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mercredi 7 décembre 2016
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20 avril 2016

Corruption : Les conséquences de la lâcheté morale

par Frank BRUNNER


La lâcheté morale est probablement l’une des « qualités » humaines les plus répandues. C’est cette attitude qui consiste à laisser délibérément se commettre une injustice à laquelle on pourrait s’opposer, ou fermer les yeux sur une situation de corruption, simplement par opportunisme, pour « éviter des histoires ».


Suisse

Vers le milieu des années 1990, à Genève, en Suisse, j’ai milité dans des partis politiques d’extrême gauche, des associations, et le milieu syndical. A plusieurs reprises, j’ai constaté que des politiciens ripoux se livraient à des fausses facturations, des détournements de fonds et des escroqueries. Comme je diffusais une publication au sein du milieu politico-syndical, j’y ai dénoncé toutes ces affaires dans une série d’articles.

Par exemple, à l’époque, l’Association de défense des chômeurs (ADC), dont le comité était noyauté par des politiciens de divers partis de gauche et un écologiste, recevait une subvention de 80000.- CHF par an. Le trésorier, Luis Perez, qui était membre du parti socialiste genevois, avait également sa propre association qui occupait un bureau dans l’immeuble du Centre social protestant. Sous couvert de son association, Luis Perez avait décidé de monter une entreprise destinée à donner des cours d’informatique aux chômeurs. Il voulait faire du chômage un fonds de commerce et escomptait que l’Office cantonal de l’emploi lui enverrait des chômeurs pour remplir ses salles de cours et son tiroir-caisse. Comme il n’avait pas d’argent, étant lui-même au chômage, il facturait le matériel informatique à l’Association de défense des chômeurs, à l’insu des autres membres du comité, et se le faisait livrer pour équiper sa future école. Ses détournements de fonds avaient atteint une telle ampleur qu’il ne parvenait plus à payer le salaire mensuel de 500.- CHF du balayeur du local de l’Association de défense des chômeurs.

La subvention de 80000.- CHF prévoyait deux emplois à mi-temps au secrétariat du local, en sorte d’assurer une permanence pour l’accueil des chômeurs. Ces deux emplois à attribuer donnaient lieu à des intrigues. Une membre du Parti du Travail genevois, Loly Bolay-Cruz, qui allait ultérieurement passer au parti socialiste et se faire élire députée au parlement cantonal, convoitait les deux places pour elle-même, en poste à plein temps, tandis que Raymond Bally, le président, voulait les attribuer à ses petits copains.

Loly Bolay-Cruz

Le comité a décidé de faire paraître une offre d’emploi dans la presse, aux frais de l’association, c’est-à-dire aux frais des contribuables. Cette offre d’emploi a suscité une cinquantaine de réponses. Même un avocat a proposé ses services. Nul n’aurait été plus utile qu’un avocat pour recevoir les chômeurs, les informer de leurs droits et éventuellement les aider à rédiger un recours contre telle décision administrative les concernant. Un avocat aurait été d’autant plus utile que la loi sur le chômage est régulièrement modifiée dans un sens toujours plus préjudiciable aux chômeurs. Pourtant, tous les postulants ont été écartés et les deux postes ont été attribués aux petits copains du président.

Quelques mois plus tard, devenu moi-même membre du comité, je me suis rendu au local pour y éplucher un gros classeur de documents dans lequel j’espérais découvrir les indices d’une magouille. A mon arrivée, un chômeur se tenait debout dans le local, tandis qu’assis derrière son bureau du secrétariat l’un des petits copains du président parlait au téléphone. Supposant qu’il téléphonait pour donner suite à une demande du chômeur, je me suis plongé dans la lecture de mon classeur, sans écouter ce que le petit copain disait au téléphone. Environ vingt minutes plus tard, quand j’ai refermé le classeur, le chômeur était toujours là, debout, et je me suis rendu compte qu’au lieu de s’occuper de son cas, le petit copain du président était simplement en train de bavarder au téléphone avec l’une de ses copines. J’ai aussitôt fait asseoir le chômeur, je lui ai servi un jus d’orange et je lui ai demandé ce qu’il voulait. En fait, il voulait simplement qu’on lui indique où se trouvaient les locaux de l’Office cantonal de l’emploi. A l’époque, c’était quelques rues plus loin.

On avait donc écarté la candidature d’un avocat et la subvention allouée à l’Association de défense des chômeurs servait à assurer une sinécure à un je-m’en foutiste.

