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samedi 10 décembre 2016
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russeurope, 12 mars 2016

Union européenne : Cinq thèses sur l’euro

par Jacques SAPIR


Le problème que soulève l’euro est aujourd’hui de plus en plus évident, en particulier dans le contexte des manifestations et de la mobilisation contre la loi « Travail ». Il est désormais évident que l’économie de cette loi est dictée par l’appartenance à la zone euro. A partir du moment où l’on retire à des Etats la possibilité d’ajuster leurs situations économiques par des dépréciations (ou des appréciations) du taux de change, et où l’on n’a pas construit au préalable le cadre d’importants transferts budgétaires entre ces pays, l’effort d’ajustement ne peut reposer que sur le facteur travail. C’est là la triste vérité qui désormais se profile de manière de plus en plus nette derrière la loi « Travail » dite encore loi El Khomri du nom de la ministre qui est contrainte de la porter sans l’avoir conçue.


Le problème que pose donc l’euro peut être décrit en cinq points.

I. L’euro n’est pas une monnaie car elle ne correspond pas à une autorité politique unique et à une volonté politique assise sur une légitimité populaire.

L’euro est un système qui bloque les changes relatifs entre pays. C’est un régime de changes fixes, qui peut s’apparenter, dans les faits, à l’étalon-or. Il n’y a donc plus de flexibilité. Les pays n’ont plus la possibilité d’ajuster leur taux de change. Ce serait pourtant nécessaire, compte tenu des différences structurelles, tout à fait normales, entre ces pays, et de l’absence de budget européen, c’est-à-dire de flux de transferts au sein de la zone euro.

Il n’y a ici que deux solutions. La première consisterait à organiser des flux de transfert massifs tout comme ceux qui existent au sein de l’économie d’un même pays. Il y a par exemple une forte hétérogénéité entre régions françaises, mais ceci s’accompagne de flux de transfert nets d’un montant de 300 milliards d’euros, tandis que ces flux ne représentent en Europe qu’un peu moins de 40 milliards. Il faudrait donc multiplier ces flux par 7 ou 8, ce qui implique un saut important. De plus, ces flux devraient être payés pour l’essentiel par les pays qui profitent de l’euro, de même qu’en France les flux sont pour l’essentiel payés par la région parisienne et la vallée de la Seine. Cela ne pose pas de problèmes en France, car nous sommes tous français et la redistribution entre régions semble normale, mais en ce qui concerne la zone euro, cela voudrait dire qu’il faudrait prélever entre 8 % et 10 % du PIB de l’Allemagne et le transférer vers la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, voire la France. Or on ne peut demander cela aux Allemands. Il ne s’agit même pas de savoir s’ils voudront bien le faire. Ils ne le peuvent pas. Cela détruirait leur économie.

L’autre solution consiste en l’organisation de dévaluations internes compétitives. C’est dans cette voie que la zone euro s’est engagée depuis 2010. Concrètement, cela revient à appliquer dans notre pays la politique suicidaire de Brüning en Allemagne entre 1930-1932. C’est cette politique qui a été le terreau du nazisme, et non pas l’hyperinflation. Et il convient de rappeler qu’elle a été menée au nom du sauvetage des banques allemandes. Celles-ci ont bien été sauvées, mais à un prix économique monstrueux en termes de chômage et de misère sociale. Ces politiques de dévaluation internes sont celles que l’on met actuellement en place : baisse nominale des prestations, que ce soit le chômage ou les retraites, et baisse du salaire nominal par différents artifices. Ces politiques précipitent les pays qui les mènent dans des logiques de concurrence profondément destructrices pour l’économie européenne. On parle ainsi beaucoup d’une reprise espagnole. Non seulement il faut être très prudent à ce sujet, mais il faut voir que cette reprise se fait aussi au détriment de la France et de l’Italie.

Il faut enfin rappeler ce qu’a dit la Cour de Karlsruhe en 2011, à savoir qu’il y a des peuples européens mais pas de « peuple européen », et que c’est dans le cadre national que se construisent réellement les processus démocratiques. Autrement dit, un système fédéral poserait un énorme problème de démocratie.

II. L’euro, en conséquence de ce qui vient d’être dit, est un facteur de récession à la fois structurelle et conjoncturelle.

