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mercredi 7 décembre 2016
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Al-Massae, 7 mai 2016

Interviews : Jacob Cohen

par Abdessamad ZAALI


Une rue du mellah de Meknès, au Maroc

Question :

- "Vous êtes né, en 1944, au nouveau mellah [quartier juif] de Meknès où vous avez vécu votre enfance. Comment croyez-vous que vous avez vécu votre enfance ? Que pouvez-vous vous remémorer de cette enfance au mellah ?"


Jacob Cohen :

- "Mon père s’est marié très jeune, probablement vers 17 ans. Je tiens à rappeler que l’inscription à l’état civil n’étant pas obligatoire à l’époque, très peu de personnes, au mellah, s’inscrivaient. On ne connaissait donc pas notre âge véritable. J’ai "fixé" ma date vers l’âge de 15 ans.

Mes parents ont loué une chambre dans la cour d’une grande maison, la maison d’un rabbin, Tolédano. Ce rabbin avait une synagogue à son nom, adjacente à la maison, dont les fenêtres donnaient sur notre cour. La famille Tolédano a joué un rôle important, peut-être involontairement, dans ma vie.

Dès l’âge de 3 ans, je crois, on m’a envoyé à cette immense école primaire du mellah. La première année était consacrée à l’étude de la religion en hébreu. C’étaient des méthodes archaïques, comme les vieilles classes "coraniques". Et les professeurs avaient tous les droits. Le premier jour, notre instituteur, un juif du mellah sans grande qualification, a distribué une raclée sur la plante des pieds à tous les élèves. Comme ça ! Et il n’était pas question de se plaindre aux parents.

Nous vivions dans un milieu totalement fermé. Et surpeuplé. Car si moi je suis né au nouveau mellah, dans des maisons de style andalou et des rues goudronnées, la vie dans l’ancien mellah était difficile. Certaines maisons n’avaient ni l’électricité ni l’eau courante. Et les familles s’entassaient, une dans chaque chambre.

Meknès a cette particularité unique : c’est la seule ville au Maroc avec un "nouveau" mellah. Habituellement, lorsque le mellah était plein, les juifs s’installaient dans les autres quartiers, notamment français. C’est ce qui explique le particularisme de la communauté juive de Meknès.

Je n’avais qu’une vague idée du monde extérieur. Sortir du mellah relevait de l’expédition risquée. On n’avait ni télé ni radio, pas de bibliothèque. La religion et la tradition étaient mes seuls repères.

Il y avait un seul café, Le puits de Jacob, où les "dévergondés" s’amusaient et jouaient aux cartes. J’ai compris, bien après, que c’était un tripot où des gens pouvaient perdre leur chemise. Mon oncle, menuisier en ville nouvelle (la ville européenne), se faisait un fric fou en semaine qu’il perdait le dimanche dans des parties de ronda. Je suis sûr, a posteriori, qu’il se faisait gruger. Lorsqu’il est parti en Israël, il n’avait même pas de quoi se payer un dentier. C’est mon père qui l’a aidé.

J’ai traversé cette période, jusqu’à l’âge de 12 ans environ, comme un zombie, entre la maison, l’école et la synagogue. Je ne peux pas dire que j’étais heureux. Je ne pouvais rien imaginer d’autre. Je n’osais prétendre à quoi ce soit. Le mellah m’opprimait (inconsciemment) et me protégeait. C’était tout un monde, mon monde.

Un seul très bon souvenir de cette époque. A 10 ans, probablement pour des raisons d’économie, on m’a fait faire la communion (bar mitsva) avec mon grand frère. En, principe on la fait à 13 ans. J’étais un des derniers à la fêter selon la tradition. J’étais assis sur une chaise portée sur la tête d’un porteur. Un orchestre de musique arabe nous précédait jusqu’à la synagogue, puis la tournée des familles. J’avais un costume gris et une casquette de général. Sans aucun souvenir matériel. Malheureusement, à l’époque, on considérait qu’un appareil photo était un luxe démentiel.

12 ans a été un tournant de ma vie, car j’ai perdu ma mère. Cela m’a laissé dans un face-à-face tendu avec mon père. Ce dernier était religieux et autoritaire. Les raclées étaient rares, mais elles avaient toujours un fondement religieux. Mon fantasme était d’échapper définitivement à ce monde. La disparition de ma mère a développé mon imaginaire.

