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dimanche 4 décembre 2016
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Le Courrier, 2 avril 2016

Colombia : Les assassinats de militants hypothèquent l’accord de paix

par Laurence MAZURE


Des photos de membres du Urabeños-Clan Usuga

Les violences paramilitaires se multiplient en ce début d’année. De quoi dissuader les guérilleros de déposer leurs armes ?


Colombia

« Le gouvernement exige une date fixe, précise et claire, pour mettre fin au processus de désarmement », a déclaré lors d’une brève allocution durant le lundi de Pâques le président Santos, dans le sillage du rendez-vous manqué du 23 mars 2016, jour où, contrairement aux déclarations optimistes d’il y a six mois, l’accord de paix n’a pas été signé avec la guérilla des FARC. « Il n’y aura pas de date de désarmement si le paramilitarisme n’est pas démantelé », lui a rétorqué par médias interposés Piedad Cordoba, ex-sénatrice du Parti libéral et figure de proue du rassemblement de gauche Marcha Patriótica (Marche patriotique, MP).

Piedad Cordoba

En effet, la signature de l’accord de paix déclencherait le désarmement de la guérilla –ce processus faisant actuellement l’objet d’âpres négociations à La Havane. Or le nœud gordien pour passer de la fin de la guerre au début du post-conflit, ce sont les paramilitaires. Ces milices d’extrême droite font peser de lourdes menaces sur la sécurité des futurs démobilisés des FARC.

Ivan Marquez, chef négociateur des FARC

Depuis le début des négociations, il y a trois ans, les assassinats de leaders et activistes de gauche se répètent. La guérilla ne cesse de demander le démantèlement des groupes paramilitaires, appelés aussi bandes criminelles (BACRIM).

La situation est urgente : entre le 1er et le 12 mars 2016, cinq personnes ont été victimes d’assassinats ciblés à travers le pays, toutes travaillant pour des organisations sociales. En fait, au cours du mois écoulé, vingt-huit membres d’organisations affiliées à la MP ont été exécutés –113 au total depuis 2012, année du début des négociations de paix. D’ailleurs, le 18 mars, lors d’un rassemblement dans le centre de Bogotá, Piedad Cordoba a sonné l’alarme pour exiger du gouvernement qu’il démantèle les réseaux paramilitaires : si la société civile est visée aussi systématiquement, qu’en sera-t-il des guérilléros une fois qu’ils auront posé leurs fusils ? D’autant que le souvenir du massacre de plus de 3000 membres de la UP, l’Union patriotique, parti politique de gauche fondé en 1985 pour accompagner les négociations du président Betancur avec les FARC, est présent dans toutes les mémoires –les morts d’aujourd’hui rappellent ceux d’hier, et ceux d’hier ne laissent rien présager de bon.

Mais de qui parle-t-on exactement quand on parle de « paramilitaires » aujourd’hui ? Les démobilisations bâclées des AUC, Autodéfenses unies de Colombie, dans le cadre du processus dit de « Justice et Paix » mis en place en 2005 par l’ex-président Alvaro Uribe et le fait que leurs structures financières n’aient pas été démantelées, expliquent la persistance en nombre et en actions criminelles de ceux qui sont le troisième acteur du conflit colombien.

Des membres des AUC

Toutefois, la Fondation Paix et Réconciliation explique que le panorama d’aujourd’hui est différent de celui des anciens « paras » : au lieu de structures très hiérarchisées en « blocs » militaires, on fait face désormais à des organisations fonctionnant en réseau plus horizontaux. Leurs financements sont le trafic de drogue, mais aussi, ce qui est nouveau, l’exploitation minière illégale, la contrebande de l’or, le trafic d’armes, la traite de personnes, les assassinats ciblés, les extorsions en tous genres. Certaines organisations sont présentes au niveau national : les Urabeños-Clan Usuga, et les . D’autres sont régionales, souvent responsables d’intimidations et assassinats de leaders sociaux. Quant aux bandes urbaines, elles agissent au nom des groupes les plus importants, comme dans un système de franchise.

Des membres des Rastrojos

Au total, plus d’une trentaine d’organisations contrôlent au moins un quart du pays. Leur fragmentation et diversité les rendent plus difficiles à appréhender que leurs prédécesseurs. Les alliances avec la classe politique, les intérêts économiques privés et les complicités avec les forces de sécurité demeurent d’actualité. Les « néo-paras » veulent prendre le contrôle des territoires que la future démobilisation des FARC laissera vides –un grave défi pour l’Etat colombien, la reconstruction du pays, et les populations civiles concernées.

Et chaque jour, ces groupes paraissent mieux armés pour parvenir à leurs fins. La grève armée que les Urabeños-Clan Usuga viennent d’imposer entre jeudi 31 mars et vendredi 1er avril 2016 est symptomatique de cette montée en puissance. Les violences, qui ont couté la vie à six membres des forces de l’ordre, ont dépassé la seule région de l’Urabá, s’étendant notamment au Choco et à Cordoba et même jusqu’aux banlieues de Medellin. Au même moment, dans le sud-ouest, les Aguilas Negras donnaient une semaine à sept militants et plusieurs organisations sociales de gauche pour quitter la région sous peine d’être « tués comme des rats ».

Laurence MAZURE

Des membres des Aguilas Negras

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