C’est aussi un facteur de régression car, quand on empêche les ajustements de se faire par le taux de change cet ajustement se fait par le chômage qui, déprimant le niveau général d’activité, engendre du chômage. Le vote du traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance par le parlement, en octobre 2012, est venu cadenasser cet état des choses en retirant aux Etats la possibilité de mener des politiques budgétaires adaptées. De fait, et on peut le voir dans les chiffres, la croissance dans la zone euro a été bien plus faible que dans les pays de l’Union européenne qui ne sont pas membre de la zone euro. Il y a eu, de 2000 à 2015, un écart d’environ 1 % par an, soit un écart de plus de 17 % sur l’ensemble de la période. C’est un fait, et un fait considérable.

Il faut ici voir les choses en face : les grands projets européens ont été le fruit d’une coopération entre des États, pas de l’Union européenne. Airbus n’a pas été mis en place par l’Europe. C’est un consortium né d’une coopération franco-allemande, rejoint par les Espagnols et les Britanniques. Ariane n’est pas un projet européen. C’est, là encore, un projet né de la coopération entre la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, où la France a réussi, par un coup de force, en 1971, à imposer l’idée qu’il fallait un maître d’œuvre, pour en finir avec les échecs répétés de la fusée Europa. Tous ces grands projets ont été des réussites car ils étaient portés par une volonté politique d’un pays, et non pas par l’addition des volontés des bureaucraties bruxelloises. De même, le CERN a une existence bien antérieure à l’Union européenne. Il est donc tout à fait possible de se coordonner et même plus, de coopérer, sur de grands dossiers industriels, sans les institutions européennes et encore moins l’euro. Par contre, ce que l’on peut constater, c’est la chute des investissements depuis la mise en place de l’euro.

Que l’euro soit un facteur de récession structurelle était connu dès avant la crise financière de 2007. Dans un ouvrage publié en 2007, et donc rédigé un peu auparavant, plusieurs économistes montraient ainsi que l’euro est un facteur de freinage de la croissance au niveau mondial [1]. En effet, l’euro est un facteur de récession dans plusieurs pays et, en outre, affaiblit de façon générale la demande de l’ensemble de la zone euro, ce qui pèse d’un poids important sur la conjoncture mondiale. On constate que, depuis le début des années 2000, la croissance agrégée des pays de la zone euro est significativement inférieure à la croissance américaine, à la croissance britannique ou à celle des autres membres de l’OCDE qui n’ont pas l’euro. On peut ainsi attribuer en partie à l’euro les déséquilibres qui se sont révélés depuis 2007.

L’euro est aussi un facteur de récession conjoncturelle. « Il faut sauver l’euro » : en raison de ce slogan, on a imposé à tout une série de pays des politiques d’austérité qui ont directement aggravé la crise, que ce soit en Espagne, en Grèce, au Portugal, ou encore en Italie. En ce qui concerne l’Italie, par exemple, il faut bien voir que la crise récente des banques italiennes provient essentiellement de l’accumulation de mauvaises dettes, qui ne sont pas liées à l’immobilier, mais sont à 90 % liées à des dettes d’entreprise, de petites entreprises déstabilisées par la politique récessive menée dans les années précédentes. Le gouvernement Renzi cherche désespérément à relancer la machine économiques, mais il est obligé d’affronter les problèmes hérités du passé qui prennent la forme, aujourd’hui, de bilans très dégradés de quatre à cinq banques (on parle de plus de 400 milliards d’euros de mauvaises dettes), ce qui a lourdement pesé dans la chute des cours à Milan. L’euro rajoute donc de la crise à la crise. Certes, de 2000-2001 à 2006-200, la France a connu une croissance supérieure à bien des pays de la zone euro, notamment à l’Allemagne. Mais quelles en ont été les raisons ?

La forte dépréciation de l’euro durant ces années, qui nous avantageait.

L’ampleur des exonérations de cotisations sociales. Ce système n’est pas juste, au sens où il profite essentiellement aux grandes entreprises, et où il pose toute une série de problèmes, mais il existe. Et si la France a eu une croissance supérieure à l’Allemagne, c’est uniquement en renforçant constamment ce système d’exonérations, c’est-à-dire en redonnant aux entreprises d’une main ce qu’on leur enlevait de l’autre du fait de l’euro.

Une politique budgétaire relativement expansive durant cette période, ce qui a eu des effets positifs, mais a aussi entraîné l’aggravation importante de notre endettement public.