A 12 ans aussi, nous avions quitté la chambre des Tolédano. Mon père a loué une maison très spacieuse de style andalou.

Je ne partais évidemment pas en vacances. En été, j’accompagnais mon oncle dans son atelier de menuiserie. Et nous allions faire des réparations dans les maisons des "Français". Pour moi, ce fut une révélation. J’avais développé, sans le comprendre, le "complexe du colonisé" (Albert Memmi). Les Français étaient des dieux, des seigneurs, tous beaux et riches. Et je rêvais secrètement qu’une de ces familles m’adopte et me sorte du mellah.

Les "Français" avaient à leur disposition une magnifique piscine publique et des terrains de tennis que nous regardions avec envie lorsque nous allions, à pied évidemment, du mellah à la ville nouvelle, là où il y avait les cinémas.

A partir de 12 ans, ce fut aussi la découverte du cinéma. J’étais trop naïf pour apprécier le cinéma français. Les films américains représentaient pour moi le summum et j’avalais sans la moindre réserve les "valeurs" américaines.

Dans la nouvelle maison, nous avions une radio. Mon rêve jamais réalisé a été d’avoir un électrophone. Je fus bercé, bien sûr, par la musique américaine.

Même si je ne m’en rendais pas compte à l’époque, ma vie a entamé un basculement qui aurait pu me mener vers le fanatisme religieux ou l’extrémisme sioniste.

Je crois que ce fut une époque de grande frustration. Je touchais par bribes le monde occidental –je crois avoir déjà des prédispositions pour la lecture, la musique et l’aventure–, mais je me sentais entravé, inconsciemment. Mes révoltes étaient muettes et intériorisées.

C’est après avoir vécu à l’étranger et être retourné au Maroc dans les années 1980, et avoir passé plusieurs grandes fêtes juives dans la famille Kessous, un rabbin ami de mon père, dans le nouveau mellah de Meknès, que j’ai réalisé à quel point la vie du mellah était excessivement riche, humainement parlant. Rétrospectivement, alors, en essayant de recoller les souvenirs, le mellah de Meknès aurait pu être le théâtre de films à la Fellini ou Dino Risi.

Mon immense regret est que tout cela a disparu, comme englouti dans le néant. Il reste, certes, quelques survivances ici ou là, mais hors du tissu d’origine. Personnellement, même 50 ans après, il me vient comme une fulgurance, une musique de l’époque ou le parfum d’un plat".

Jacob Cohen

-"Vous êtes un bon conteur, M. Cohen. Que pouvez-vous vous remémorer de cette école primaire du mellah, de professeurs, de vos camarades de classe ? Que sont-ils devenus ?"

- "L’école s’appelait Êm Habanim (la mère des enfants). Construite presque à la lisière de l’ancien mellah. Ses promoteurs ont vu grand. C’est un grand bâtiment carré, avec des salles tout autour, au rez-de-chaussée et sur deux étages. Une quarantaine de classes, facilement. L’enseignement était traditionnel, mais de qualité. Discipline, rigueur, envie d’apprendre.

Après une première année de liturgie hébraïque, j’ai dû faire cinq années d’école primaire en français, ce qui, pour moi comme pour les autres, était une découverte. Notre langue maternelle était l’arabe (darija). Le français était comme une langue étrangère, mais dans laquelle j’ai plongé avec avidité. Ça représentait la modernité. Les enseignants du primaire étaient qualifiés (pas comme ceux de la religion juive), moins fanatiques et moins brutaux. Mais il y avait cette impression de masse et de ramassis de toute une enfance qui venait du fin fonds de l’ancien mellah et qui, à mon avis, ne suivait pas. La majorité de cette population déclassée a été la première à partir en Israël.

Mais mon père tenait à ce que je reste le plus longtemps possible dans cette école, pour des raisons religieuses. Car dans le nouveau mellah, il y avait, à côté du cours complémentaire (l’équivalent du collège), une école primaire plus moderne, plus spacieuse, plus "à la française", où j’ai fait mes deux dernières années de primaire, avant le certificat d’études.

Il s’est fait comme une sélection naturelle entre ces deux niveaux d’enseignement. Car la majorité des jeunes qui passaient par le cours complémentaire ont fait des études supérieures et n’ont pas été sensibles aux sirènes sionistes. Ils se sont établis pour la plupart en France ou au Canada.

