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samedi 10 décembre 2016
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Le Courrier, 22 avril 2016

Colombia : Les aqueducs populaires font de la résistance

par Christophe KOESSLER


Paysage de Los Llanos

Le chant des cigales couvre presque nos paroles sous le climat torride des Llanos, au centre de la Colombie. En remontant à pied le Caño Grande, dans la périphérie de la ville de Villavicencio, Ricardo Alvarez raconte comment sa communauté s’approvisionne en eau : « Nous avons construit par nos propres moyens un aqueduc prenant sa source plus haut sur la rivière. L’eau n’est pas potable mais elle permet d’approvisionner directement, via une modeste cotisation, nos quelque 800 maisons », explique le président du Conseil d’action communal de Playa Rica, ce quartier pauvre de la capitale du Département du Meta. Une initiative qui est loin d’être isolée en Colombie : face à l’absence de service public en matière d’approvisionnement du précieux liquide dans une très grande partie du pays, les habitants s’organisent eux-mêmes.


Colombia

Aujourd’hui, plus de 12000 « aqueducs communautaires », autogérés par leurs usagers, permettent aux communautés locales colombiennes de se débrouiller presque sans aide extérieure. A eux seuls, ils fournissent en eau 40 % des habitants des campagnes, et 20 % de ceux de certaines villes, comme Villavicencio, Pereira et Ibagué.

Mais depuis le milieu des années 1990, l’Etat essaie d’en récupérer un certain nombre, en particulier dans le cadre de « partenariats publics-privés » encouragés par les institutions financières internationales, lesquelles président à l’entrée en scène d’entreprises privées, dont des multinationales européennes. Pour la communauté de Playa Rica, comme pour un nombre croissant d’autres à travers tout le pays, il n’en est pas question : « La municipalité veut s’emparer de nos installations sans indemnisations dans le but de commercialiser l’eau de la rivière. Nous nous opposons à cette privatisation rampante », tonne Ricardo Alvarez.

Ricardo Alvarez

Les trois ou quatre précédents où les pouvoirs publics ont saisi les aqueducs communautaires dans le Département du Meta ont plutôt alarmé les riverains : les prix ont explosé, de trois à cinq fois le prix initial selon les ONG locales, car le service communautaire est particulièrement bon marché. A l’échelle nationale, les tarifs des services de l’eau ont augmenté de 20 % à 30 % en termes nominaux depuis que l’Etat s’est associé avec des entreprises à but lucratif, selon l’association colombienne de défense de l’environnement Ecofondo.

L’Etat utiliserait différentes stratégies pour s’approprier les infrastructures communautaires. L’une d’entre elles : l’imposition de nouvelles exigences difficiles à remplir dans ces zones défavorisées. « L’autorité départementale nous demande, par exemple, de planter 1000 arbres par année (comme mesure d’accompagnement environnemental) et de mandater une entreprise spécialisée pour mesurer le débit de la rivière. Or, les cotisations des usagers que nous récoltons tous les mois suffisent à peine à couvrir les frais de la maintenance de l’aqueduc ; nous ne pouvons pas nous permettre de telles dépenses ». Pourtant, si ces conditions ne sont pas remplies, l’autorité menace de ne plus octroyer la licence d’exploitation. « C’est ce qu’ils veulent, et l’attribuer à l’entreprise municipale associée à des privés », soupire le conseiller de Playa Rica. « Si l’Etat voulait vraiment améliorer le service, il pourrait nous aider à réunir 200 millions de pesos (65000 francs suisses) pour construire une station de traitement afin de rendre notre eau propre à la consommation ».

Autre tactique pour s’emparer des aqueducs : coopter certains dirigeants des communautés en leur faisant miroiter une participation financière personnelle au capital de la nouvelle entreprise. C’est le scénario choisi à Porfia, le quartier qui abrite l’un des plus grands aqueducs communautaires de Villavicencio, alimentant plus de 30000 personnes en eau potable. « Les cinq présidents du Conseil d’action communale veulent faire main basse sur les installations grâce à une entreprise privée qu’ils ont créée, Abascos, qui détiendra 25 % du capital. L’autorité environnementale s’est positionnée de leur côté », déplore Ana Rosa Trujillo. Cette dernière a été élue à la tête du nouveau Conseil mais les présidents sortants refusent de céder la place et contestent les élections. « Cette affaire a généré d’énormes conflits dans le quartier. Cela me rend très triste que tout ce que nous avons investi pour créer ce patrimoine commun risque d’être accaparé par quelques individus qui n’y ont même pas contribué », soupire la responsable.

