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lundi 16 janvier 2017
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cadtm, 21 février 2016

Mauritanie : La dette, un business pour une minorité et un drame pour la majorité

par Ali AZNAGH


Vue de Nouakchott

Nous présentons dans cet article un premier portrait de l’économie mauritanienne. Ce pays est sous pression du cycle infernal de la dette depuis son « indépendance » de l’impérialisme français. Pour servir ses intérêts et ceux des Institutions financières internationales, la France continue de dominer ce pays et intervient dans la reconfiguration de sa carte politique. Plus que jamais, le pays est bord de la faillite.


Mauritanie

La Mauritanie a accédé à l’indépendance le 28 novembre 1960. L’Etat indépendant lance le premier programme d’investissement étatique couvrant la période 1960-1978. Ce projet comprenait la nationalisation de l’entreprise française « Mirva » en 1974, du temps du premier président du pays : Mokhtar Ould Daddah.

Mokhtar Ould Daddah

L’histoire contemporaine du pays est marquée par une instabilité politique, des coups d’Etat militaires et une guerre régionale entre le Maroc et le Front Polisario. Cette situation précipite l’économie du pays dans une longue récession. Ce mauvais départ sera à l’origine de déficits structurels que connait le pays.

Aux débuts des années 1980, le déficit budgétaire dépasse les 9 %. La dette extérieure progresse de 20 % vis à vis des quatre créanciers principaux (France, Libye, Koweït et Algérie) et l’inflation explose à 14 %. La corruption est endémique dans l’appareil de l’Etat. La Mauritanie subit des catastrophes naturelles successives (invasion des crickets et sécheresse). La somme de tous ces facteurs font que le pays souffre de sous-développement et la grande majorité de la population vit dans une pauvreté extrême.

Un essaim de criquets

Dans ce contexte international marqué par la crise de la dette dans les pays du Sud, la Mauritanie tombe sous les fourches caudines des Institutions financières internationales. Un programme de « réforme » néolibérale est imposé au pays, conduit par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Sa mise en application sera déléguée aux hommes d’affaires du pays. Le contenu répond aux exigences d’un Programme d’ajustement structurel (PAS) : baisse des dépenses publiques, hausse des impôts, retrait de l’Etat des services publics terriblement affaiblis. La Mauritanie poursuit le chemin qu’a suivi le reste des pays de la région du Maghreb.

Les « réformes » économiques : mesures et conséquences

Le Programme d’ajustement structurel mauritanien couvre la période 1985-1995 et il est intitulé : Programme de « Réforme économique ». Il prévoyait des emprunts de 4,5 milliards de dollars. En contrepartie, le pays s’engage à arrêter les subventions des produits alimentaires, baisse du taux de change, gel des salaires, arrêt de l’embauche dans la fonction publique ; exception de la police et de la santé.

Un des piliers de ce Programme d’ajustement structurel est la privatisation des entreprises publiques. Parmi les établissements publics proposés au capitalisme local ou étranger, il y avait les sociétés de transport, de production de sucre, d’assurance, poste et télécom et les banques.

À cette même période, la Mauritanie signe des accords de pêche avec l’Union européenne, permettant aux grandes multinationales du continent de pêcher dans les eaux poissonneuses de ce pays. La principale richesse du pays se trouvait ainsi hypothéquée au profit du capitalisme international.

Un vendeur de poissons sur une plage de Nouakchott

La France, qui occupait déjà la place du premier créancier du pays, profite de l’ouverture commerciale dictée par le Programme d’ajustement structurel. La France est omniprésente dans l’économie locale. 65 sociétés françaises disposent de sièges dans le pays, 1257 entreprises de l’Hexagone exportent vers la Mauritanie et réalisent un chiffre d’affaires de 192 millions de dollars.

Les conséquences de ces mesures ne se sont pas faites attendre. Le taux de pauvreté a augmenté. En 2002, il était de 40 %. Le taux de chômage chez les diplômés universitaires est de 40 % chez les femmes et 35 % chez jeunes urbains. L’ouverture commerciale a réduit à néant l’artisanat local, remplacé par des produits de mauvaise qualité. Le soit disant programme de réforme s’est avéré être un facteur de paupérisation de la population. Seuls gagnants, les créanciers de ce pays africain. Depuis, la Mauritanie n’arrive pas à sortir de la spirale de la dette.

Distribution d’eau à Nouakchott

Entre les mains des Institutions financières internationales

En 2011, la croissance du pays a atteint 7 %. Un chiffre qui a valu au pays les louanges du Fonds monétaire international sur « la croissance de la Mauritanie ces dernières années ». Une performance due en premier lieu à l’évolution positive des cours des matières premières comme le confirme l’économiste mauritanien Asslem Ould Mohamed : « La croissance économique du pays s’explique essentiellement par la hausse des cours du fer ».