A l’époque, l’activité de l’Association de défense des chômeurs se résumait à une succession de scandales. Comme je dénonçais tout dans ma publication, les politiciens dont le comportement discréditait l’association ne savaient plus que faire pour se débarrasser de moi. A leurs yeux, j’étais d’autant plus dangereux qu’étant membre du comité je me trouvais aux premières loges pour observer leurs magouilles et noter qui votait quoi.

Au sein du milieu politique genevois, ces magouilles étaient des secrets de Polichinelle, puisque plusieurs des partis politiques avaient tel ou tel de leurs membres au comité de l’association et que ces membres du comité bavardaient avec des membres de leur parti. Mais, contrairement à moi, loin de dénoncer publiquement ces magouilles, les autres membres du comité s’efforçaient de les couvrir ou de les nier. Ils n’étaient pas nécessairement impliqués dans une malversation. Ils pouvaient même s’en indigner en privé. Mais ils ne voulaient « pas d’histoires ». Ils ne voulaient pas devoir répondre à des convocations de policiers ou de magistrats pour êtres entendus comme témoins dans l’hypothèse d’une enquête pénale, ou risquer de « se faire mal voir » au sein du milieu politique en dénonçant des ripoux.

Une minorité de ripoux parvient à imposer arbitrairement sa loi à une majorité, « au culot », que ce soit au sein d’une association ou au sein d’un parti politique, simplement grâce à la lâcheté morale de ceux qui pourraient s’opposer à leur comportement mais préfèrent faire profil bas pour « éviter des histoires ».

A la suite de mes interventions, la subvention de l’Association de défense des chômeurs à été réduite à 30000.- CHF par an, ce qui ne couvrait plus guère que le montant du loyer du local. Une majorité du comité a alors voté mon interdiction d’accéder au local et d’y participer aux réunions du comité. Plus question pour moi d’examiner les classeurs de documents.

Une fois la caisse vide, l’activité de l’association, déjà virtuelle (les séances de blabla hebdomadaires du comité, quelques participations à des manifestations syndicales), est devenue moribonde. Il m’arrivait régulièrement de passer devant le local, en allant à des rendez-vous dans le quartier. Il était quasiment toujours fermé, sans personne de visible à l’intérieur. Ce néant continuait pourtant de coûter une subvention de 30000.- CHF par an aux contribuables.

Dans une autre affaire, Magdanela Filipowski, alors conseillère municipale du parti d’extrême gauche Solidarités à la ville de Genève (ultérieurement, elle a été élue députée au parlement cantonal), avait conçu un projet d’échange d’étudiants entre la Suisse et la Pologne. L’opération devait débuter par l’accueil, pendant une semaine, d’un groupe d’étudiants polonais à Genève. Une réception officielle par le conseil administratif, c’est-à-dire l’exécutif de la ville, était prévue. Puis les étudiants polonais devaient être hébergés à la Cité universitaire. A première vue, cela apparaissait comme une bonne idée et j’ai aidé Magdanela Filipowski à rédiger un exposé du projet destiné aux autorités, car elle maîtrisait mal le français écrit. Mais là où j’aurais souhaité un style purement factuel, Magdanela Filipowski voulait continuellement modifier certaines phrases pour leur donner une tournure de plus en plus dithyrambique, en sorte que tout cela paraisse absolument génial. On a bien dû passer une dizaine d’heures à « améliorer » mon exposé initial dans le sens qu’elle souhaitait.

Magdanela Filipowski

En réalité, Magdanela Filipowski se moquait éperdument des étudiants, qu’ils soient polonais ou suisses. Le but de toute l’opération était de faire subventionner le projet par la ville de Genève à qui Magdanela Filipowski facturait 8000.- CHF pour « frais de secrétariat », alors que j’avais effectué mon travail gratuitement.

Quant au prétendu « échange d’étudiants », il s’est limité à la visite du petit groupe des jeunes Polonais. Magdanela Filipowski n’en a pas fait venir d’autres par la suite et n’a envoyé aucun étudiant suisse en Pologne. Comme prévu, le conseil administratif de la ville de Genève a reçu les jeunes Polonais lors d’une réception officielle. Magdanela Filipowski était tellement pingre qu’à l’issue de cette réception elle s’est fait remettre le reste des petits fours pour, ultérieurement, les resservir aux étudiants en guise de repas. Il n’y a pas de petit bénéfice…

J’ai également dénoncé l’affaire du Comité emploi-chômage, une autre association montée par quelques politiciens opportunistes de divers partis principalement de gauche et d’extrême gauche. On y retrouvait Magdalena Filipowski. Comme d’habitude, il s’agissait de se faire attribuer une subvention par les petits copains du Conseil municipal, puis d’empocher l’argent sous divers prétextes. Par exemple, on facturait plus de 1000.- CHF pour un prétendu « atelier d’écriture » dont le coût véritable était de l’ordre de 10.- CHF : une rame de papier au format A4 et dix stylos-bille. En réalité, la somme était destinée à l’une des membres du Comité emploi-chômage, pour ses dépenses personnelles. C’était une copine de Magdalena Filipowski. Si elle avait eu besoin de 3000.- CHF, on aurait facturé l’« atelier d’écriture » 3000.- CHF.