Personnellement, mon éducation a failli s’arrêter au certificat d’études. J’étais pourtant parmi les meilleurs élèves. Mais mon père avait décelé en moi les graines de la désobéissance et du manque d’enthousiasme pour la pratique religieuse. Il avait décidé de m’envoyer dans une yeshiva ( école réservée à l’étude de la religion), à Tanger, ce qui aurait mis fin à toute éducation scolaire. Mais la personne qui devait m’y emmener (j’étais jeune et c’était l’époque troublée de l’indépendance) s’était désistée, et pour des tas d’autres raisons cela ne s’est pas fait par la suite".

-"Quel âge aviez-vous quand avez-vous pris conscience de votre religion et que vous étiez de confession différente de celle de la majorité ?"

- "En fait, je suis né et j’ai ouvert les yeux dans un environnement exclusivement juif, bercé par les psalmodies de la synagogue, les invocations divines, les bénédictions multiples, les périples quotidiens à la synagogue. Tout était juif autour de moi, 100 % juif.

C’est progressivement que j’ai réalisé qu’il y avait d’autres gens et d’autres religions autour. Je n’avait pas eu la chance, à l’époque, comme la majorité d’ailleurs des petits juifs, de sortir du mellah et encore moins de voyager dans une autre ville.

J’ai seulement pris conscience d’être différent, d’appartenir à une communauté à part, une communauté vaguement en danger. J’ai grandi avec le sentiment, justifié ou non, que je pouvais être en danger, sorti du mellah, que l’arbitraire (dont je ne connaissais pas le sens) régnait à l’extérieur. Ce sentiment était renforcé, à Meknès, parce que le mellah était uniforme et séparé.

C’est à partir de 10-11 ans que je suis sorti du mellah, pour aller à la piscine, au cinéma, ou accompagner mon oncle. C’est à 17 ans que je suis allé, pour la première fois, dans une autre ville : Tanger.

Les enfants juifs des autres villes n’ont probablement pas connu cela, du moins pas aussi intensément. Ce sentiment de particularisme intense et craintif m’a poursuivi jusqu’à mon premier départ du Maroc, en 1967, et que je croyais définitif".

-"Cette période de votre enfance a coïncidé avec la naissance de l’Etat d’Israël. Comment vous ou les membres de votre famille avez vécu cette période ? Comment vos parents et les adultes de votre communauté parlaient-ils de cela à vous, les enfants ?"

- "Mon premier souvenir de l’intrusion sioniste dans le mellah de Meknès remonte à 1948-1949, lorsque ma tante du côté paternel a cédé aux pressions des « sionistes » –ainsi que l’on appelait ces gens qui venaient d’un ailleurs mythique et qui n’avaient pas l’air de juifs– et leur a confié un de ses garçons pour qu’il ait un avenir meilleur. Elle habitait dans l’ancien mellah. Famille nombreuse et conditions précaires. Evidemment, les sionistes n’ont plus donné de nouvelles du garçon qui avait 12-13 ans. Et donc sa mère a fini par pousser au départ pour revoir son fils. C’était une des techniques des sionistes pour amorcer les départs.

Mon deuxième souvenir remonte à 1950-1951. J’avais à peine 6 ans. On prenait des photos de classe dans la cour de la grande école primaire. On peut en voir un exemple si on va sur Google images et qu’on cherche : photos de classe mellah de Meknès. On remarque que, derrière les élèves, accrochée au mur, il y a une grande photo de Herzl et de la carte d’Israël. Rétrospectivement, je suis convaincu que le directeur de l’école, Monsieur Lerner, un juif ashkénaze non marocain, était un sioniste convaincu.

Les sionistes passaient aussi dans toutes les maisons et nous remettaient une petite boîte en métal "bleu-blanc" avec la carte d’Israël, dans laquelle on glissait une pièce, et, une fois par semaine, ils venaient vider les boîtes.

C’était une période très agitée. La lutte pour l’indépendance du Maroc, avec son cortège de violences et d’incertitudes. On se posait beaucoup de questions. Des départs isolés créaient des trous dans le tissu familial. En 1953-1954, deux oncles maternels sont partis. Malgré tout, les sionistes avaient du mal.

Il faut dire que les "sionistes" avaient mauvaise réputation auprès des rabbins, à cause de leur mépris de la religion. Ils avaient, par exemple, loué un local, ouvert même le shabbat, jour sacré, ce qui représentait un sacrilège terrible. On nous mettait en garde contre ces "renégats".

