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Le Courrier, 26 décembre 2015

Interviews : Gary Foley s’exprime à propos des Aborigènes d’Australie

par Mélinda TROCHU


Gary Foley

L’acteur et écrivain Gary Foley, du peuple Gumbainggir, est pessimiste quant à l’avenir des siens. A 65 ans, après une vie consacrée à défendre les droits des Aborigènes, il voit toujours l’Australie comme un pays profondément raciste. Pour ce membre historique du « Black Power », les concessions obtenues sont purement formelles.


Question :

- "Vous étiez un activiste dans les années 1970. Quelle était la situation pour les aborigènes, à l’époque ?"

Gary Foley :

- "J’ai grandi pendant une ère d’apartheid en Australie. Une ère qui s’est officiellement terminée en 1967 avec la fermeture des réserves, que je préfère appeler des « camps de concentration ». A cette époque, il n’y avait aucune liberté pour nous. La politique envers les Aborigènes était celle de l’assimilation. Lorsqu’en 1967 j’ai déménagé à Redfern, en banlieue de Sydney, j’ai rapidement participé au mouvement « Black Power » qui était inspiré de Malcolm X, de Frantz Fanon et des Black Panthers. Nous voulions une indépendance économique et politique des Aborigènes, via un droit à l’autodétermination et à nos terres. En 1972, pendant six mois, nous avons monté la « Tente ambassade », à Canberra et ce fut sûrement l’action la plus efficace du XXe siècle pour les droits des Aborigènes. Cela a permis au monde entier de prendre conscience de notre lutte".

-"Vous avez des mots très durs envers l’Australie. Quel est votre rapport à la société australienne ?"

- "Dans les années 1960, il y avait encore la politique de l’« Australie blanche », un exemple historique de la nature raciste de la société australienne. Les Aborigènes avaient le taux de mortalité infantile le plus élevé au monde et mouraient trente ans plus tôt que les Australiens blancs. Les Aborigènes étaient plus emprisonnés, en terme de proportions, que les Noirs sud-africains pendant l’apartheid. L’Australie est et a toujours été l’une des sociétés les plus racistes au monde. C’est profondément ancré. On le voit aujourd’hui dans son rapport aux réfugiés. Il y a toujours eu un groupe diabolisé et vilipendé par les Australiens. En ce moment, ce sont les Arabes et les musulmans".

-"Aujourd’hui, la situation des Aborigènes s’est améliorée, non ?"

- "Les Australiens blancs sont aujourd’hui plus ignorants qu’ils ne l’étaient il y a cinquante ans. C’est une politique délibérée du gouvernement qui vise à s’assurer que tous les Australiens restent fondamentalement ignorants de leur propre histoire. Par exemple, aujourd’hui, les Australiens devraient avoir conscience du nombre d’Aborigènes en prison. Mais que fait le gouvernement ? Il distrait l’attention en promouvant une campagne pour la reconnaissance des Aborigènes dans la constitution. Notre gouvernement dépense des millions de dollars pour distraire l’attention des Australiens des problèmes importants".

-"Avez-vous de l’espoir pour l’avenir ?"

- "Non. Je pense que d’ici à cinquante ans, le génocide sera accompli et les Australiens seront contents car il ne restera plus d’Aborigènes. Le processus d’assimilation est tellement avancé qu’on ne peut plus l’arrêter. Aujourd’hui, il existe quelques jeunes activistes aborigènes qui ont les capacités et l’énergie pour résister. Mais ils sont trop peu en comparaison à notre groupe des années 1970. A l’époque, nous avions une aura nationale. Aujourd’hui, le gouvernement a réussi à nous diviser".

Propos recueillis par Mélinda TROCHU

James Cook prend possession de la Nouvelle-Galles du Sud en 1770

De l’assimilation à la discrimination

En 1770, James Cook prend possession des deux tiers de l’Australie pour le compte de la Grande-Bretagne. L’Australie est alors déclarée Terra nullius, c’est à dire inoccupée. Or, depuis au moins 50000 ans, des peuples aborigènes vivent sur le continent. Ces chasseurs cueilleurs semi-nomades sont répartis en six cents groupes (et presque autant de dialectes) pour un total d’environ 750000 personnes à l’arrivée des Européens.

Un campement aborigène au 19ème siècle

La résistance face à la colonisation et les maladies propagées feront des dizaines de milliers de morts. Aucun traité n’est signé avec les peuples aborigènes (contrairement à la Nouvelle-Zélande). Pendant un siècle, jusqu’à la fin des années 1960, environ 100000 enfants aborigènes sont enlevés de force à leurs parents et placés. C’est ce qu’on appelle les « générations volées », une des pages les plus sombres de l’histoire
australienne.

En 1967, un référendum pour les droits civiques accorde le droit de vote aux Aborigènes et les inclut dans le recensement. Le 26 janvier 1972, des activistes (dont Gary Foley, lire ci-dessus) établissent la « Tente ambassade aborigène » devant le parlement, à Canberra, pour réclamer leurs droits et leurs terres. En 1976, une partie des terres est restituée aux peuples aborigènes avec l’Aboriginal Land Rights Act. Le 13 février 2008, le premier ministre, Kevin Rudd, s’excuse officiellement au nom du gouvernement envers les peuples aborigènes.

Kevin Rudd

Mais les inégalités continuent de perdurer. En 2011, le Bureau des statistiques australien faisait état de 548370 personnes identifiées comme Aborigènes et/ou originaires des îles du Détroit de Torres, soit 2,5 % de la population. Trente-six pour cent de cette population a moins de 15 ans. Cette petite minorité représente pourtant 27 % des détenus en Australie. Les jeunes autochtones ont 24 fois plus de risques d’être incarcérés que les autres Australiens. Environ un Aborigène meurt chaque mois en détention. Et selon les données de l’Association médicale australienne, leur espérance de vie est inférieure de dix ans à celle des Australiens. Quant au taux de mortalité des enfants, il est deux fois plus élevé que dans le reste de la population.

Mélinda TROCHU

Des enfants aborigènes

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