Cette croissance positive ne se traduit pas par une amélioration des conditions de vie des citoyens. Ce chiffre est synonyme d’une croissance des profits des capitalistes locaux et internationaux basés dans ce pays. Cette classe profite des mesures d’austérité et du retrait de l’Etat des services publics. Un constat partagé par l’économiste Assoufi Ould Chiyani : « Le discours sur le recul de la pauvreté dans le pays ne tient pas la route. De larges franges de la population vivent dans l’exclusion. Dans les campagnes, la situation des petits agriculteurs ne s’est pas améliorée. D’ailleurs la valeur ajoutée du secteur primaire ne dépasse pas 0,3 % du PIB ». Les objectifs fixés pour la réduction de la pauvreté sont hors de portés. L’objectif du gouvernement ne pourrait être atteint qu’en 2030.

Un marché dans un kebbé de Nouakchott

Alors que la pauvreté ne faiblit pas, la courbe de la dette publique reprend son envolée. Durant les années 2000, les Mauritaniens ont été soumis à une sévère cure d’austérité pour réduire le poids de la dette publique. Dès 2010, l’encours de cette dette a recommencé à grimper. Entre 2011 et 2012, la dette publique a augmenté de 7,8 %. Les prévisions du Fonds monétaire international tablent sur une dette extérieure ne dépassant pas les 61,1 %/ du PIB. Cette hypothèse est accompagnée par de nouvelles mesures d’austérité et des hausses des prix. Le service de la dette continue d’absorber une partie considérable des ressources publiques. En 2016, la dette publique pèse 85,1 %/ du PIB, un chiffre en hausse de 9 % en trois ans.

Ce service de la dette profite aux émirs du Koweit, qui sont avec les autres pays arabes les premiers créanciers du pays (43 %), devant la Chine (20 %) et le Club de Paris (36,2 %). Rappelons que la Mauritanie a bénéficié d’une légère annulation de sa dette extérieure de 2 % de la part du Fonds monétaire arabe et la Libye en 2014.

L’austérité au service de la dette

Le 28 janvier 2015 au terme des consultations au titre de l’article IV avec la Mauritanie, le Conseil d’administration du Fonds monétaire international a publié un communiqué fixant les priorités pour le gouvernement pour ce pays |1|.

Extraits :

Dans un premier temps, le Fonds monétaire international salue la politique d’austérité : « Les administrateurs ont salué les progrès accomplis en matière d’assainissement budgétaire ainsi que l’amélioration des recettes ».

Ensuite, l’institution appelle à de nouvelles mesures de restriction budgétaire : « Ils considèrent que des mesures supplémentaires pourraient s’avérer nécessaires si des tensions budgétaires faisaient jour. Les administrateurs ont aussi souligné l’importance de renforcer la gestion des finances publiques pour réduire le risque de surendettement ».

Les inégalités sociales se creusent

Les services de santé dans le pays sont dans un état désastreux. De facto, la mortalité infantile et maternelle est très élevée. Le système scolaire ne se porte pas mieux : 40 % des écoliers sont victimes du décrochage scolaire.

Selon le rapport du Programe des Nations Unies pour le développement de 2015, 52,4 % de la population mauritanienne vit dans une privation sévère. Le coefficient de l’inégalité humaine développé par l’agence onusienne fait ressortir une inégalité dans la répartition du développement humain de 32,9 contre 22,7 au niveau mondial. L’inégalité dans l’espérance de vie touche 36,6 % de la population de Mauritanie (17,4 % au niveau mondial). Dans l’éducation, l’inégalité touche 40,8 % des enfants scolarisés (26,8 dans le monde). Même si la pauvreté se réduit (23,4 %), les inégalités se creusent. L’indice GINI mesurant les inégalités dans leur globalité est de 40,5. Ainsi, la Mauritanie occupe le 156e rang sur 188 pays dans le classement de l’indice de développement humain de 2015, parmi la catégorie des pays à développement humain faible.

Des agricultrices

Pas de souveraineté sous le système dette

L’État mauritanien inscrit son action dans le cadre de la coalition régionale pour la lutte contre le terrorisme et les mouvements migratoires dans le sud du Sahara. La Mauritanie comme d’autres pays de la région jouent le rôle de gendarme dans cette zone pour l’Union européenne. En plus de ces services, le territoire mauritanien est mis à disposition des puissances occidentales pour jeter ses déchets dangereux.

La Mauritanie présente ainsi ses services en contreparties d’aides pour sauver une économie locale en crise. Ces alliances font que la Mauritanie est sous la tutelle de ces pays qui se permettent de définir la carte politique du pays et la stratégie de développement économique. Le pays perd ainsi toute souveraineté sur son territoire.

Aucun développement n’est possible dans la configuration actuelle. L’annulation de la dette illégitime de ce pays est une nécessité immédiate. La réorientation des richesses du pays vers les dépenses sociales est une priorité. Portons ces revendications : Ils ont pillé le peuple de la Mauritanie… Luttons pour l’annulation de la dette !

Ali AZNAGH

Vue de Chinguetti

Note :

|1| http://www.imf.org/external/french/np/sec/pr/2015/pr1552f.htm

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source