Toujours vers la même époque, j’ai dénoncé l’« affaire Velasco » (1), du nom du député socialiste genevois Alberto Velasco.

Alberto Velasco

Alberto Velasco avait constitué une « association des amis du Monde diplomatique » dont il était le président et probablement l’unique membre.

En Suisse, il faut au minimum trois membres pour constituer légalement une association, mais une fois constituée, elle peut fort bien n’avoir qu’un seul membre actif. Les politiciens passent leur temps à créer des associations plus ou moins éphémères censées s’occuper de sujets médiatisés. Etre membre de telle ou telle association, « ça en jette » sur votre carte de visite. Cela démontre « votre engagement au service de la société », même si vous n’avez jamais rien fait d’autre que de payer une cotisation. Quand ces associations existent déjà, les politiciens s’efforcent de les noyauter, pour prendre le contrôle du comité, et surtout du tiroir-caisse. Les associations subventionnées et celles qui ont un grand nombre de membres cotisants sont particulièrement convoitées, puisqu’on sait qu’il y a de l’argent dans le tiroir-caisse. Et comme les détournements de fonds sont généralement décidés par « le comité », c’est-à-dire par un organisme impersonnel, aucun de ses membres n’est responsable en particulier : « C’est pas moi ! C’est une décision du comité ! » Les manipulations comptables (de la « comptabilité créatrice », disait Luis Perez à propos de ses bilans pour l’Association de défense des chômeurs), les détournements de fonds et les fausses factures deviennent de simples « dysfonctionnements » attribués à l’amateurisme de tous ces aimables politiciens altruistes et dévoués au bien public...

Ainsi, lorsque tous les médias se sont mis à parler de l’association ATTAC récemment créée en France, Alberto Velasco a saisi l’occasion pour constituer l’association ATTAC-Genève dont il allait se faire élire président par des petits copains de parti rameutés pour voter selon ses directives à l’assemblée constitutive.

J’ai moi-même participé à cette assemblée constitutive et, au moment de la discussion des statuts, j’ai fait adopter par un vote largement majoritaire un article stipulant que le paiement d’une cotisation était facultatif. Il s’agissait de permettre aux chômeurs et plus généralement aux pauvres de s’épargner cette dépense. Et je me suis dit, en reconnaissant bon nombre de politiciens dans la salle, que moins il y aurait d’argent dans le tiroir-caisse, moins ils seraient motivés pour prendre le contrôle de l’association. Alberto Velasco s’est vainement opposé à ma proposition. Par la suite, comme il ne voulait pas d’un empêcheur de piquer dans la caisse, il m’a tout simplement supprimé de la liste des adhérents, sans même m’en aviser.

L’une de ses premières décisions a été d’occulter les statuts votés par l’assemblée constitutive d’ATTAC-Genève. Ces statuts n’ont jamais été imprimés ni diffusés.

Par la suite, Alberto Velasco a expédié, aux nouveaux adhérents, une lettre dans laquelle il se référait à l’assemblée constitutive pour exiger une cotisation de 10.- FS à 30.- FS, « selon vos possibilités ». Cette lettre passait sous silence le fait que le paiement de cette cotisation n’était nullement obligatoire. Dans un autre document, la circulaire invitant les membres d’ATTAC-Genève à l’assemblée ordinaire du 22 mars 2000, Alberto Velasco affirmait que le montant de la cotisation était de « 30.- FS minimum (10.- FS pour les chômeurs et étudiants) ». C’est-à-dire qu’il fixait et modifiait à sa guise le montant de la cotisation et bafouait le vote de l’assemblée constitutive relatif au caractère facultatif du paiement de cette cotisation.

En résumé, Alberto Velasco présentait le paiement de la cotisation comme une condition à l’adhésion. De plus, alors que, dans sa première circulaire, il affirmait que le montant de cette cotisation dépendait des « possibilités » de chacun, il instituait ensuite arbitrairement deux catégories de tarifs : l’un pour les chômeurs et étudiants ; l’autre pour tous les autres membres, sans considération pour leur situation financière.

