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Le Courrier, 15 décembre 2015

Informations internationales : A quand la fin de la spéculation alimentaire ?

par Laura DROMPT


Le New York Stock Exchange

La crise alimentaire de 2007-2008 a marqué les esprits. Les prix du blé, du maïs et du riz avaient alors flambé, plongeant 80 millions de personnes dans la détresse alimentaire, selon les chiffres de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). En 2010-2011, la même situation s’est présentée, dégradant les conditions de vie de millions de personnes. Car ces variations de prix rendent la nourriture inabordable pour des populations qui dépensent jusqu’à 80 % de leurs revenus pour s’alimenter.


Des rizicultrices au Vietnam

La faute aux sécheresses ? Aux lois de l’offre et de la demande ? Pas seulement. Depuis la dérégulation des marchés dans les années 1990, le secteur des matières premières et des denrées alimentaires a connu un succès grandissant. Des études démontrent le lien entre cette volatilité des prix des denrées alimentaires et la spéculation financière. Sur mandat d’Alliance Sud, le journaliste indépendant et économiste Markus Mugglin en a fait un compte-rendu global (1).

Markus Mugglin

Il existe deux types de spéculations : celle dite « utile » et celle définie comme « excessive ». Les transactions se font à des niveaux très différents. D’une part, on compte les échanges physiques entre producteurs et acheteurs finaux, comme l’explique Markus Mugglin dans son étude. Ces échanges prévoient de livrer une certaine quantité de denrées alimentaires « à un moment et un prix fixé ». Par-dessus ces accords viennent se greffer des marchés à terme, qui sont en fait des assurances, afin de se prémunir contre les variations de prix. Enfin, depuis les années 1990-2000, les banques, les hedge funds, les caisses de pension, etc. sont venus investir en misant sur la hausse des prix des marchés à terme. Ce qui a donné lieu à une spéculation totalement déconnectée de la réalité des marchés physiques.

C’est contre ce niveau-là que s’inscrit l’initiative « Pas de spéculation sur les biens alimentaires » de la Jeunesse socialiste suisse.

Pour compliquer le problème, une donnée est venue s’ajouter au puzzle. Si, au départ, les négociants qui traitaient des matières premières étaient clairement définis et n’avaient rien à voir avec les instituts financiers et leurs tendances spéculatives, plusieurs géants du secteur ont diversifié leurs activités, maîtrisant presque l’ensemble de la chaîne. Des banques comme Goldman Sachs ont par exemple acheté des centaines d’entrepôts. Dès lors, c’étaient parfois les mêmes qui possédaient les stocks, influaient sur l’offre, et avaient tout intérêt à parier sur les hausses des prix des denrées.

La tour Goldman Sachs à New York

Plusieurs gouvernements ont pris des mesures afin de limiter la marge de manœuvre de ces groupes. L’Europe et les Etats-Unis, notamment. Est-ce la conséquence de ces changements législatifs ? En tous les cas, le vent semble tourner aux USA. Le 19 mars 2015, la holding financière JP Morgan a vendu son activité matières premières au négociant suisse Mercuria. Montant de la transaction : 3,5 milliards de dollars.

En Europe, plusieurs banques ont annoncé leur retrait du marché des matières premières. Le Crédit Agricole et BNP Paribas, par exemple, et la plus grande partie des banques allemandes.

Pour le moment, six banques suisses sont particulièrement actives dans le domaine, selon les recherches de Pain pour le Prochain, Action de Carême et Alliance Sud. Credit Suisse, UBS et la banque Sarasin forment le trio de tête. Ces six banques comptaient, mi-2013, 3,6 milliards d’investissements dans les dérivés de produits agricoles. Viennent s’ajouter à cela les caisses de pensions, assurances vie et autres.

Sous la pression de l’opinion publique, certains instituts ont mis fin à ces pratiques. Credit Suisse a promis un arrêt partiel, de même que la Banque cantonale zurichoise.

En septembre 2015, le Conseil d’Etat [exécutif cantonal] vaudois était interpellé par l’élu socialiste Samuel Bendahan qui demandait des précisions sur la situation de la Banque cantonale vaudoise et de la Caisse de pensions de l’Etat de Vaud (CPEV). Fin 2012, la Caisse de pensions de l’Etat de Vaud avait investi 130 millions dans les matières premières, dont 30 % dans des denrées alimentaires.

Samuel Bendahan

Si le Conseil d’Etat a rappelé qu’il ne « ne définit pas la politique de placement des sociétés évoquées par l’interpellateur », il a toutefois admis être « en faveur du désengagement des matières premières agricoles ». Et de conclure sur l’espoir que l’initiative des Jeunes socialistes permettra « à un débat de fond de se tenir au niveau national ».

Markus Mugglin, dans son étude, en arrive quant à lui à un constat : « C’est le bon moment pour remettre fondamentalement en cause la spéculation excessive sur les denrées alimentaires ».

Laura DROMPT

Note :

(1) « La spéculation sur les denrées alimentaires –(pas de) problème ? », étude par Markus Mugglin, mars 2014.

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