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Le Courrier, 9 mars 2016

Turquie : Le journal « Zaman » veut « sauver l’honneur »


Des policiers devant le siège de Zaman, à Istanboul

Joints par « Le Courrier », des journalistes du titre de presse confisqué par le pouvoir turc livrent leurs sentiments et leurs analyses de la crise en cours.


Turquie

Trente ans d’archives détruites, comptes e-mails effacés, accès supprimé à l’internet du journal, lignes téléphoniques coupées, site d’infos désactivé : le président turc, Recep Tayyip Erdogan –officiellement une décision de justice–, n’a pas fait dans la demi-mesure. Zaman, le plus grand quotidien de Turquie avec un tirage de 640000 exemplaires, envahi, vendredi 4 mars 2016, par des centaines de policiers, est désormais sous la botte du pouvoir islamo-conservateur. Déstabilisée par ce coup de force, la rédaction –quelque 800 journalistes répartis dans tout le pays– tente de résister à l’oukase en continuant de faire « comme si », pour « l’honneur », explique Mustafa Edip Yilmaz, le chef de la rubrique internationale du quotidien, joint par téléphone à Istanbul. « Nous gardons des PDF des pages que nous tentons de monter, pour prouver que nous continuons de travailler en journalistes, mais ces pages-là, personne d’autre que nous ne les voit », dit-il, amer.

Mustafa Edip Yilmaz

Pour lundi 7 mars 2016, Mustafa Edip Yilmaz et ses collègues avaient préparé une « une » relatant la condamnation à mort, la veille en Iran, d’un richissime homme d’affaires, reconnu coupable de corruption et de détournement de fonds. Elle n’a pas vu le jour. « Cette condamnation à la peine capitale est une nouvelle de premier ordre, qui comporte un message important, étant donné le scandale de corruption qui frappe le régime d’Erdogan », décrypte le chef de la rubrique internationale. Le futur ? « Je ne peux pas en parler. Je ne sais pas de quoi il sera fait », répond-il.

Recep Tayyip Erdogan

Une cinquantaine de journalistes, dont le directeur de la rédaction, auraient été congédiés par les « repreneurs » du titre, qui opèrent depuis les locaux du journal Sabah. A leur tête, se trouverait le gendre du chef de l’Etat, Berat Albayrak, se murmure-t-il. Le reste de la rédaction de Zaman aurait le choix entre un départ sans indemnités et une embauche aux conditions dictées par la nouvelle équipe, dont la ligne éditoriale, depuis l’édition de dimanche 6 mars 2016, est sans surprise pro-Erdogan, alors qu’elle était jusqu’ici très critique envers lui.

Berat Albayrak

Justement, Zaman n’a pas toujours été hostile à la politique du maître de la Turquie, comme l’explique de Paris Emre Demir, jeune rédacteur en chef et fondateur, en 2008, de la branche française de Zaman, qui édite un site internet et un journal papier bilingue franco-turc. Le quotidien, en Turquie, a soutenu l’ascension politique de Recep Tayyip Erdogan, dont le parti islamiste AKP est devenu la force majoritaire en 2002. Le mariage de raison est toutefois rompu, en 2013, lorsque la confrérie Gülen, du nom de l’imam Fethullah Gülen, réputé proche du groupe de presse Zaman et qui vit aux Etats-Unis, « a vu dans le projet de suppression des dershane, les établissements de soutien scolaire privés dont [la confrérie] tire une part substantielle de ses revenus, un irréversible affront », écrivait le quotidien français Le Monde en février 2014. Zaman, dès lors, affrontera le président turc dans ses colonnes. Celui-ci traitera Fethullah Gülen, son « nouvel ennemi », de « traître sioniste », entre autres anathèmes. L’alliance entre la dynamique islamiste incarnée par l’AKP des débuts et l’élite éduquée des réseaux de Fethullah Gülen, s’était faite contre les militaires kémalistes. Elle avait grandement réussi de ce point de vue-là.

Emre Demir

Solidaire de ses collègues de Turquie aujourd’hui bâillonnés, Emre Demir souligne par ailleurs une divergence de fond entre le pouvoir islamo-conservateur turc et le titre pour lequel il travaille. « Ces dernières années, Erdogan s’est tourné vers le Moyen-Orient, alors que nous, nous regardons plutôt vers l’Ouest, explique-t-il. Notre vision de l’islam est séculière, alors que la sienne l’est de moins en moins. Zaman, en Turquie, est très ouvert aux divers courants d’opinion. La rédaction compte des éditorialistes arménien, kurde, alévi. Il y a un chroniqueur de l’AKP, un autre qui est kémaliste ». Emre Demir pense que « ce n’est sans doute pas par hasard si Erdogan agit maintenant contre nous, alors que l’Europe négocie avec la Turquie sur la question des réfugiés. Erdogan est en train d’acheter le silence de l’Europe ».

Un seul mot d’ordre chez Zaman : « sauver l’honneur ». Le titre compte une quinzaine de déclinaisons dans le monde en dehors du siège stambouliote, la plus importante étant l’édition anglaise Today’s Zaman. A Paris, ils sont douze, dont neuf journalistes. La branche suisse en compte deux, dont le patron Özgür Tascioglu, pour un effectif total de cinq collaborateurs qui travaillent à l’édition d’un site et d’un hebdomadaire tiré à 1500 exemplaires, tous deux en langue turque. Après le tremblement de terre politique qui vient de frapper Zaman, Özgür Tascioglu entend « donner la parole à des Suisses qui connaissent la Turquie ainsi qu’à des intellectuels turcs vivant en Suisse ».

Antoine MENUISIER

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