III. L’euro est un facteur de financiarisation de l’économie.

Il a permis à l’Allemagne et à la France de parachever cette financiarisation en ce qui les concerne. Mais paradoxalement, l’euro n’est dans le même temps pas capable de résister à une crise financière. On voit très bien que les règles de fonctionnement de la Banque centrale européenne et les règles qui ont été internalisées dans les différents pays visent à faire des activités financières le pivot réel de l’activité économique. Ceci est profondément malsain. Je suis en train, pour le compte des Russes, de travailler sur une restructuration possible de leur système financier, et, pour ma part, je suis partisan d’un retour à des formes de contrôle dirigiste sur la finance. Certains appellent cela de la « répression financière », mais ça n’a pas de sens. On parle de répression pour des individus ou des populations. En ce qui concerne la finance, il s’agit de réglementation, tout simplement. Or mettre en place une réglementation de la finance, ce qu’il faudrait faire non seulement en France, mais aussi en Europe, n’est pas possible dans le cadre de l’euro. Vouloir réglementer la finance est incompatible avec les modes de fonctionnement de l’euro.

Il faut ici rappeler que la financiarisation tend à ramener les acteurs dans des raisonnements de court voire de très court terme. Il y a eu un débat très important à ce sujet entre von Mises [2] et Neurath dans les années 1920. C’est le débat dont est issu le thème de la planification Neurath, de tendance socialisante. Il pose la question de savoir si l’on veut produire de l’électricité avec des centrales hydrauliques ou avec du charbon. Von Mises, qui défend une position libérale, soutient qu’il suffit de regarder le coût marginal du capital, et on trouvera la solution. Pour Otto Neurath [3], en revanche, il existe des coûts cachés qui ne sont pas immédiatement apparents, mais qui se révéleront dans les 20 ou 30 prochaines années. Par exemple, le coût de la silicose sur les mineurs, celui de la pollution produite par le fait de brûler du charbon, etc. Il faut par conséquent une décision politique, en l’occurrence un choix entre charbon ou hydroélectricité, parce que cette décision politique créera ses propres conditions de validation économique. C’est pour cette raison que Neurath était partisan de la planification économique. Et c’est aujourd’hui l’un des problèmes majeurs auxquels nous sommes confrontés, mais nous ne pourrons le résoudre qu’en sortant de la globalisation financière. D’ailleurs, et de manière paradoxale, Hayek, dans son texte de 1945 sur la conaissance [4], donnait raison à O. Neurath contre von Mises, comme le soutient J. O’Neill [5].

Le problème majeur posé par la financiarisation est celui de la perte de la connaissance implicite ou tacite [6], qui joue un rôle très important dans la relation entre l’emprunteur et le prêteur, dès lors que l’emprunteur porte un projet entrepreneurial. Un registre, comme celui qui se met en place entre les banques de la zone euro, aussi parfait soit-il, n’est pas capable de fournir la totalité des informations nécessaires pour qu’un prêteur s’engage auprès d’un emprunteur. Pour cette raison, le contact direct ou indirect entre l’emprunteur et le prêteur reste essentiel. Pourquoi croit-on que l’aviation d’affaires s’est tellement développée depuis 40 ans, si ce n’est pour maintenir ce lien direct et personnel entre les grands emprunteurs et les grands préteurs ? C’est un problème, quand on souhaite unifier un marché de capitaux. Il se pose aussi pour les pays de très grande taille, et c’est pour cela notamment que ceux-ci ont des banques locales ou régionales. On peut ensuite mettre ces banques en réseau, les subordonner à une caisse centrale, comme cela était le cas de l’ancien Crédit Agricole. Mais, en particulier pour les PME, il est important de maintenir le contact, cette connaissance particulière, qui ne peut être contenue dans aucun registre. Cela signifie que si l’on juge important, au niveau macroéconomique, d’avoir une unification, au moins partielle, des marchés de capitaux, alors cette unification partielle doit plutôt prendre la forme de banques d’investissement nationales chapeautées, le cas échéant par une caisse européenne leur offrant des conditions de meilleur refinancement. C’est l’une des raisons qui font que l’existence d’un système de réglementations bancaires et financières est absolument indispensable. Or, un tel système est aujourd’hui contradictoire avec l’existence de l’euro. Si l’on veut sortir de la financiarisation il faut être décidé à sortir de l’euro.

