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La Presse, 26 mars 2016

Canada : Allocation pour enfants

par Vincent BROUSSEAU-POULIOT


Une mère et son bébé à Ottawa pendant une tempête de neige

« C’est un peu une révolution dans la façon dont le gouvernement canadien va appuyer les familles. Ça va mener probablement à la plus grosse baisse de pauvreté chez les enfants dans l’histoire du pays », dit Jean-Yves Duclos.


Canada

Le ministre fédéral de la Famille, des Enfants et du Développement social parle de la nouvelle Allocation canadienne pour enfants, une mesure clé du premier budget Morneau, présenté mardi 22 mars 2016, qui entrera en vigueur en juillet. C’est le ministre responsable qui parle, mais c’est aussi un peu l’universitaire, un économiste spécialisé en économie publique et formé à la prestigieuse London School of Economics. « Le taux de pauvreté va chuter de presque 50 %, 300000 enfants sur 750000 vont sortir de la pauvreté. Ça aura un impact majeur », dit Jean-Yves Duclos, un néophyte de la politique élu dans la circonscription de Québec en octobre 2015. Le gouvernement Trudeau estime que le taux de pauvreté chez les enfants passerait ainsi de 11,2 % à 6,7 %.

L’Allocation canadienne pour enfants remplace trois allocations fédérales, dont la Prestation universelle pour la garde d’enfants (PUGE) créée par le gouvernement Harper. Le nouveau régime sera plus généreux pour les familles dont le revenu familial est inférieur à 150000 $. « On veut que les prestations pour les familles aillent davantage aux familles qui en ont davantage besoin », dit le ministre Duclos. « Neuf familles sur dix en sortent gagnantes. Pour chaque famille gagnante, le gain moyen est de 2300 $. Ce sont des gains significatifs qui aident les familles à court terme ». À long terme aussi, surtout pour les familles moins aisées. « Les conditions de vie ont un impact sur la capacité des enfants d’apprendre, de faire des études, de travailler, d’élever une famille », dit le ministre, qui ajoute que le nouveau système de prestations « sera plus transparent » pour les familles et « plus facile à gérer » pour le gouvernement.

Ironiquement, Jean-Yves Duclos le candidat n’a pas été consulté quand le Parti libéral du Canada a rédigé cette promesse électorale, mais il a appris par la suite que le parti avait consulté ses travaux universitaires. « J’ai toujours milité pour des politiques [fiscales] efficaces, transparentes et équitables. C’étaient des enjeux très présents dans mes travaux », dit Jean-Yves Duclos, qui a pris une pause de sa carrière de professeur d’économie à l’Université Laval et de directeur d’une chaire sur les enjeux économiques des changements démographiques pour faire de la politique.

Comme ministre de la Famille, des Enfants et du Développement social, Jean-Yves Duclos se retrouve responsable de l’un de ses champs d’expertise universitaire. Une situation plutôt rare au Canada, où le système parlementaire fait en sorte que les ministres sont rarement des experts dans leurs responsabilités ministérielles avant d’entrer en poste. « J’ai toujours, et je pense que je l’aurai longtemps, le défi du chercheur d’être critique, dit-il. On est quand même plusieurs au cabinet à avoir un assez bon esprit critique et une assez bonne préparation. [...] Je crois que c’est apprécié de la part de mes collègues. Le défi, c’est qu’au cabinet comme dans une équipe de hockey, on n’a pas toujours la rondelle. [...] On doit faire confiance à la sagesse collective [du cabinet] ».

Fête des enfants de Montréal

Comme chercheur, Jean-Yves Duclos s’est notamment intéressé à l’âge de la retraite pour les prestations fédérales (Sécurité de la vieillesse et Supplément de revenu garanti), que le gouvernement Harper voulait hausser de 65 à 67 ans dès 2023. Le gouvernement Trudeau vient d’annuler cette décision dans le budget Morneau. Jean-Yves Duclos a d’ailleurs consacré son dernier article scientifique, publié l’automne 2015, à cette question. « Dans nos recherches, nous avions noté que cette politique allait mettre 100000 personnes âgées en situation de pauvreté, dit-il. Les 20 % les moins nantis allaient perdre 40 % de leurs revenus, les 20 % les plus riches allaient perdre 5 % de leurs revenus ».

Cette décision -et d’autres- du gouvernement Harper a incité Jean-Yves Duclos, qui n’avait jamais été membre d’un parti politique de sa vie, à faire le saut en politique. Il dénonçait non seulement la décision du gouvernement Harper, mais aussi le fait qu’elle n’était pas basée sur la science. En 2012, le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, avait conclu que le programme de Sécurité de la vieillesse était « viable » avec la retraite à 65 ans. « Il y a des milliers d’économistes qui auraient pu aider M. Harper à étudier ça [l’âge de la retraite]. Si M. Trudeau n’avait pas pris cette décision, on aurait connu des conséquences sociales majeures ». Maintenant au pouvoir, le gouvernement Trudeau fera-t-il des études plus approfondies sur l’âge de la retraite ? Le ministre promet de « traiter intelligemment de cette question-là », mais ne s’avance pas. « Ce sont des enjeux importants qu’il faut traiter de manière posée », dit-il.

Comme universitaire, Jean-Yves Duclos a aussi étudié, en 2012, les effets économiques d’un revenu minimum garanti, un dossier qui relève des provinces. L’une de ses conclusions : une bonification du salaire (par exemple de 3 $ l’heure) d’une personne sans emploi qui se trouve un emploi à temps plein est une politique plus efficace que le revenu minimum garanti. « Le Québec et l’Ontario ont annoncé presque simultanément qu’elles avaient l’intention d’étudier la question, dit le ministre Duclos. On va être là pour accompagner et apprendre ».

Jean-Yves Duclos a choisi de se lancer en politique dans la circonscription de Québec, où les libéraux avaient terminé quatrièmes en 2011. « Je ne le faisais pas pour le résultat », dit-il. Élu député, puis nommé ministre -le seul de la région de Québec-, il apprend « l’importance de l’écoute » dans ses nouvelles fonctions. « À l’université, l’écoute n’est pas la qualité la plus valorisée. Un prof à l’université, ça parle, ça expose sa science. Un bon politicien écoute. Même si je suis expert de plusieurs choses, j’ai besoin d’être à l’écoute ».

Vincent BROUSSEAU-POULIOT

Jean-Yves Duclos

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