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Le Courrier, 26 décembre 2015

Australia : Au creuset de la nation

par Mélinda TROCHU


Vue de Wadeye

Personne n’arrive à Wadeye par hasard. Pas loin de cinq heures peuvent être nécessaires pour parcourir la route depuis Darwin, quand celle-ci n’est pas carrément inondée.


Australia

En 2003, Justin Crawley obtient ici un job de prof de sport, déniché dans les petites annonces d’un journal. « La mère de ma femme Rebecca avait travaillé dans une communauté aborigène reculée et on avait adoré notre visite là-bas. On voulait que nos enfants comprennent la culture aborigène ». La famille passera deux ans à Wadeye lors de son premier séjour.

Justin Crawley

De retour sur ses terres, Justin Crawley est relancé par d’anciens amis de Wadeye. « Ils m’ont demandé si je pouvais aider les jeunes de la communauté. On a alors décidé d’identifier et de former les leaders de demain, à Bright, dans le Victoria, là où j’avais des connections. On a commencé avec quatre garçons », se remémore-t-il. Les ados vont au lycée et sont formés à la tenue d’un café, à 4000 kilomètres de leurs familles. Depuis 2008, une quarantaine de jeunes ont pu profiter de ce programme unique dans l’Etat du Victoria. « Nous avons un taux de réussite de 78 % », affirme Justin. « Ici, à Bright, toute la communauté prend soin d’eux ». Un atout, car « beaucoup d’Australiens continuent de penser que les Aborigènes sont un fardeau ». Si le programme marche bien, c’est avant tout parce que les Aborigènes sont eux-mêmes au centre des prises de décision. « Notre fondation est la propriété de la communauté de Wadeye. Nous travaillons pour eux. Nous ne sommes pas là pour les sauver ».

Vue de Bright

Au lycée de Bright, Rebecca Crawley s’acharne à faire revivre une langue aborigène locale quasiment éteinte. « Jusque dans les années 1960, les Aborigènes n’étaient pas reconnus comme citoyens et étaient classés comme du bétail. Les Australiens ont de réels préjugés négatifs. Selon eux, les aborigènes sont alcooliques, non éduqués et sentent mauvais. Mais du côté des Aborigènes, il y a aussi des clichés et certains voient des racistes chez tous les Blancs ». Deux mondes qui s’ignorent et ne se comprennent toujours pas.

Rebecca Crawley

Au café le Dumu, qui signifie « canard noir » en langue Dhudhuroa, les jeunes de la fondation apprennent les métiers de la restauration : à la caisse, en salle et en cuisine. Tous les deux mois, ils repartent mettre en pratique leurs connaissances au supermarché local, à Wadeye. Fleur Fergie est la formatrice australienne : « Travailler dans un café, pour eux, est un énorme défi, car dans leur culture, regarder les gens dans les yeux est impoli. Ils n’ont également pas de mots pour dire "s’il vous plaît" et "merci". Ils doivent s’adapter à des normes sociales très différentes des leurs mais nous voyons leurs progrès ». Fleur se rend régulièrement à Wadeye. Avec Rayan sur les genoux, âgé d’un an, elle décrit : « Cela reste assez déprimant là-bas de voir tous ces jeunes sans travail. Pourtant, les gens sont formidables, malgré l’isolement ».

Merle, Karen et Francis dans le Dumu Balcony Cafe, à Bright

Wadeye a une population d’environ 2100 habitants (recensement de 2011) et l’âge moyen est de 21 ans. Marruru (qui signifie « voie lactée ») est un représentant culturel de la communauté. Un sage qui parle sept langues à seulement 33 ans : « J’essaie de réunir les jeunes quand ils se battent et leur expliquer pourquoi arrêter. Je leur enseigne notre culture, nos chants, nos coutumes ». Michael Bunduck, 45 ans, se félicite : « Nous travaillons, avec Justin et Marruru, tous les trois, main dans la main. Nous faisons confiance à la famille Crawley pour prendre soin de nos enfants. A Wadeye, on parle un mauvais anglais. Alors on les pousse à partir à Bright pour apprendre, afin de revenir nous montrer leurs compétences ».

La cuisine du Dumu Balcony Cafe, à Bright

Lee Paul connaît bien les jeunes du programme. Cette professeure est là pour les aider à s’adapter au lycée, à Bright. En ce moment, les six ados (âgés de 12 à 16 ans) repeignent leur salle de cours pour se sentir à l’aise dans ce milieu scolaire. « L’important c’est de créer une relation avec eux. Il faut être très flexible. Certains sont très motivés, d’autres moins. Il faut savoir que l’anglais est pour eux la deuxième voire troisième ou quatrième langue... Venir étudier à Bright est vraiment une étape importante ».

Vue de Bright

Après deux ans à Bright, PJ Crocombe fait figure de réussite. Il a obtenu une bourse pour étudier au très prestigieux Scotch College, à Melbourne. A 15 ans, ce fan de rap remercie la fondation : « Elle m’a permis une meilleur compréhension des Blancs. A mon arrivée, j’étais très timide. Je ne voulais pas parler. La première fois que je suis allé à l’école avec des Blancs, j’avais la tête baissée ». Il reconnaît qu’être avec d’autres jeunes l’a beaucoup aidé. « Les anciens aident les nouveaux. Au début, c’était super dur à l’école. Il y avait un énorme décalage de niveau, mais j’ai réussi à le rattraper ». PJ ne sait pas encore s’il retournera à Wadeye, car il aimerait vivre à fond sa passion pour le « footy » (football australien). Michael Bunduck le répète : « C’est leur choix de revenir ou pas, mais nous avons besoin de plus d’Aborigènes travaillant dans notre communauté ».

Mélinda TROCHU

PJ Crocombe joue du piano avec l’enseignante Jill Chalwell

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