En dissimulant aux adhérents le fait que l’adhésion à ATTAC-Genève était gratuite, en leur affirmant, au contraire, qu’une cotisation était exigée, Alberto Velasco a causé un préjudice pécuniaire aux nouveaux adhérents, et cela constituait, en soi, une infraction à l’article 151 du Code pénal suisse relatif aux infractions contre le patrimoine et à l’atteinte astucieuse aux intérêts pécuniaires d’autrui : « Celui qui, sans dessein d’enrichissement, aura astucieusement induit en erreur une personne par des affirmations fallacieuses ou par la dissimulation de faits vrais ou l’aura astucieusement confortée dans son erreur et l’aura ainsi déterminée à des actes préjudiciables à ses intérêts pécuniaires ou à ceux d’un tiers sera, sur plainte, puni d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire » (2).

Selon le Code pénal suisse annoté, les membres du comité d’une association, ainsi que son président, ont reçu un mandat qui les oblige de gérer au mieux non seulement les intérêts de l’association, mais aussi les intérêts de ses membres. Le fait d’user de tromperie afin d’extorquer aux membres des cotisations qu’ils n’avaient statutairement pas l’obligation de payer est une façon déloyale de gérer leurs intérêts. Il semble donc que les conditions de la gestion déloyale étaient réalisées et que tous les membres du comité d’ATTAC-Genève étaient solidairement responsables, y compris Alberto Velasco.

Afin de mieux tromper les nouveaux adhérents, au lieu de leur expédier le texte des statuts votés par l’assemblée constitutive d’ATTAC-Genève, Alberto Velasco annexait à sa circulaire les statuts d’ATTAC-Suisse qui, à l’article 5.1, mentionnaient que l’assemblée de chaque section locale « fixe le montant de la cotisation de ses membres ». Aucun chiffre n’était indiqué. Les destinataires de ce courrier ne pouvaient nullement soupçonner l’existence des statuts votés par l’assemblée constitutive d’ATTAC-Genève et encore moins deviner que le paiement de la cotisation était facultatif. Le fait d’expédier aux nouveaux adhérents les statuts d’ATTAC-Suisse (au lieu des statuts adoptés par l’assemblée constitutive d’ATTAC-Genève) et de les persuader qu’ils doivent payer telle somme est un procédé astucieux visant à dissimuler à l’adhérent son droit de ne pas payer. Ce procédé astucieux est constitutif d’escroquerie au sens du Code pénal suisse. Selon le Code pénal suisse annoté, le Tribunal fédéral aurait considéré comme un cas d’escroquerie celui d’une personne usant d’astuce pour vendre des livres de l’Eglise de scientologie, quand bien même cette personne ne s’enrichissait pas personnellement dans l’opération.

Au demeurant, les statuts d’ATTAC-Suisse avaient été discutés et adoptés par les membres de diverses délégations cantonales, mais leur adoption n’avait pas été entérinée par un vote de l’assemblée d’ATTAC-Genève et ils n’avaient donc aucune valeur légale pour les membres de cette association. Quand bien même auraient-ils été entérinés, leur contenu ne remettait nullement en cause le principe de gratuité de l’adhésion voté par l’assemblée constitutive d’ATTAC-Genève.

L’examen des comptes 1999 et du budget 2000 d’ATTAC-Genève soulevaient, eux aussi, la question de la gestion déloyale et de l’escroquerie.

A noter que, lors de l’assemblée ordinaire du 22 mars 2000, on a appris la démission du trésorier et le fait que, jusqu’alors, il n’y avait pas eu de vérificateur des comptes...

Les dépenses pour 1999 s’élevaient à 4610.- CHF, dont 2013.- CHF pour une « campagne d’affiches ». Or, ces affiches, loin de viser à faire connaître l’association, ou promouvoir son projet théorique de taxe Tobin, appelaient à voter en faveur de telle initiative populaire cantonale lancée par la gauche genevoise. Manière indirecte de subventionner les frais d’affichage des partis de gauche avec les cotisations des membres d’ATTAC-Genève. La moitié du budget annuel de l’association a été dilapidée dans ce sponsoring politique, et d’ailleurs sans effet puisque le peuple a massivement rejeté l’initiative populaire sponsorisée par ATTAC-Genève...

Toujours dans les comptes 1999, on trouvait une dépense de 700.- CHF destinée à la « fabrication de banderoles », pour les manifs. Une banderole, c’est deux piquets et un drap. La facture de 700.- CHF était probablement fausse et assurément abusive.

