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mardi 6 décembre 2016
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Le Courrier, 18 mars 2016

Malaysia : Libre-échange contre forêt pluviale

par Christophe KOESSLER


Une plantation de palmier à huile au Sarawak

Une coalition d’ONG et d’organisations paysannes suisses réclame l’exclusion de l’huile de palme de l’accord négocié actuellement entre Berne et Kuala Lumpur.


Malaysia

Dans l’Etat malaisien de Sarawak sur l’île de Bornéo, pas plus de 11 % de forêts pluviales subsistent de nos jours estime le Fonds Bruno Manser. L’exploitation forestière a laissé la place à de gigantesques plantations de palmiers qui viennent alimenter le marché mondial en huile à prix cassé. Pour une coalition d’ONG et d’organisations paysannes suisses, l’accord de libre-échange négocié actuellement par la Suisse avec la Malaisie –le sixième tour des pourparlers a eu lieu cette semaine à Berne– ne peut faire qu’accentuer ce processus en cours dans une partie de ce pays d’Asie. En Malaisie, une superficie égale à celle de la Suisse est désormais consacrée à la fameuse palme industrielle (1). Une baisse des tarifs douaniers sur son huile entrainerait sans nul doute une augmentation des importations de ce produit en Suisse et favoriserait donc la déforestation dans le pays producteur.

De surcroît, une présence grandissante de cet oléagineux de qualité nutritionnelle discutable sur le marché helvétique pourrait avoir des conséquences négatives sur la santé de la population en Suisse et viendrait mettre en difficulté les producteurs de colza (lire ci-dessous). D’où l’entrée dans la bataille de la Fédération romande des consommateurs, du syndicat Uniterre, de l’Union suisse des paysans et de la Fédération suisse des producteurs de céréales.

Une plantation de palmier à huile au Sarawak

Aux côtés du Fonds Bruno Manser (BMF), ONG investie dans la préservation de la forêt pluviale et de ses habitants, ces organisations demandent au Conseil fédéral d’exclure l’huile de palme des négociations avec la Malaisie –une pétition a été lancée dans ce sens. Elles réclament également de conditionner la signature de l’accord entre l’Association européenne de libre-échange (AELE), dont la Suisse fait partie, et ce pays à la ratification par l’Etat malaisien des traités internationaux sur les droits humains et ceux de l’Organisation internationale du travail (OIT), qu’il n’a toujours pas adoptés. Condition d’autant plus importante que les populations locales voient souvent leurs terres spoliées en vue de l’exploitation forestière ou de plantations de palmiers : « Dans le Sarawak, plus de 80 cas de violations du droit à la terre ont été documentés et des communautés villageoises ont porté plainte contre des entreprises d’huile de palme », assure Johanna Michel, du BMF. Le groupe autochtone Berawan lutte par exemple actuellement au moyen de barricades contre l’entreprise malaisienne Boustead, laquelle empiète sur son territoire depuis plus de vingt ans sans lui verser de compensation financière, indique la militante. Les travailleurs de ces entreprises ne seraient pas mieux lotis à en croire le BMF, tant au niveau des conditions sociales qu’environnementales. « Des pesticides dangereux comme le Paraquat –interdit en Suisse mais toujours produit par la firme helvétique Syngenta– empoisonnent les ouvriers des plantations et les riverains ». Quant à la discrimination à l’embauche, elle serait systématique : « Les entreprises préfèrent employer des travailleurs de l’ethnie malaise à d’autres groupes. C’est l’une des raisons qui freinent les négociations de libre-échange que l’Union européenne mène en parallèle avec ce pays. La Malaisie refuse de signer la convention de l’OIT relative à la non discrimination », assure Johanna Michel.

De son côté, le Conseil fédéral [exécutif de la confédération] n’entend pas imposer de conditions de ce type : « La Suisse ne rend pas la conclusion d’un traité de libre-échange dépendant de la ratification d’autres accords », répond au Courrier Fabian Maienfisch, porte-parole du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). En revanche, « dans le cadre de dispositions spéciales portant sur le développement durable, les parties s’engageront à respecter les conventions déjà signées ». Autrement dit, la Suisse et la Malaisie promettront d’appliquer les traités... qu’elles se sont déjà engagées à respecter sur le plan international. Mais des dispositions relatives au respect des droits des travailleurs seront tout de même inclues dans l’accord de libre-échange, affirme le Seco.

Fabian Maienfisch

L’autre revendication des organisations suisses ne rencontre pas davantage de succès : « L’huile de palme est de loin le plus important bien d’exportation de Malaisie. Un accord (avec la Suisse, ndlr) ne peut être obtenu que si ce produit fait partie de l’accord », assure le Seco. Une information contredite par le BMF : « En réalité, selon les chiffres donnés par le Seco lui-même, seuls 4,5 % des exportations malaisiennes à destination de la Suisse sont constitués de produits agricoles », précise Johanna Michel (2). Plutôt que d’exclure l’huile de palme, le gouvernement suisse préfère soutenir une initiative de certification « durable » en matière de production, The Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO), qui a des projets en Malaisie. Mais pas question pour l’instant de n’importer que de l’huile provenant de plantations disposant de ce label.

