retour article original

vendredi 9 décembre 2016
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Amérique centrale et Caraïbes Antilles françaises
Le Courrier, 3 mai 2016

Antilles françaises : A l’ombre des cocotiers, la presse en rade

par Gilles LABARTHE


Vue de Saint-Pierre et la Montagne Pelée, sur l’île de la Martinique

La liberté de la presse en France apparaît toujours plus menacée. Les DOM-COM, et notamment les Antilles françaises, ne dérogent pas à cette tendance.


Martinique

En quittant la bruyante ville de Fort-de-France, il suffit d’une trentaine de minutes pour rejoindre Saint-Pierre par la route du littoral. Partir à la découverte de l’ancienne capitale de la Martinique, ravagée en 1902 par une éruption volcanique, c’est aussi l’occasion d’admirer au passage de magnifiques plages bordées de cocotiers, sur la côte Nord-Caraïbe : plages du Carbet, Anse Turin, Anse Latouche... Au premier plan, eaux bleues et sable fin, au second, la découpe majestueuse de la montagne Pelée, sur fond de végétation tropicale. La bourgade de Saint-Pierre, jadis surnommée « le petit Paris des Antilles », ne compte plus que 5000 habitants et divers vestiges séculaires. Elle tente de sortir de sa léthargie : « Les pouvoirs publics investissent en misant sur le tourisme culturel. Voyez la maison de la Bourse, l’ancienne chambre de commerce : elle a été reconstruite à l’identique. Cela pourrait vous donner une idée de reportage », suggère un fonctionnaire de la région.

Vue de Saint-Pierre

Pas facile de sortir de l’image « carte postale » qui colle à la Martinique. Tout vous y ramène. Les médias locaux –ou ce qu’il en reste– y contribuent aussi. « Vous cherchez les journaux d’information de la Martinique ? Allez voir au fond du magasin. Il y a le France-Antilles », marmonne le vendeur hors d’âge d’une vieille enseigne presse et papeterie. C’est l’unique titre de presse écrite pour une population de 400000 âmes. Il a été créé en 1964, avec des fonds publics, sous le général de Gaulle, puis racheté par l’industriel Robert Hersant en 1973. Les décennies ont passé, la décolonisation aussi. Jour après jour, la recette de cet ancien organe d’Etat demeure pourtant inchangée : faits divers, comptes rendus de conférence de presse, déclarations officielles, annonces locales et avis mortuaires, contribuant aux recettes du titre. Recettes dont l’opacité des comptes a intéressé les juges du tribunal de Fort-de-France, en 2014.

« En Martinique, il y a des sujets dont on ne parle pas, regrette Marie*, responsable d’une association de développement durable dans le nord de l’île. Regardez toutes ces bananeraies : c’est comme pour les plantations de canne à sucre et les distilleries de rhum. La quasi-totalité reste entre les mains des Békés » (descendants des premiers colons venus de France, ndla). Cette réalité a bien fait l’objet, en 2009, d’une émission Spécial Investigation de Canal +, diffusée dans toute la France (1). Mais les médias des Antilles n’auraient jamais pris l’initiative de traiter eux-mêmes un tel sujet.

« Les Békés ont sur l’île une situation de monopole. Ils contrôlent aussi le commerce, l’import-export », témoigne Chantal*, arrivée en Martinique il y a peu, pour refaire sa vie dans le secteur hôtellerie-restauration. Moi, c’est simple : ici, je ne lis plus la presse. Je m’informe par internet ». C’est aussi ce que recommande l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant : « Internet est une vraie bénédiction pour ce pays car s’il fallait attendre sur la presse officielle (sauf dans de rares cas) pour mettre à jour toutes les magouilles qui y ont cours, on attendrait longtemps. Les sites web et les blogs prennent de plus en plus d’importance dans l’information et la contre-information du citoyen et c’est là une excellente chose, surtout quand on vit dans un pays gangrené par la corruption comme l’est la Martinique depuis une décennie ».

Raphaël Confiant

Ce coup de gueule peut surprendre, de la part d’un doyen de la faculté des Lettres et sciences humaines à l’université des Antilles, auteur plusieurs fois primé pour ses œuvres littéraires. Ulcéré par l’absence de journalisme d’investigation aux Antilles, Raphaël Confiant s’est mis à initier lui-même des enquêtes, entre autres sur les questions environnementales –malversations autour du secteur immobilier, par exemple, ou le scandale du chlordécone, puissant pesticide utilisé pendant trente ans dans les plantations de bananes des Antilles françaises, au mépris de la législation. Il en a même tiré un livre, avec Louis Boutrin (2). Raphaël Confiant est aussi un animateur du site Montray Kréyol, fondé en 2007. D’autres sites d’information, comme Tribune des Antilles, le magazine Antilla, qui recevait il y a quelques années encore les contributions de l’écrivain Patrick Chamoiseau, ou le site de promotion des cultures créoles Potomitan, peuvent servir de « béquilles », faute de mieux.