De même, on facturait le loyer d’un local dont l’adresse n’était indiquée sur aucun des documents diffusés par ATTAC-Genève à ses membres. Renseignements pris, le local en question aurait été un petit bureau qu’ATTAC-Genève était censée partager avec l’Association des amis du Monde diplomatique -dont Alberto Velasco était également le président.

Il est manifeste que les membres d’ATTAC-Genève n’avaient pas l’usage d’un local dont on leur dissimulait l’adresse, et qu’il n’y avait donc pas lieu de facturer son loyer à ATTAC-Genève. En réalité, il s’agissait d’un paiement pour une location quasiment fictive, dont les seuls véritables bénéficiaires étaient Alberto Velasco et l’Association des amis du Monde diplomatique.

A noter que le montant de ce loyer, qui était de 232.- CHF selon les comptes 1999 d’ATTAC-Genève, passait à 360.- CHF dans le budget 2000, à quoi s’ajoutaient désormais 150.- CHF de frais d’assurance.

Selon les comptes 1999 d’ATTAC-Genève, les dépenses de frais d’envois étaient facturées 387.- CHF ; tandis que les enveloppes et les timbres étaient facturés 131.- CHF. On peut se demander en quoi les frais d’enveloppes et de timbres se distinguent des frais d’envois et il y a lieu de soupçonner que les mêmes frais étaient facturés deux fois sous des désignations différentes...

Dans le budget 2000, on prévoyait 2500.- CHF de frais d’envois et de timbres... Il était alors pourtant établi que bon nombre de membres d’ATTAC-Genève ne recevaient jamais de courriers et qu’Alberto Velasco s’abstenait même d’expédier la plupart des convocations aux assemblées, ce qui lui permettait de s’assurer que seuls les petits copains de gauche seraient présents dans la salle. Il est peu probable que les achats de timbres budgétisés aient correspondu à des besoins réels. Des timbres peuvent être achetés, puis monnayés (revendus dans un bureau de poste), sans avoir été utilisés. C’est une façon simple et commode pour détourner de l’argent.

Malgré toutes ces affaires, et quelques autres, que j’ai dénoncées à l’époque, jamais aucun des politiciens impliqués n’a été inquiété. Chaque fois que j’ai déposé une plainte pénale, elle a été classée par le Parquet, sans même donner lieu à une enquête. La magistrature genevoise était totalement complice des politiciens corrompus et, quand la presstituée locale mentionnait ces affaires, c’était presque toujours pour me dénigrer et présenter les ripoux comme des « victimes d’un règlement de comptes ».

Ainsi, par exemple, Bernard Bertossa, procureur général à l’époque et dépeint par les médias complaisants comme un pourfendeur de la corruption internationale, a classé la plainte pénale que j’avais déposée contre Alberto Velasco en niant purement et simplement que les abus de confiance et les escroqueries de son petit copain de parti soient constitutifs d’une infraction pénale.

Bernard Bertossa

Saisis d’un recours contre cette décision de classement, les magistrats de la Chambre d’accusation genevoise ont, bien évidemment, confirmé le classement de la plainte. Afin de « justifier » leur décision, les magistrats de la Chambre d’accusation ont écrit que les « affirmations [...] selon lesquelles Alberto Velasco aurait commis un abus de confiance, en présentant comme obligatoire aux nouveaux membres le versement de cotisations de 10.- FS à 30.- FS d’adhésion à ATTAC-Genève, ne sont aucunement étayées et paraissent peu vraisemblables ». En réalité, ces affirmations étaient étayées par deux textes diffusés aux membres d’ATTAC-Genève, et elles étaient d’autant plus vraisemblables que ces textes étaient signés par Alberto Velasco. La mauvaise foi des juges était donc manifeste.

N’importe quelle enquête un tant soit peu sérieuse aurait permis de recueillir les aveux des coupables. Il suffisait de les interroger en même temps, séparément, en affirmant à chacun que les autres avaient avoué. Quant aux membres de tous ces comités d’associations qui n’étaient pas personnellement impliqués dans les malversations financières, ils auraient vraisemblablement reconnus la véracité des faits que j’avais dénoncés.