Johanna Michel

Cette huile n’aura pas la palme d’or

La consommation d’huile de palme en Suisse a décuplé ces vingt-cinq dernières années. « Les importations sont passées de 3500 tonnes en 1988 à 35000 tonnes en 2013 », indique Laurianne Altwegg, de la Fédération romande des consommateurs (FRC). Un produit qui se retrouve désormais dans toutes sortes d’aliments transformés, surtout dans les barres de chocolats, les biscuits, les pâtisseries et les plats cuisinés.

Car l’huile de palme est non seulement très bon marché, mais a des propriétés utiles : elle reste solide et malléable à température ambiante et rend certaines matières facilement onctueuses. Mais voilà, son bilan sur la santé humaine n’est pas fameux : « Sa consommation en excès provoque des risques cardio-vasculaires en raison de sa forte teneur en acides gras saturés », rappelle la responsable de la Fédération romande des consommateurs. C’est pour cette raison, ainsi que pour son rôle dans la disparition de la forêt tropicale, que la Fédération romande des consommateurs a mené campagne pour que soit désormais étiqueté le type d’huile qui se trouve dans chaque produit. Avec succès : la nouvelle réglementation fédérale de 2013, entrée en vigueur au début de 2016, donne désormais le choix aux consommateurs. La Fédération romande des consommateurs lance d’ailleurs un appel à lui signaler tout produit non dûment estampillé.

Les consommateurs sont invités à préférer des alternatives, comme l’huile de colza, qui contient un taux élevé en acides gras insaturés et est une source importante d’Oméga 3, nécessaires à une bonne nutrition. Les producteurs suisses de colza ne pourront que lui en être reconnaissants.

Un champ de colza en Suisse

L’huile de palme sera taxée en France

Les députés français ont décidé, jeudi 17 mars 2016, d’instaurer une taxe additionnelle de 90 euros par tonne à la taxe spéciale sur les huiles végétales pour les huiles de palme, de palmiste et de coprah destinées à l’alimentation humaine. Cette décision entrera en vigueur en 2017. Le gouvernement soutenait un amendement prévoyant l’instauration d’une taxe progressive allant de 30 euros par tonne en 2017 à 90 euros par tonne en 2020. Ses auteurs n’étant pas présents dans l’hémicycle pour les défendre au moment du vote, c’est le taux de 90 euros qui est fixé, a-t-on appris de source parlementaire. Le Sénat avait introduit cette taxe par la voie d’un amendement écologiste au taux de 300 euros par tonne en 2017, 500 euros en 2018, 700 euros en 2019 et 900 euros à partir de 2020, ce tarif étant encore relevé à compter de 2021.

Cette taxe additionnelle s’appliquera aux taxes sur les huiles végétales dont le produit est affecté à la mutualité sociale agricole (MSA), sur les huiles brutes et sur les huiles incorporées dans des produits alimentaires. Un amendement du gouvernement précise que le produit de cette taxe additionnelle, qui ne concernera pas l’huile extraite des exploitations durables, sera affecté au fond qui gère la retraite complémentaire obligatoire agricole.

Pour mémoire, Ségolène Royal avait dû présenter ses excuses, en juin 2015, pour avoir appelé au boycott du Nutella et accusé la célèbre pâte à tartiner de contribuer à la déforestation en raison de la présence d’huile de palme dans sa composition. La ministre de l’Ecologie avait reconnu que le Nutella utilisait de l’huile de palme d’origine durable.

L’examen du projet de loi devrait s’achever, vendredi 18 mars 2016, par un vote global dans la foulée. Le Sénat devrait procéder, au mois de mai, à une seconde lecture du projet de loi. Une commission mixte paritaire (CMP) Assemblée-Sénat sera ensuite convoquée afin de tenter de mettre au point un texte commun aux deux assemblées. Ce qui semble très difficile du fait des nombreux articles et amendements. Une nouvelle lecture aura alors lieu, avec un vote définitif en juin ou juillet à l’Assemblée, celle-ci ayant constitutionnellement le dernier mot.

Christophe KOESSLER

Notes :

(1) Lukas Straumann, le directeur du Fonds Bruno Manser (BMF), a consacré un chapitre de son livre sur la déforestation en Malaisie aux plantations de Palme, « Money Logging : on the Trail of the Asian Timber Mafia », Bergli Books, Zurich, 2014. Le BMF a été fondé en 1991 par le militant écologiste Bruno Manser. Luttant pour la préservation de la forêt et des peuples indigènes, le Suisse a disparu dans l’Etat de Sarawak au début des années 2000.

(2) Rapport du Seco, « Malaysia », établi par Fabienne Weber, Berne, octobre 2015, tableau de la page 7.

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