Vue du quartier de Porfia, à Villavicencio

Du côté de Ceiba, un autre quartier du centre de Villavicencio, on tire les leçons de cette affaire : « Il ne faut pas donner prise à ces tentatives de privatisation. Ne pas se prêter au jeu du "diviser pour mieux régner", mais aussi être exemplaire dans la gestion de l’eau », estime Florinda Castañedo Guttierrez, qui a repris d’une main de fer la direction de l’aqueduc de Ceiba depuis quelques années. Ici, une pompe puise l’or bleu à 150 mètres sous la terre pour desservir 650 foyers. « Ce qui nous manque souvent, c’est une expertise professionnelle qui nous permette de mieux défendre nos intérêts. L’ex-direction a laissé les pouvoirs publics prélever une taxe sur nos égouts, alors que non seulement nous les avons construits nous-mêmes sans aide extérieure, mais la municipalité utilise aussi nos installations pour écouler les eaux usées d’autres quartiers. C’est elle qui devrait nous rémunérer ».

Comme ailleurs en Colombie, l’aqueduc de Ceiba nécessite de nouveaux investissements, mais l’Etat ne verse pas un sou : « Nous cherchons 60 millions de pesos (environ 20000 francs suisses) pour que les usagers puissent avoir accès à l’eau 24 heures sur 24. Aujourd’hui, les robinets ne coulent qu’une heure trente par jour ; les habitants doivent remplir des réservoirs », explique Florinda Castañedo Guttierrez.

Paradoxalement, l’offensive néolibérale menant à la privatisation de l’eau en Colombie pourrait donc entraîner un effet positif sur les aqueducs communautaires qui parviennent à résister : elle les obligera à une meilleure gestion, à serrer les rangs, et à prélever plus systématiquement les cotisations des usagers (généralement l’équivalent de 2 à 6 francs suisses par mois), afin de réaliser les nouveaux investissements nécessaires (aujourd’hui, il n’est pas rare que plus de la moitié des habitants ne contribuent pas au pot commun). En attendant que les pouvoirs publics se décident à enfin adopter une politique responsable de manière à garantir que le droit à l’eau –pourtant reconnu par les institutions colombiennes– ne soit plus un vain mot.

Manifestation pour le droit à l’eau

La marchandisation, de la théorie à la pratique

Dans de nombreux pays, du chemin a été fait depuis la Conférence internationale sur l’eau et le développement de 1992 qui a lancé la course mondiale à la marchandisation de l’eau. En Colombie, pas moins de 20 % de toutes les infrastructures de gestion de l’or bleu sont passées en mains privées de 1994 à 2008, relève l’association Ecofondo dans un rapport. Et jusqu’à 70 % dans les plus grandes villes du pays.

Une politique présentée par le gouvernement comme le seul moyen de développer les installations afin d’améliorer le service et de fournir l’eau courante à l’ensemble des ménages. Pourtant, note Ecofondo, la couverture du réseau d’eau à domicile n’a augmenté que de 7 % en quinze ans, alors qu’entre 1964 et 1993, les progrès ont été supérieurs.

Pendant ce temps, en raison de l’augmentation générale des prix de l’eau –passant d’un montant fixé par l’Etat à un prix de revient–, le nombre des usagers qui ont été déconnectés du réseau, car insolvables, a explosé, passant à plus de 400000 dans les grandes villes. D’autant que les subsides versés aux ménages pour leur approvisionnement en eau ont fortement baissé au début des années 1990. Ainsi, en 2009 (aucun chiffre plus récent n’est disponible), 14,4 millions de Colombiens (soit près d’un tiers de la population) se trouvaient dans une situation de risque moyen à élevé de pénurie d’eau, notait le Défenseur du peuple, l’ombudsman colombien.

