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mardi 28 mars 2017
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zaman, 8 mars 2016

Turquie : Journalisme sous surveillance policière

par Günay HILAL AYGÜN


La Turquie est littéralement devenue un Etat policier. Cet Etat de fait est devenu clair comme du cristal pour moi, lundi 7 mars 2016, lorsque j’ai pris le chemin habituel de mon journal. C’est le quatrième jour de confiscation par le gouvernement du groupe de médias Feza, qui inclut le quotidien Today’s Zaman, le plus grand journal turc anglophone de par son nombre de vente, où je travaille depuis trois ans.


Turquie

Sur le chemin du travail, j’ai d’abord heurté un caméraman étranger qui essayait de couvrir l’invasion, en bas de la rue. Après avoir marché durant une centaine de mètres à travers les barricades policières qui entourrent le bâtiment de mon journal en s’alignant sur la rue, j’ai été accueillie, devant l’entrée, par un policier anti-émeutes armé.

J’ai nerveusement sorti mon téléphone portable pour prendre une photo de lui avec ma main tremblante. C’était comme si j’attendais une réaction, comme mes collègues en avaient subi durant ces derniers jours. Il se retourna et remarqua que j’avais pris une photo de lui. Mais la police doit être trop fatiguée de lancer du gaz lacrymogène, de nous malmener et de nous harceler depuis vendredi 4 mars 2016, lorsqu’elle est entrée de force dans le bâtiment aux environ de minuit.

Des dizaines de véhicules de police étaient stationnés jusque dans la cour de l’immeuble. Ces véhicules n’étaient évidemment pas vides. Des centaines de policiers, pour la plupart issus de la brigade de lutte anti-terrorisme, avaient envahi la cour pour « protéger » le journal de ses employés, et du public en général, qui pourrait venir plus tard dans la journée se tenir à nos côtés par solidarité.

Des policiers tentent de disperser des employés de Today’s Zaman, à Istanboul, le 5 mars 2016

Après avoir passé tous ces « gardes » et réussi à pénétrer dans le bâtiment, je suis tombée sur d’autres policiers errant sur les cinq étages, certains prenaient même un brunch au café d’en bas. Deux ou trois officiers à chaque étage devaient rester dans le couloir et de temps en temps, nous jeter des regards dérangeants alors que nous tentions de faire notre travail.

La plupart de nos ordinateurs n’avaient plus de connection Internet, ni même de connection au réseau interne : des problèmes que la direction a estimé « involontaires ». Ça ne m’a pas paru convaincant dans la mesure où ils avaient déjà significativement interféré dans le contenu du journal de la veille, le premier depuis cette prise de contrôle. Quatre chroniques et une tribune ont été entièrement mises au rebus.

Nous nous sommes confrontés au même genre de scène dès lors que nous avons tenté d’aller déjeuner au café d’en bas : la cafétéria a été envahie par des officiers de police.

Des policiers affrontent des partisans de Today’s Zaman, à Istanboul, le 5 mars 2016

Le hall fut jonché de mégos de cigarettes et d’emballages jetés par les policiers, qui avaient apparemment perdu toute forme de courtoisie. Et les administrateurs placés à la tête de notre quotidien ne sont pas mieux. Un peu plus tard, notre rédactrice en chef a organisé une rénunion et annoncé que « les administrateurs ne voulaient plus aucun article dénonçant encore la Turquie ».

Cette annonce était en totale opposition avec ce qu’ils nous avaient dit la veille : « Faites comme si nous étions invisibles. Il n’y a pas de raison d’avoir peur. Nous ne ferons pas d’ingérence dans votre travail. Nous voulons juste une ligne éditoriale objective et il n’y aura aucune pression ou critique ». Nous trouvions cela difficile à croire et il n’est pas passé 24 heures avant que nous nous rendions compte de la vérité.

Dans la Turquie d’aujourd’hui, où l’accusation de « terrorisme » peut être utilisée pour imposer le silence aux médias d’opposition –ou à n’importe quel groupe- par des tribunaux aux ordres, ce qui me dérange le plus reste la malhonnêteté des autorités.

Dans les pays du tiers-monde, ils sont au moins assez honnêtes pour annoncer clairement la couleur : une « prise de contrôle gouvernementale ». Ils ne tournent pas autour du pot, prétendant qu’ils agissent dans le cadre de la loi. Ils ne se cachent pas derrière une décision de justice pour justifier d’une démarche aussi éhontée.

Günay HILAL AYGÜN

Des policiers affrontent des partisans de Today’s Zaman, à Istanboul, le 5 mars 2016

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