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Le Courrier, 16 mars 2016

Suisse : Un cas d’esclavagisme d’une ampleur extrême

par Rachad ARMANIOS


Vue de Genève

Lundi 14 mars 2016, sept ex-domestiques d’une richissime famille russe installée à Genève ont dénoncé les conditions « d’esclavage » qu’ils ont subies à son service. Certains sont venus exprès de Grèce ou de Moldavie pour témoigner. Une télévision moldave a même dépêché des envoyés spéciaux. Ils réclament au total près d’un demi-million de francs d’indemnités.


Suisse

« C’est un trafic de personnes, un scénario bien rôdé où l’on recrute via internet des étrangers, isolés, ne connaissant pas leur droit ni la langue, et on les exploite au détriment de leur santé et en les sous-payant », s’est indignée Valérie Bagnoud, qui les défend au nom du Syndicat interprofessionnel de travailleuses et travailleurs (SIT).

Décrivant des comportements dégradants et inhumains –« Ils traitaient mieux leur chien », témoigne un ancien chauffeur–, ces ex-employés sont tous issus d’ex-républiques soviétiques et certains étaient installés au Portugal. Ils ont été employés comme nounous, femmes de ménage et chauffeurs entre 2012 et 2015, et ont travaillé entre trois mois et demi et deux ans et demi au service de cette famille. Sa fortune est estimée entre 200 et 300 millions de francs, selon Bilan. Les témoignages se ressemblent, et le reste des plus de vingt employés domestiques qui ont tourné dans la demeure durant la période pourraient en dire autant, à en croire Ghenadie et Aurélie Obrea, de nationalité moldave et portugaise, les seuls à témoigner ouvertement. Employés comme chauffeur et femme de ménage, ils sont restés le plus longtemps au service du couple, de leurs deux filles et de la grand-mère.

Ghenadie et Aurélie Obrea

A chaque fois, la méthode est la même : recrutement via internet, sans contrat écrit. Puis, sur place, les employés se rendent compte que les tâches, la charge de travail et sa durée vont bien au-delà du descriptif fait durant l’entretien téléphonique d’embauche. Les chauffeurs se retrouvent hommes à tout faire, les semaines de travail vont jusqu’à quatre-vingt-neuf heures pour les moins bien lotis. Lever aux aurores (04h00-05h00 du matin) et fin du travail vers 20h00-21h00, sans pause ou presque, avec en général un seul jour de congé pas ou peu respecté. Valérie, ancienne nounou, raconte même qu’elle devait dormir dans la chambre de l’une des filles pour s’en occuper lors de ses nombreux réveils nocturnes. Un travail non-stop donc. La grand-mère, décrite unanimement comme un tyran, imposait même un baby-call pour surveiller la nounou, débarquant en l’insultant si elle s’occupait « mal » de sa petite-fille. Au-delà, c’est toute la famille qui est accusée de maltraitances psychologiques. Tatiana, une autre nounou, raconte être tombée malade. Un climat de peur est dénoncé. Plusieurs se voient confisquer leur passeport et ceux qui se plaignent sont virés sur le champ, comme ce chauffeur et sa femme conduits avec effet immédiat à l’aéroport. Certains ont un permis de travail et sont déclarés aux assurances sociales. D’autres pas. Les salaires sont en général de 1200 euros mensuels. Les domestiques sont logés mais pas nourris.

Après avoir auditionné les témoins, l’Office cantonal de l’inspection et des relations du travail (Ocirt) a envoyé à la famille une demande de mise en conformité. Mais « ces multimillionnaires ont refusé de se plier aux exigences du droit suisse », selon le Syndicat interprofessionnel de travailleuses et travailleurs. Les ex-employés iront au Prud’hommes, si leurs prétentions ne sont pas satisfaites. La loi suisse sur les travailleurs détachés prévoit une amende administrative ridicule de maximum 5000 francs, précise Mme Bagnoud. « Face aux nombreux abus dans l’économie domestique, Genève met la tête dans le sable ! » ajoute-t-elle.

La famille, via son avocat, conteste les accusations et relève qu’aucune action en justice n’a été menée. Toutefois, l’employeur a unilatéralement proposé au Syndicat interprofessionnel de travailleuses et travailleurs de verser des indemnités sur une base horaire de quarante-cinq heures par semaine, soit « des sommes conséquentes ».

Quant à l’Office cantonal de l’inspection et des relations du travail, qui dépend du conseiller d’Etat [ministre cantonal] Pierre Maudet, sa directrice générale, Christina Stoll, affirme avoir reçu « des consignes politiques claires pour appliquer la loi dans toute sa sévérité ». Quand cela est indiqué, l’Office cantonal de l’inspection et des relations du travail peut déposer une plainte pénale, fait-elle savoir. « Le Conseil d’Etat regrette que l’amende administrative ne soit pas dissuasive », ajoute-t-elle. « Toutefois, le parlement fédéral discute d’augmenter son plafond à 30000 francs ».

Rachad ARMANIOS

Christina Stoll

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