s’y opposer. La population est largement tributaire de l’aide humanitaire russe. Une production minimale continue de sortir des mines de charbons et de certaines usines. Cette production était vendue à Kiev jusqu’en décembre. Puis, à la suite de la destruction par les forces de Kiev de la ligne de chemin de fer, ces ventes se sont interrompues et ont été remplacées par des ventes à la Russie.

Insistons sur ce point : il entraine une progressive raréfaction de la Hryvnia dans le Donbass et la montée en puissance du Rouble russe. De plus, compte tenu de la meilleure solidité du Rouble par rapport à la Hryvnia, le Rouble est massivement devenu l’instrument d’épargne et l’unité de compte dans le Donbass. Or, la question de la monnaie qui circule est éminemment politique. Les accords de Minsk-2 prévoyaient la fin du blocus économique et monétaire mis en œuvre par le gouvernement de Kiev. La non-application d’une large part de ces accords [7], et en particulier des volets politiques et économiques de ces derniers relance, bien entendu, la question du statut monétaire de ces régions. Mais, il est évident que cette question a des répercussions qui vont au-delà de simples arrangements monétaires. La question de la souveraineté, à travers la question de la souveraineté monétaire, des régions insurgées est directement posée.

Le choix, pour les autorités de la DNR (Donestk) et de la LNR (Lougansk), est donc entre trois solutions : conserver le Hryvnia (et reconnaître que la DNR et la LNR sont des Républiques autonomes dans le cadre de l’Ukraine), basculer vers le Rouble, ce qui prendrait la dimension d’une annexion par la Russie, ou créer leur propre monnaie, et revendiquer leur indépendance. Cette dernière solution n’est pas impossible. Les Pays Baltes, avant d’adopter l’Euro, ont eu chacun leur monnaie. Mais, elle soulève des problèmes extrêmement complexes à résoudre. En réalité, autour de la question de la monnaie se déploie la question du futur institutionnel du Donbass.

Les autorités de la DNR et de la LNR, pour l’instant, conservent la Hryvnia. Mais, la raréfaction des billets et la disponibilité du Rouble pourraient bien les obliger d’ici quelques mois à changer d’avis. Les autorités de Donetsk avaient créé une banque, qu’ils appellent une Banque Centrale, dès le mois d’octobre 2014 [8]. Cette banque avait pour fonction de gérer l’embryon de Trésor Public de la « République Populaire de Donetsk » (DNR), mais aussi de gérer les flux de transferts venant de la Russie (via une banque fonctionnant en Ossétie du Sud), et enfin de gérer le commerce avec le reste de l’Ukraine. Le paiement des pensions à la population des zones insurgées est considéré, par la Russie, comme relevant de « l’aide humanitaire ». Diverses sources estiment ces paiements entre 33 et 38 millions de dollars tous les mois. Il existe d’ailleurs un accord-cadre au sein des pays « successoraux » de l’ex-URSS pour la prise en charge des indemnités vieillesse et maladie par un pays (le plus souvent mais pas uniquement la Russie) au profit de ressortissants d’un autre pays. Il n’est pas impossible que cet accord puisse être invoqué dans ce cas particulier.

Cette « Banque Centrale » combine pour l’instant les fonctions de Trésor Public, de caisse de compensation (tant pour le commerce à l’intérieur des zones insurgées qu’entre ces zones et la Russie) mais elle commence aussi à fonctionner comme une banque normale (émettant des cartes de crédit) mais aussi comme une caisse d’émission. Pour l’instant, elle utilise toujours les Hrynia qui ont été accumulées via les écarts de prix entre le rouble russe et la Hrynia. Mais, à terme, se pose la question soit de l’intégration des zones insurgées dans l’espace monétaire russe, soit de la constitution d’une monnaie propre à ces zones.

On voit alors ce qui est en cause. Donetsk et Lougansk vont-ils avoir le statut de république autonome au sein de l’Ukraine, dont il faudra alors réviser la constitution, ou s’oriente-t-on vers une indépendance de fait, qui ne sera pas reconnue par la communauté internationale ? La Russie, pour l’instant, pousse plutôt pour la première solution alors que les dirigeants de la DNR et de la LNR ne cachent pas leur préférence pour la seconde.

Une fatigue européenne commence alors à se faire sentir sur la question de la crise ukrainienne. Peu de personnes aujourd’hui doutent du fait que l’Ukraine soit ce que l’on peut appeler un « pays failli » ou « pays effondré » [9]. Les institutions de l’Ukraine se défont sous le poids des oligarques [10] et la corruption ne cesse d’empirer [11]. Non seulement la situation économique et sociale de l’Ukraine est-elle très difficile, mais l’atmosphère politique y est irrespirable et le nombre des assassinats de personnalités d’opposition réellement impressionnant.

Liste des assassinats de ceux qui se sont opposés au coup d’Etat et ont critiqué le régime de Kiev

Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner de ce que certains pays européens prennent petit à petit leurs distances vis-à-vis du régime de Kiev.

