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samedi 10 décembre 2016
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poggia, 6 avril 2016

Suisse : Un secret médical à géométrie variable

Suivi d’un commentaire

par Mauro POGGIA


Le lieu du crash de l’Airbus de Germanwings, le 24 mars 2015

Alors qu’au niveau international, à la suite du crash de l’avion de Germanwings, causé par le comportement suicidaire du copilote, dont l’état psychiatrique était connu du corps médical avant le drame, l’on s’interroge sérieusement sur la nécessité de contraindre le corps médical à annoncer spontanément les troubles de santé graves de patients exerçant une profession pouvant mettre en danger la vie de nombreuses personnes (dont la liste devra être limitativement énoncée), nos braves médecin genevois lancent une initiative pour défendre le secret médical en faveur des criminels dangereux condamnés. Tout cela ponctué par la présence, à Genève, lors de la conférence de presse du 2 février 2016, du président de la Fédération des médecins suisses (FMH), dont la mine déconfite semble nous annoncer que nous sommes tous des criminels dangereux en puissance, et que notre combat commence aujourd’hui.


Suisse

Et "la lettre de l’AMG" (Association des Médecins du canton de Genève) de nous avertir : l’avenir du secret médical est entre nos mains !

http://www.amge.ch/site/wp-content/uploads/Lettre-de-lAMG-mars-2016.pdf

Le président de la FMH toujours, se fend d’un article apocalyptique qui nous fait froid dans le dos : "le secrétaire général de l’Association Médicale Mondiale m’a demandé il y a quelques jours (nous dit-il)  : que se passe-t-il à Genève avec le secret médical ? Les signaux émis sont inquiétants. Devons-nous nous faire du souci ? Genève est observée par la Genève internationale, elle suscite l’attention du monde entier". C’est trop d’honneur.

Vaud et Valais ont entretemps adopté des règles bien plus restrictives dans ce domaine... à la quasi unanimité... et dans l’indifférence générale.

Pourtant, la loi genevoise est juste et pondérée : dans une situation d’urgence, le thérapeute d’un criminel dangereux "doit informer", et non pas "peut informer". Par ailleurs, saisi d’une demande de rapport, ce même thérapeute doit en informer son "patient détenu", et, en cas d’opposition de sa part, il doit saisir la Commission du secret médical, qui mettra en balance l’intérêt de ce patient particulier à la préservation du secret, et l’intérêt de la société à se préserver du risque de libération d’une personne dangereuse. Ces thérapeutes, faut-il le rappeler, ne sont pas choisis par les criminels dont la justice a ordonné qu’ils soient suivis médicalement, mais travaillent dans un cadre pénitentiaire ? Laisser à leur simple bon vouloir la transmission d’une information dont la vie de victimes innocentes peut dépendre, est tout simplement impensable.

Curieusement, j’attends toujours une réaction, ne serait-ce que sous la forme d’un balbutiement, de nos braves combattants de la liberté, tant de la FMH que de l’AMG, suite à un récent article du Tages Anzeiger, selon lequel 10 % des médecins en Suisse violent leur secret professionnel http://www.tagesanzeiger.ch/schweiz/standard/datenschutz-ueberfordert-die-aerzte/story/29255421 Faut-il considérer que le secret médical en faveur des criminels dangereux condamnés mérite davantage d’attention que celui au profit de 8 millions d’habitants ? Peut-être que le combat pour le premier permet de désigner les adversaires liberticides, alors que pour le second, certaines qualités d’introspection sont nécessaires pour chercher les brebis galeuses au sein de sa propre bergerie...

Je ne doute cependant pas un instant que les formulaires de récolte de signatures pour l’initiative, adressés par l’AMG à ses membres, rappellent opportunément que le fait de fournir à un tiers, fut-il le médecin conseil d’un assureur, des renseignements sur un patient, nécessite l’accord de ce dernier, non seulement sur le principe de la démarche, mais également sur le contenu des informations fournies. Monsieur le Docteur Jürg Schlup, pour la FMH, a certainement, lui-aussi, à n’en pas douter, rappelé ses troupes à l’ordre.

Une chose est en tout cas certaine : le psychiatre du copilote de la Germanwings ne sera pas inquiété et n’a pas à l’être. Le secret médical a été scrupuleusement respecté. 150 personnes en sont mortes, mais l’essentiel est préservé. Les grands principes ne s’accommodent-ils pas de quelques dommages collatéraux ?

Mauro POGGIA

Le cadavre d’une victime du crash de l’Airbus de Germanwings, le 24 mars 2015

Commentaire

Le raisonnement de Mauro Poggia s’apparente à celui de ceux qui invoquent "la lutte contre le terrorisme" pour s’attaquer aux libertés individuelles et s’efforcent de faire passer les défenseurs de ces libertés pour des "complices des terroristes".

On prend pour base de raisonnement un cas extrême : le terroriste a placé une bombe dans un bus scolaire et il faut le torturer pour qu’il avoue à temps. Si vous n’êtes pas d’accord, vous êtes complice de ce tueur d’enfants. Une fois le principe admis, la torture devient une pratique routinière. Ou encore, on commence par justifier l’espionnage des terroristes et, une fois le principe admis, tout le monde est espionné.

En l’occurrence, Mauro Poggia invoque le cas exceptionnel du copilote de Germanwings pour justifier une violation systématique du secret médical au préjudice de détenus potentiellement dangereux après leur libération. Quiconque s’y oppose doit être considéré comme un complice des crimes que ce détenu pourrait hypothétiquement commettre.

Dans cette logique, on pourrait aussi bien exiger des cafetiers et des restaurateurs qu’ils dénoncent à la police tous ceux de leurs clients qui ont bu un verre de trop, car ces clients sont susceptibles de provoquer un accident de la route. Et les probabilités sont bien plus élevées que celles d’un pilote décidant de se suicider aux commandes de son avion.

Nous vivons une époque où les droits des individus sont continuellement attaqués sous un prétexte ou sous un autre : lutte contre le terrorisme ou lutte contre l’antisémitisme. Il est donc particulièrement important de les défendre avec intransigeance et refuser des "compromis" auxquels succèdent d’autres "compromis" jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de ces droits.

Frank BRUNNER

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