Ainsi, par exemple, à propos de l’Association de défense des chômeurs, il y a eu une procédure judiciaire civile, jugée devant le Tribunal de 1ère instance de Genève, consacrée à une manipulation d’une assemblée générale de l’association par des membres du Parti du Travail. Ces membres agissaient suivant les instructions de leur copine de parti Loly Bolay-Cruz, alors employée à mi-temps au secrétariat de l’association. A l’époque, j’avais dénoncé cette affaire dans un article. Le président du Parti du Travail, Jean Spielmann, qui était également parlementaire cantonal et fédéral, m’avait traité de « fabulateur » dans un article publié par une feuille de chou de son parti. Dans un autre article, Loly Bolay-Cruz m’avait accusé d’avoir « détruit » l’Association de défense des chômeurs. Comme il ne s’agissait pas d’une procédure pénale, le procureur général n’a pas eu la possibilité de classer la plainte que j’ai déposée contre ces deux individus. Ainsi, la propre secrétaire de Jean Spielmann, deux conseillers municipaux et une militante du Parti du Travail ont pu témoigner devant le tribunal et ont confirmé la véracité de mon récit des événements.

Jean Spielmann

Néanmoins, il m’a fallu aller jusqu’au Tribunal fédéral suisse pour que mes adversaires soient finalement condamnés à me payer des indemnités pour tort moral. J’ai remis l’intégralité de la somme reçue à mon avocat, car il s’était occupé de l’affaire au tarif de l’assistance juridique.

Dans l’affaire Velasco, la complicité de la magistrature genevoise ne s’est pas limitée au classement de ma plainte pénale par le procureur général Bernard Bertossa avec la bénédiction de la Chambre d’accusation.

En effet, Alberto Velasco avait eu le toupet de déposer à mon encontre une plainte pénale pour « calomnie ».

Probablement sur les conseils de son avocat Christian Ferrazino, alors également député d’extrême gauche au parlement cantonal, la plainte pénale d’Alberto Velasco ne visait pas les articles que je lui avais consacrés, mais une lettre personnelle dans laquelle je racontais les mêmes faits à un membre d’ATTAC-Genève qui m’avait contacté pour me demander des précisions à la suite de la publication d’un de mes articles. Cet individu était probablement un provocateur membre du parti socialiste genevois et je pense qu’il m’avait contacté à la demande d’Alberto Velasco. En effet, le fait que j’aie relaté les agissements délictueux d’Alberto Velasco dans une lettre personnelle allait permettre de nier l’« intérêt public ou privé prépondérant » de mon texte d’un point de vue juridique, ce qui n’était pas possible pour le même récit dans un article de presse...

Sur la seule base des allégations d’Alberto Velasco, sans exiger de lui une quelconque preuve que j’aurais menti, et plus encore délibérément menti à son propos, Bernard Bertossa, tellement empressé à classer les plaintes pénales dont j’étais l’auteur, s’est cette fois empressé de m’inculper, puis de rendre à mon encontre une ordonnance de condamnation pour « calomnie ».

Comme j’ai fait opposition à cette ordonnance de condamnation, l’affaire a été renvoyée devant le Tribunal de Police de Genève. Celui-ci était présidé par Nathalie Magnenat-Fuchs, membre du parti socialiste comme Bernard Bertossa et Alberto Velasco. Aussitôt que j’ai eu la parole, j’ai rappelé qu’Alberto Velasco m’avait accusé de « calomnie » et j’ai demandé où étaient les preuves de mes prétendues calomnies. Nathalie Magnenat-Fuchs savait bien qu’Alberto Velasco était incapable de prouver la véracité de ses allégations, puisque j’avais déposé au greffe de son tribunal une copie de divers documents diffusés par Alberto Velasco aux membres d’ATTAC-Genève et que ces documents prouvaient la véracité de mes accusations. Si elle avait été un tant soit peu intègre, Nathalie Magnenat-Fuchs aurait dû reconnaître mon innocence et engager une procédure judiciaire contre Alberto Velasco pour « dénonciation calomnieuse » et « tentative d’induire la justice en erreur ».

Afin de couvrir Alberto Velasco, Nathalie Magnenat-Fuchs a donc recouru à une astuce juridique. En plein procès, elle a modifié le motif de mon inculpation. Je n’étais plus inculpé pour « calomnie », mais pour « diffamation ». En effet, selon le droit pénal suisse, si dans une affaire de calomnie c’est au plaignant de prouver que l’accusé a menti et qu’il a menti délibérément, dans une affaire de diffamation c’est au contraire à l’accusé d’apporter la preuve de la véracité de ses allégations et le Tribunal peut lui refuser la possibilité d’administrer cette « preuve libératoire » et le condamner. C’est précisément ce qu’a décidé de faire Nathalie Magnenat-Fuchs. Elle s’est « justifiée » en contestant « l’intérêt public ou privé prépondérant » du contenu de ma lettre au correspondant d’ATTAC-Genève et m’a condamné pour « diffamation » après avoir refusé de tenir compte de mes preuves et d’auditionner mes témoins.