La position française a commencé à évoluer depuis ces derniers mois. Certes, cette évolution est moins spectaculaire que sur la Syrie, mais elle n’est pas moins importante. Non seulement on commence à reconnaître au Quai d’Orsay que la question ne peut se résumer en un affrontement entre « démocratie » et « dictature », mais on sent, à certaines déclarations, une réelle fatigue devant les positions du gouvernement de Kiev qui ne fait rien pour appliquer les accords de Minsk. On commence à regretter, mais sans doute trop tard, d’être entré dans une logique diplomatique dominée par les institutions de l’Union européenne, qui donnent de fait un poids hors de toute proportion aux positions des polonais et des baltes sur ce dossier. Le sommet européen des 21-22 mai qui s’est tenu à Riga a, de fait, sonné le glas tant des espoirs ukrainiens que de ceux de certains pays boutefeux au sein de l’Union européenne [12].

L’Allemagne, elle aussi, commence à évoluer sur cette question. Après avoir adopté une position hystériquement antirusse depuis des mois, elle semble avoir été prise à contre-pied par le changement de position des Etats-Unis. Très clairement, elle perçoit que si ces derniers réussissaient à faire porter le fardeau ukrainien à l’Union européenne, c’est l’Allemagne qui aurait le plus à perdre dans cette logique. Il est extrêmement intéressant de lire dans le compte rendu de la réunion de Riga que l’accord de Libre-Echange ou Deep and Comprehensive Free Trade Agreement (DCFTA) est désormais soumis dans son application à un accord trilatéral. Deux des parties étant évidents (l’Union européenne et l’Ukraine) on ne peut que penser que la troisième partie est la Russie, ce qui revient à reconnaître les intérêts de ce dernier pays dans l’accord devant lier l’Ukraine à l’Union européenne. En fait, on est revenu à la situation que les russes demandaient en 2012 et 2013, mais ceci après un an de guerre civile en Ukraine.

Il semble donc bien que seuls la Grande-Bretagne et les Etats-Unis continuent de soutenir une position agressive à l’égard de la Russie, alors que dans d’autres capitales c’est bien plutôt la lassitude devant la corruption, l’incompétence et le cynisme politique de Kiev qui domine. Telle est peut-être la principale chance pour un règlement de la crise ukrainienne dans les mois à venir.

Jacques SAPIR

Des soldats pro-Kiev à Pisky, le 5 juin 2015

Notes :

[1] Katchanovski, I., “The Far Right in Ukraine during the “Euromaidan” and Beyond,” Paper presented at the Annual Conference of the Canadian Association of Slavists, Ottawa, 30 mai et 1er Juin, 2015.

[2] Wade, Robert H. (2015). “Reinterpreting the Ukraine Conflict : The Drive for Ethnic Subordination and Existential Enemies.” Challenge, 58 (4), 361-371.

[3] Hahn, Gordon M. (2015). “Violence, Coercion, and Escalation in Ukraine’s Maidan Revolution : Escalation Point 6 – The ‘Snipers’ of February,” http://gordonhahn.com/2015/05/08/violence-coercion-and-escalation-in-ukraines-maidan-revolution-escalation-point-6-the-snipers-of-february/ .

[4] Katchanovski I., « The « Sniper’s Massacre » on the Maidan in Ukraine »,

Paper prepared for presentation at the Annual Meeting of American Political Science Association in San Francisco, Septembre 3-6, 2015. Voir aussi du même auteur : The Maidan Massacre in Ukraine : A Summary of Analysis, Evidence, and Findings.” In Ukraine, the West, and Russia. Cold War Resumed ? J.L. Black and Michael Johns (Eds.). Abingdon : Routledge (à paraître).

[5] Déclaration finale des 4 dirigeants : http://interfax.com/newsinf.asp?pg=3&id=571367

[6] IMF, IMF Statement on Discussions with Ukraine on the Second Review under the Extended Fund Facility Arrangement, 3 octobre 2015, Washington DC, https://www.imf.org/external/np/sec/pr/2015/pr15457.htm

[7] « Ukraine : Paris et Berlin doivent “faire pression” » in Le Figaro, 19 août 2015, http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/08/19/97001-20150819FILWWW00190-ukraine-paris-et-berlin-doivent-faire-pression.php

[8] http://www.bloomberg.com/news/articles/2015-09-15/the-central-bank-with-no-currency-no-interest-rates-but-atms

[9] Bershidsky L. « Ukraine is in Danger of Becoming a Failed State », in Bloomberg International http://www.bloombergview.com/articles/2015-11-06/unreformed-ukraine-is-self-destructing

[10] Kuzio T., « Money Still Rules Ukraine », Foreign Policy, 25 août 2015, https://foreignpolicy.com/2015/08/25/money-still-rules-ukraine-poroshenko-corruption/

[11] IFES survey, « Two Years after Maidan : », IFES, http://www.ifes.org/surveys/september-2015-public-opinion-survey-ukraine

[12] Voir la résolution finale, https://www.google.fr/search?client=safari&rls=en&q=joint+declaration+(http://www.consilium.europa.eu/en/meetings/internationalsummit/2015/05/Riga-Declaration-220515-Final_pdf/&ie=UTF-8&oe=UTF-8&gfe_rd=cr&ei=4QJzVdfFM9OkiAav1IFY

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