Les agents sionistes ont créé à Meknès quatre mouvement de jeunesse sionistes, clandestins à partir de 1956, pour faire partir les jeunes. J’en ai fait partie pendant quatre ans. Ils utilisaient toutes sortes de méthodes pour faire partir un jeune. J’en ai vu un qui est parti à 16 ans, à l’insu de sa famille. Et celle-ci a fini par partir en Israël. La radio sioniste avait lancé un programme sur ondes courtes, en arabe dialectal, dans lequel les juifs installés en Israël (dans des conditions lamentables, mais ça on ne le savait pas encore) lançaient des appels à leurs proches pour les rejoindre.

L’indépendance du Maroc n’a pas apporté la sérénité au sein du mellah. Les juifs pressentaient qu’ils n’auraient pas les mêmes droits et ne seraient pas traités sur un pied d’égalité. Une certaine bourgeoisie nationaliste marocaine avait intérêt à les voir partir. L’affaire Tolédano par exemple : un haut fonctionnaire des finances accusé de "corruption". Au début des années 1960, la jeunesse juive du mellah était définitivement convaincue qu’il fallait quitter le pays.

De 1961 à 1963, le mellah s’est vidé de moitié. Après l’accord conclu avec Hassan II. Les familles partaient sans passeport, juste avec un papier administratif. Mais les nouvelles qui arrivaient d’Israël n’étaient pas rassurantes. Et les juifs qui restaient ont commencé à partir vers la France et le Canada. Le mouvement amorcé par les sionistes a fini par payer. Les juifs de Meknès, de près de 17000 âmes à l’origine, ne sont plus que quelques dizaines".

-"Vous dites : « on glissait une pièce et, une fois par semaine, ils venaient vider les boîtes ». Cela pour aider Israël, n’est–ce pas ?"

- "Oui, c’était comme une tirelire".

-"Dans le mouvement, comment travailliez-vous pour convaincre les jeunes ? Quelles sortes de méthodes utilisiez-vous pour faire partir les jeunes et pourquoi avez-vous quitté le sionisme après quatre ans ?"

- "Il y avait une section, à Meknès, de notre mouvement, le DROR, à tendance sioniste-marxiste. Evidemment, je ne le savais pas en m’engageant. J’aurais pu être contacté par un autre mouvement, de tendance religieuse ou extrémiste de droite. Une voisine, un jour, m’a demandé : « Jacob, tu veux faire partie d’un mouvement sioniste clandestin » ? Moi, c’est le mot clandestin qui m’a emballé. Je ne lisais à l’époque que des romans policiers ou d’espionnage. Je pensais donc que j’allais vivre une aventure extraordinaire. Le jour dit, on m’a emmené dans un appartement de la ville nouvelle. Je précise ici que j’ai rencontré par la suite des agents secrets israéliens installés au Maroc avec des passeports belges et qui louaient ces appartements sous de fausses appellations. On m’a fait prêter un serment de fidélité, les yeux bandés, sur un drapeau israélien. C’était très impressionnant.

Par la suite, on se réunissait en général deux ou trois fois par mois et un "envoyé" qui se faisait appeler Mario, venait nous donner des leçons sur le sionisme, et sur la vision "sioniste-marxiste" du mouvement. En substance, le peuple juif devait se régénérer en Palestine en adoptant le socialisme des kibboutzim.

Pour moi, ce fut comme une révélation (comme j’aurais pu croire à n’importe quelle autre doctrine). A 16 ans, on a l’esprit malléable.

A 17 et 18 ans, je suis allé, à Tanger, dans un internat religieux. J’y ai fait ma seconde et ma première. Mais j’ai poursuivi mes activités dans le même mouvement.

Retour à Meknès où j’ai fait la terminale au lycée Moulay Ismael. J’étais devenu une espèce de cadre du mouvement. J’allais souvent à Casablanca, rencontrer les "envoyés".

Le mouvement "clandestin" organisait même des colloques de trois ou quatre jours, avec des jeunes de différentes villes, dans des bâtiments de ferme, pendant lesquels on nous gavait de conférences, et on apprenait les chansons et les danses folkloriques des "pionniers".