Au bout du compte, dans toutes les affaires de malversations impliquant des politiciens genevois que j’ai dénoncées sur une période de plusieurs années, dans des articles et souvent aussi au moyen de plaintes pénales, non seulement jamais aucun d’entre eux n’a été inquiété, mais je suis le seul à avoir été condamné par les tribunaux, et on m’a condamné pour avoir dénoncé leurs magouilles. Aux yeux de cette magistrature corrompue, l’ennemi public, c’était moi, pas les politiciens ripoux…

Face à mes efforts de lutte contre la corruption, la réaction du milieu politique dans son ensemble, loin d’être approbatrice, se résumait à : « De quoi se mêle-t-il ? ». Ceux qui m’approuvaient en privé gardaient le silence en public. Ils ne voulaient « pas d’histoires ». Les politiciens ripoux ont pu poursuivre leur petite carrière d’opportunistes sans problème et bénéficier d’articles complaisants dans la presstituée locale. Ainsi, une demi-douzaine d’années après ses « exploits » à la tête d’ATTAC-Genève, Alberto Velasco s’est retrouvé à présider la commission de contrôle de gestion du parlement cantonal genevois… (3)

Il faut bien voir que, malgré leurs divergences politiques, les politiciens de droite ont intérêt à couvrir les magouilles des politiciens de gauche. Tout d’abord, expliquent-ils hypocritement, en dénonçant les magouilles du milieu politique, on « alimente le tous pourris du Café du commerce ». C’est du « populisme », de la « démagogie ». On « discrédite les institutions ». Visez un peu mon souci de l’intérêt public. Ce ne sont pas les politiciens ripoux qui discréditent les institutions, mais ceux qui dénoncent leurs agissements…

Et puis, quand les élus (y compris ceux des partis de droite) votent une subvention à une association plus ou moins bidon contrôlée par des politiciens de gauche, ils n’ignorent pas qu’une bonne partie de l’argent sera détournée. Il est même prévu que cela se passe comme ça. En échange de cette faveur, les partis de gauche concernés renonceront à s’opposer à tel ou tel projet de la droite (par exemple un parking ou des immeubles de logements de luxe) qu’ils menaçaient d’un référendum ou d’une procédure judiciaire civile. Une telle opposition est susceptible d’entraîner d’importants délais dans l’exécution des travaux de chantier. Comme le projet est financé par des emprunts bancaires, chaque jour qui passe se traduit par des intérêts à payer aux banques. On préfère régler le problème en votant une subvention aux petits copains des élus de gauche. D’autant plus que la facture sera payée par l’ensemble des contribuables.

Enfin, tout ce beau monde se tient par la barbichette, car les politiciens de droite ne sont pas moins corrompus que ceux de gauche, bien au contraire, et leurs magouilles portent sur des milliards de francs, toujours au préjudice l’ensemble de la population et au profit des riches, accablés de cadeaux fiscaux alors même qu’on ne cesse de diminuer ou de supprimer des prestations sociales, qu’on s’attaque continuellement aux chômeurs, aux retraités, aux invalides, aux salariés, et que les primes d’assurance maladie ne cessent de grimper, amputant toujours davantage le pouvoir d’achat réel des individus.

Les politiciens de droite se remplissent les poches en trahissant les intérêts de leurs concitoyens au profit des lobbies, qu’il s’agisse du lobby des banquiers, du lobby des assureurs, du lobby des multinationales, du lobby des marchands de canons, du lobby juif, etc…

Le conseiller d’Etat (ministre cantonal genevois) Mauro Poggia, en charge du Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé, est l’un des rares élus en fonction à dénoncer publiquement la corruption du milieu politique suisse. D’ordinaire, ils attendent d’avoir démissionné de leur parti.

Mauro Poggia

Mauro Poggia a écrit, à propos d’élus du parlement fédéral, que « Personne ne s’émeut du fait que le conseiller national Stahl ait son adresse postale au Groupe Mutuel [..…] ni que 7 des 13 membres de la Commission de la santé du Conseil des Etats (chambre des cantons au parlement fédéral, FB) soient liés à des assureurs […] Et voici, cerise sur le gâteau, que l’on vient nous proposer un candidat UDC au Conseil fédéral (exécutif de la confédération, FB) qui n’est autre que Heinz Brand, conseiller national des Grisons, président du conseil d’administration de ... santésuisse (lobby des assurances maladie, FB). Ainsi la formule magique, nouvelle version, permettra "magiquement", par un tour de passe-passe de plus, à nos chers (très chers) assureurs de continuer impunément à danser sur notre ventre » (4). […]

