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Le Courrier, 18 décembre 2015

Suisse : Le revenu de base peine à convaincre

Suivi d’un commentaire

par Laura DROMPT


L’hémicycle du Conseil des Etats à Berne

Trop cher et trop compliqué, selon le Conseil des Etats [chambre des cantons au parlement fédéral] : le revenu de base inconditionnel n’a pas eu plus de chance devant les sénateurs que devant le Conseil national [chambre du peuple au parlement fédéral]. La Chambre des cantons a décidé tacitement de recommander le rejet de l’initiative populaire qui voudrait allouer un montant d’environ 2500 francs par adulte –625 fr. par enfant– et par mois. La socialiste bâloise Anita Fetz a bien tenté de plaider la cause, laquelle était perdue d’avance : le Conseil national avait déjà rejeté l’initiative par 146 voix contre 14 et 12 abstentions.


Suisse

Selon les initiants, l’Etat social ne parvient plus à remplir sa tâche. Une allocation universelle constituerait une nouvelle solution. Avouant qu’elle-même avait eu « les cheveux dressés sur la tête » dans un premier temps à l’idée d’un revenu inconditionnel, Anita Fetz a expliqué en être revenue, comparant l’idée à celle de l’AVS [assurance vieillesse], qui avait mis beaucoup de temps à être acceptée. La socialiste a replacé cette initiative dans le contexte de la révolution numérique en cours, qui devrait, à terme, profondément transformer le rapport des Suisses au travail.

Anita Fetz

Son camarade de parti Paul Rechsteiner, conseiller aux Etats saint-gallois et président de l’Union syndicale suisse (USS), a quant à lui remarqué que l’initiative n’aurait « que des désavantages ». « Il faut continuer de combattre la pauvreté, mais avec une politique d’emplois et de salaires décents, et sans remettre en cause l’Etat social ».

Paul Rechsteiner

« Le texte ne ferait que compliquer un système social dont l’équilibre repose sur une mécanique très fine. Les assurances actuelles couvrent déjà de manière ciblée les risques tels que l’accident, le chômage ou l’invalidité, il n’y a pas lieu de changer un système qui fonctionne », a ajouté Konrad Graber (pdc/LU).

Konrad Graber

Au final, le Conseil des Etats a suivi le ministre des Assurances sociales, Alain Berset, pour qui cette idée causerait une « remise en cause complète de notre organisation avec des conséquences qu’il est aujourd’hui extrêmement difficile de prévoir ». Une conséquence fâcheuse même si, a admis le conseiller fédéral socialiste, « il est possible que la logique d’assurance l’ait un peu trop emporté sur la logique d’existence » dans notre système. Ce sera donc à la population suisse de trancher en votation populaire.

Laura DROMPT avec L’ATS

Alain Berset

Commentaire

La réaction négative du milieu politique à l’idée d’un revenu inconditionnel n’a rien de surprenant. Au sein de ce milieu, on s’accorde pour faire le maximum en faveur des riches et le moins possible en faveur des pauvres. D’ailleurs, le coût d’un revenu inconditionnel, qu’on nous présente comme ruineux, ne représenterait qu’une fraction des milliards distribués aux plus riches sous forme de cadeaux fiscaux.

Dans les années 1990, à l’époque où j’avais eu la naïveté de militer au sein de l’extrême gauche genevoise, je m’étais efforcé de promouvoir un projet de taxe sociale sur les mouvements financiers, dans le but d’accorder à chacun un revenu inconditionnel et en constante augmentation par « effet boule de neige » (1). Il s’agissait d’éradiquer définitivement la pauvreté. Car il y a plus d’un million de pauvres en Suisse, grâce au prétendu « Etat social » et au « système qui fonctionne ».

L’essentiel du produit de la taxe sociale serait provenu des mouvements spéculatifs (qui représentent l’écrasante majorité des mouvements financiers) et l’augmentation constante du revenu de chacun aurait immédiatement bénéficié à l’économie réelle locale, en commençant par le commerce de proximité, ce qui aurait amélioré les recettes fiscales de l’Etat. Néanmoins, l’idée d’un revenu inconditionnel paraissait tellement « scandaleuse » aux politiciens que je n’ai même pas obtenu qu’on en débatte honnêtement au sein de mon propre parti. On s’est contenté de me traiter de « démagogue » et de « populiste ». A la suite de cette expérience, j’ai cessé de militer, estimant que cela revenait à se faire manipuler au profit d’un ramassis d’opportunistes auxquels la prochaine magouille tient lieu d’horizon mental.

Il n’est donc pas surprenant que la proposition d’Anita Fetz ait suscité une opposition massive parmi les coureurs de pots-de-vin du parlement fédéral. La réaction aurait été complètement différente si Anita Fetz avait préconisé des cadeaux fiscaux supplémentaires au profit des plus riches. Pourtant, il s’agit d’une proposition minimaliste, car les 2500.- CHF mensuels qu’elle suggère seraient en grande partie engloutis par le coût du loyer d’un logement et des primes d’assurance maladie. Mais l’idée même de mener une politique en faveur des pauvres, au lieu de les dépouiller du peu qu’ils obtiennent, suscite l’indignation parmi les prétendus « représentants du peuple » et autres « défenseurs des travailleurs ».

Frank BRUNNER

Note :

(1) http://www.interet-general.info/spip.php?article8

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