Pour un négoce privé financé à taux hautement préférentiels par des institutions comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et la Banque interaméricaine de développement, le résultat s’avère « catastrophique », estime Ecofondo, alors qu’il permet à des entreprises de dégager des profits confortables. Le gouvernement a lui-même dû reconnaître le fiasco de son premier programme basé sur les partenariats publics-privés, souligne Diego Martínez, dans un autre rapport de l’ONG Censat Agua Viva : « En 2011, la ministre en charge du dossier a annoncé l’échec des Plans départementaux de l’eau, en raison de la bureaucratisation des entités territoriales ». Un paradoxe quand on sait que l’arrivée du secteur privé capitaliste devait justement alléger les « lourdeurs » administratives. Détournements de fonds, corruption et constructions d’infrastructures sans utilité quelconque (les éléphants blancs) se sont au contraire généralisés. Cela n’a pourtant pas amené le nouveau gouvernement du président Juan Manuel Santos à changer de cap, selon l’expert de Censat Agua Viva : « Les Plans départementaux de seconde génération sont organisés selon les mêmes prémisses, comptant pour une grand part sur les opérateurs privés pour les mettre en œuvre ».

Du nouveau toutefois : l’aide publique au développement entre désormais en jeu, la coopération espagnole surtout. Celle-ci a créé le Fonds de coopération pour l’eau et le traitement des eaux usées (le Fonds de l’eau). Mais cette générosité ne serait pas dénuée d’arrière-pensées : « Selon l’enquête du journal El Confidential, les entreprises espagnoles sont chargées de tous les travaux financés par le Fonds de l’eau », indique Diego Andrés Martínez Zambrano. Et, là aussi, les résultats laisseraient à désirer : « L’exemple du quartier Nelson Mandela, à Carthagène des Indes, est emblématique. Le Fonds espagnol a financé des travaux de fourniture d’eau et d’égouts réalisés par l’entreprise Aguas de Barcelona, filiale du groupe français Suez, critiquée d’une part pour approvisionner les hôtels de luxe aux dépens des quartiers pauvres. Mais aussi pour avoir triplé les taxes sur les égouts au point que de nombreux ménages s’en sont déconnectés ».

Deux millions de signatures pour le droit à l’eau

Les défenseurs de l’environnement et des droits des communautés ne sont pas restés les bras croisés face au rouleau compresseur néolibéral. Entre 2007 et 2008, ils ont pris leur bâton de pèlerin et ont parcouru toute la Colombie dans le but de réunir des signatures en vue de convoquer un référendum national sur le droit à l’eau et la gestion commune de ce bien public. Résultat : deux millions de signatures réunies en un temps record.

Le texte proposé au vote populaire prévoyait la reconnaissance de l’eau potable comme droit fondamental, la fourniture d’une quantité minimale gratuite, la protection des écosystèmes essentiels au cycle de l’eau et la gestion publique, étatique et communautaire, du service de fourniture et de traitement des eaux usées. Qualifié d’« utopique », le projet a d’abord été dénaturé de sa substance au parlement par de nombreux amendements, avant de se perdre dans les méandres procéduriers de la chambre basse, en 2009. Tant et si bien que le plénum ne s’est finalement jamais prononcé sur le fond.

Mais les associations ne désarment pas pour autant. Une loi spéciale sur le droit à l’eau est en préparation au sein de la société civile, sans doute dans l’espoir d’un changement politique en Colombie dans la foulée d’un accord de paix, toujours en négociation à la Havane, que les ONG appellent de leurs vœux. Une audience publique, réunissant de nombreux représentants de la société civile et quelques élus, a eu lieu au congrès national, en mars 2016, pour porter à nouveau les revendications de la société civile dans l’arène politique. Ce nouveau projet de loi vise en priorité à protéger les aqueducs communautaires des appétits commerciaux des entreprises. « Par leur nature, il ne peuvent être régis par l’actuel législation prévue pour garantir le profit. Un régime spécial est nécessaire pour permettre la gestion publique, participative et communautaire de l’eau », explique, depuis la ville de Medellin, Javier Marquez, membre de la direction de l’ONG Ecofondo. De surcroît, les contributions des aqueducs communautaires vont bien au-delà de la fourniture du précieux liquide, que ce soit en termes de cohésion sociale, de gestion de l’environnement ou d’échanges culturels, indique le spécialiste. « Il s’agit d’un métabolisme social qui nous rappelle la relation inséparable entre les groupes sociaux et leur environnement », ajoute Diego Martinez, de Censat Agua Viva.

Christophe KOESSLER

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