Car, à quoi ressemble la liberté de la presse en Martinique ? « Il y a encore trop de sujets tabous, poursuit Chantal. J’ai vite été confrontée à la réalité, quand j’ai découvert que mes premiers employeurs planquaient des sacs de cocaïne dans notre établissement ». Outre le trafic de drogue, les ravages du crack sur une jeunesse désœuvrée –50 % des jeunes de moins de 25 ans ne trouveraient pas d’emploi– et le tourisme sexuel, cette entrepreneuse s’interroge en particulier sur le rôle de tête de pont de la perle des Antilles, dans des opérations de blanchiment d’argent et d’évasion fiscale.

La Martinique est concernée par les révélations des « Panama Papers », recensant des sociétés et personnes impliquées dans l’évasion fiscale, selon les fuites d’une base de données interne du cabinet panaméen Mossak Fonseca, l’un des leaders mondiaux de la domiciliation de sociétés offshore. De bouche à oreille, « sept noms de personnalités martiniquaises circulent », confirme le journaliste André Berthon (il s’agirait de trois bénéficiaires et quatre actionnaires). Avant de conclure : « Mais ici, les médias en restent à une position attentiste. Franchement, il n’y a pas d’investigation, faute de moyens et de temps pour les médias privés, et faute des mauvaises habitudes prises depuis longtemps dans les médias publics. Ceux qui s’y essaient sont vite ramenés à la raison : il ne faut pas faire de vagues ».

André Berthon

Evasion fiscale dans les Antilles

Le scénario est classique : « Les hommes d’affaires et politiciens de la métropole sont attendus à leur arrivée en Martinique à l’aéroport du Lamentin. Là, un comité d’accueil leur propose un court séjour ou une croisière vers les îles voisines », résume cette entrepreneuse, qui a plusieurs fois observé le manège. La gamme des services proposés commence par des solutions de défiscalisation, par exemple du côté des iles Vierges, comme à Saint-Martin ou Saint-Barthélémy.

Le cas de Saint-Martin est emblématique. L’île a obtenu, en juillet 2007, le statut de COM (Collectivité d’Outre-mer française, anciennement TOM, dépendant du département de la Guadeloupe). Sa souveraineté est partagée entre la France et les Pays-Bas, mais aucune frontière ne sépare les deux territoires. Ce qui ouvre de multiples possibilités pour blanchir de l’argent et effacer les traces, selon des schémas expliqués par le spécialiste Michel Koutouzis, ancien consultant auprès de l’ONU et de la Commission européenne sur les questions de trafics.

Lors de la crise financière de 2008, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, le premier ministre, François Fillon, déclarait déjà que les paradis fiscaux ne devaient « plus exister ». Dans le même temps, un des habitués de Saint-Martin n’est autre que « le meilleur ami de Nicolas Sarkozy » : le député-maire de Levallois, Patrick Balkany. Il est actuellement mis en examen en France, notamment pour « fraude fiscale, corruption passive et blanchiment de fraude fiscale ». Le nom de Patrick Balkany figurerait sur la liste des « Panama Papers ». La Martinique est aussi en lien avec ce scandale, mais aucune enquête n’a encore été publiée là-dessus.

Patrick Balkany

Qu’il s’agisse de presse écrite, de radio ou de télévision, les « sujets qui fâchent » ne sont thématisés dans les médias des Antilles qu’après des publications effectives en métropole. Le journaliste André Berthon souligne le rôle crucial joué dans ce contexte antillais par les whistlebowers (lanceurs d’alerte). Justement : l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ, à la base des révélations des « Panama Papers ») vient d’annoncer la mise à disposition d’un ensemble des 200000 données concernant des entités et personnes liées à des comptes offshore, lors d’un lancement global prévu le 9 mai 2016. Les journalistes antillais saisiront-ils l’occasion ?

Gilles LABARTHE

*Prénoms fictifs.

Notes :

(1) « Les derniers maîtres de la Martinique », documentaire de Romain Bolzinger.

(2) Chronique d’un empoisonnement annoncé. Le scandale du chlordécone aux Antilles françaises, 1972-2002, Paris, L’Harmattan, 2007.

Liens liés a l'article.Le Courrier

AUTEURS 

  • Gilles LABARTHE

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source