Dans une suite à son premier article (5), Mauro Poggia revient à la charge contre la majorité automatique que détiennent les marionnettes des assureurs, aussi bien au sein de la commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil des Etats qu’au sein de la commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil national (chambre du peuple au parlement fédéral), où ils peuvent donc faire adopter tout ce que le lobby des assureurs leur demande :

« Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil des Etats

Membres : 13

Majorité : 7

PLR + UDC : 5 […]

Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil national

Membres : 25

Majorité : 13

PLR + UDC + PBD : 13 […]

Cela fait donc 16 Conseiller Nationaux, majorité absolue encore, qui sont liés soit à des acteurs du domaine de la santé, soit à des partis directement impliqués auprès des assureurs-maladie suisses. Dans ces conditions, comment espérer un débat démocratique, ouvert et seulement...intelligent, qui permette de faire adopter des solutions qui ne seraient pas préalablement validées par nos assureurs, quand elles n’émaneraient pas d’eux directement ?

Mais si l’on conçoit aisément qu’un agriculteur élu l’ait été pour défendre l’agriculture, un industriel, pour soutenir notre industrie, et même un PLR pour porter les valeurs d’une économie libérale, ces parlementaires-là n’ont à l’évidence pas été élus pour défendre les assureurs-maladie et les lobbys de la pharma contre les assurés de notre pays. Or, la majorité d’entre eux fait partie, au mieux, de Forum Santé pour tous, dont on peut apprécier les prises de position, et, au pire, d’un groupe de réflexion copieusement rémunéré du Groupe Mutuel, ou d’un conseil d’administration d’un assureur ».

Mauro Poggia ne compte manifestement pas sur les autres élus pour lutter contre la corruption qu’il dénonce. Ceux qui ne se sont pas vendus ne veulent « pas d’histoires ». Toujours la même lâcheté morale et la même irresponsabilité.

« Il est donc regrettable de constater », conclut Mauro Poggia, « que seule une initiative populaire permettra des changements majeurs du système. Et cette initiative devra, cette fois-ci, être citoyenne, afin de ne pas être estampillée des couleurs de la gauche, et ne pas faire sombrer le débat dans une confrontation stérile gauche-droite, qui occulterait le vrai débat de fond, qui doit être celui de l’accès durable à une médecine de qualité à un coût supportable, ainsi que du libre choix de son médecin ».

La solution suggérée par Mauro Poggia paraît naïve. Afin de réunir dans les délais légaux les signatures requises pour la validation d’une initiative populaire, particulièrement à l’échelon national, il faut une organisation disposant de moyens importants aussi bien financiers qu’en nombre de militants, rémunérés ou non. Ce n’est pas à la portée d’une quelconque association citoyenne de quartier.

Pour commencer, il faut avoir les moyens de faire connaître l’initiative au public. On ne peut pas compter sur la presstituée locale pour informer le public objectivement. La presstituée locale appartient aux riches, aux corrupteurs. Au lieu de dénoncer les politiciens corrompus, la presstituée locale loue « leur engagement au service de l’économie ». Pour avoir une chance de convaincre la masse des électeurs, il faut donc pouvoir payer l’impression de tracts ou de brochures, les distribuer dans les boîtes aux lettres, acheter aux journaux des pages au tarif publicitaire, etc… Et puis, qu’il pleuve ou qu’il gèle, il faut que des centaines, voire des milliers de militants tiennent, dans une multitude de localités simultanément, des stands pour récolter auprès des passants les signatures requises. Autrement dit, pour qu’une initiative populaire puisse obtenir en temps voulu le nombre de signatures requises, il faut le soutien de partis politiques ou de syndicats. Les syndicats sont d’ailleurs noyautés par tel ou tel parti de gauche. Autant compter sur des pyromanes pour éteindre l’incendie.

Voilà vers quels genres de situations est entraînée une société quand la lâcheté morale prédomine et que ceux qui auraient le pouvoir de réagir ne songent qu’à « éviter des histoires » par opportunisme à courte vue.

Frank BRUNNER

Notes :

(1) http://www.interet-general.info/spip.php?rubrique291

(2) https://www.admin.ch/opc/fr/classified-compilation/19370083/index.html#a151à

(3) http://www.interet-general.info/spip.php?article7033

(4) http://poggia.blog.tdg.ch/archive/2015/11/06/corruption-swiss-made-271537.html

(5) http://poggia.blog.tdg.ch/archive/2015/12/21/corruption-swiss-made-suite-et-pas-fin-272780.html

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