IV. L’euro est une machine de guerre au profit de l’Allemagne.

C’est une réalité qui peut déranger mais qu’il faut bien affronter. Dire cela n’implique nulle germanophobie, mais la reconnaissance réaliste du projet portée par l’élite politique et économique allemande. C’est l’euro a permis à celle-ci de profiter depuis 1999 d’une monnaie largement dépréciée par rapport à ce que devrait être normalement le taux de change du deutschemark. Les travaux qui ont pu être réalisés sur la question sont sans appel : s’il n’y avait l’euro, le taux de change du deutschemark se situerait actuellement entre 1,35 $ et 1,50 $, alors que l’euro est à 1,08 $ ou 1,09 $. Plus important encore, l’euro garantit à l’Allemagne que les pays de la zone euro qui commercent avec elle ne pourront pas s’ajuster à leurs différences structurelles au moyen de dépréciations. La dépréciation est pourtant un mécanisme économique essentiel : les pays ont des logiques de formation des coûts divergentes, et il faut à certains moments que leurs rapports soient rééquilibrés par le biais du taux de change. Les politiques de dévaluation interne conduisent à des politiques de dévaluations compétitives qui sont en réalité pires dans leurs effets que ces dernières car elles combinent des effets destructeurs très importants sur l’économie interne. Il serait pourtant possible d’arriver à des formes de coordination si on retrouvait la flexibilité de l’instrument monétaire. On pourrait alors se mettre d’accord pour savoir de combien certains pays doivent dévaluer ou réévaluer leur monnaie, c’est à dire mettre en place des méthodes de coordination.

Et pourtant, il est vrai que l’Allemagne a des besoins considérables en matière d’équipements collectifs. Pas seulement pour les migrants. Une partie du système ferroviaire allemand, des ponts, est en train de tomber en morceaux. Mais, en même temps, l’arrivée de plus d’un million de personnes va tirer à la baisse les salaires. Il y aura, c’est juste, le salaire minimum, mais on peut être persuadé que dans les cinq années à venir la proportion de personnes qui seront payées au salaire minimum va très fortement augmenter. Alors que le salaire minimum a été conçu au départ comme un plancher qui ne doit concerner que 10 % des salariés, la proportion sera de 25 % ou 30 %, ce qui continuera à tirer les coûts salariaux, et la demande interne, à la baisse

V. L’euro est aujourd’hui un facteur de conflit majeur en Europe.

Il est la principale raison de la montée des antagonismes entre les peuples européens. Il suffit d’aller à Athènes, à Rome voire en Espagne pour mesurer à quel point le sentiment des peuples les uns vis-à-vis des autres s’est très profondément dégradé depuis trois ou quatre ans. On peut entendre aujourd’hui en Grèce ou en Italie des choses sur les Allemands qui correspondent à peu près à ce qu’on disait d’eux dans les années 1950. Au-delà des questions économiques, il y a là un véritable problème politique : faire survivre l’Europe. Or que la survie de l’Europe (qu’il faut ici dissocier de l’Union européenne) ne peut se faire que par la dissolution de l’euro. Il est aujourd’hui peut-être trop tard pour « sauver » l’Union européenne, ce que l’on voit avec la désintégration des accords de Schengen. Et il est vrai que l’Union européenne porte aujourd’hui la marque indélébile de politiques anti-démocratiques dans différents pays. Mais, l’esprit européen, cette réconciliation des peuples qui ne néglige pas le fait que les Etats comme les peuples peuvent avoir des intérêts divergents doit, elle, être préservée. Or, ceci ne sera pas possible si nous gardons l’euro.

Jacques SAPIR

http://russeurope.hypotheses.org/4792

Notes :

[1] Bibow, Jörg et Terzi, Andrea (dir.), Euroland and the World Economy, Londres, Palgrave MacMillan, 2007.

[2] Von Mises L. (1921), “Economic calculation in the Socialist commonwealth”, publié initialement en allemand in Archuv fûr Soziamwissenschafen und Sozialpolitik , vol. 47, avril 1921, reproduit in F.A. Hayek, Collectivist Economic Planning , Routledge, Londres, 1935

[3] Neurath O., Empiricism and Sociology, Cluwer Publishers, Dordrecht, 1973

[4] Hayek F.A., « The Use of Knowledge in Society », in American Economic Review, , vol. 35, n°4/1945, (septembre), pp. 519-530

[5] O’Neill J. (1996), « Who won the socialist calculation debate », in History of Political Thought, vol. XVII, n°3, automne 1996, pp. 431-442

[6] Polanyi M., The Tacit Dimension, Univ. Of Chicago Press, 1966.

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