Le but, toujours, était de pousser le jeune à partir au kibboutz, à réaliser l’idéal. Le kibboutz nous paraissait un lieu fabuleux où on pouvait vivre l’aventure sioniste. Mais, finalement, les candidats au départ n’étaient pas nombreux. La plupart des jeunes faisaient comme si. Ils n’étaient pas dupes, n’étaient pas submergés par l’idéal. En juin 1964, il était évident pour tous les camarades que j’allais partir au kibboutz. Que "Jacob" ne pouvait faire autrement que de réaliser l’idéal. J’ai même failli ne pas passer le bac, tellement j’étais sûr de moi. Et puis, je l’ai passé quand même, je ne sais pas pourquoi. Peut-être comme un défi personnel. Et je l’ai eu, de justesse.

Mais j’avais donné mon accord au mouvement pour partir en août. Et je l’ai annoncé à mon père. Et là, mon père a failli s’étrangler. En tant que religieux, mon père haïssait les "sionistes" qui, pour lui, étaient des renégats, n’étaient pas des juifs. Qu’a fait mon père ? Il n’avait aucune chance avec moi. Il a prié Rébecca Tolédano, notre ex-voisine de me convaincre.

Il faut vous dire que, quelques mois auparavant, le parlement israélien avait adopté une loi accordant aux bacheliers d’origine nord-africaine une bourse pour étudier à l’université et le sursis pour le service militaire. Des conditions exceptionnelles dont aucun Israélien ne bénéficiait.

Cette brave Tolédano est venue me voir tous les jours, me tenant à peu près le discours suivant : « Jacob, va à l’université. Tu peux toujours aller au kibboutz en été. Au moins, si tu n’arrives pas à t’adapter au kibboutz, tu auras fait des études ». Elle a fait ça pendant plus d’un mois, jusqu’à ce que je craque.

Je devais partir un jeudi, avec le mouvement. Le vendredi d’avant, je vais à l’Agence juive, qui avait un bureau à Meknès sous un faux nom : la HIAS (genre de bureau d’aide pour partir au Canada). J’ai dit que j’avais le bac et que je voulais étudier à l’université en bénéficiant de la fameuse loi, mais que j’étais supposé partir le jeudi avec le mouvement DROR. On me dit alors que je pouvais partir par le même vol, mais en tant que futur boursier du gouvernement israélien. Quand j’ai annoncé la nouvelle à mon père, il était très heureux.

Le lendemain, samedi, je vais au local du mouvement. Mario, tout fier, me tend un billet de car pour Casa pour le mercredi. On était une quinzaine. Alors je dis : « il y a un petit changement ». Stupeur autour de moi. Comment ? "Jacob" renonce ? Pas possible ! Alors j’explique que je vais en Israël, mais à l’université. Mario fait la gueule. Il n’était pas content.

Le lendemain, dimanche, je vais à l’Agence juive pour régler les derniers préparatifs. Et là on me dit que je ne peux pas partir. On a mis un veto sur mon dossier. Ce qui était illégal. Et l’employé de m’expliquer : « vous comprenez, c’est le Mossad qui a bloqué. Il est tout puissant, ici ». Pourquoi ? Ils voulaient me donner une leçon et faire un exemple. Ils comptaient sur mon départ pour entraîner d’autres jeunes. Si j’allais à la fac, cela aurait incité d’autres à suivre mon exemple. Le soir même, au mellah, sur le Boulevard, la rue principale où tout le monde se rencontre, je raconte ma mésaventure aux camarades du mouvement. Indignés, tous ces copains décident de quitter le mouvement.

Deux ou trois jours après, Mario vient sur le boulevard, me prend à part et me menace : « Si tu ne te tiens pas à carreau, on te le fera payer ». Ainsi a pris fin mon aventure sioniste. Et ce fut le début d’un autre combat".

-"La pénétration sioniste existait à la fac aussi ? Le général Oufkir jouait-il un rôle l’immigration des Juifs marocains vers Israël ?"

- "A ma connaissance, la pénétration sioniste à la fac était quasiment nulle.

Primo, tout juif qui faisait des études universitaires était en quelque sorte "perdu" pour Israël. Dans le sens où il n’était plus un bon candidat pour l’émigration. Cet étudiant savait déjà où il voulait vivre et travailler. Et la reconversion en Israël était très difficile. Le Mossad et l’Agence juive faisaient leur propagande auprès de jeunes non encore matures, plus ou moins déboussolés.

Et secondo, déjà à partir des années 1960, les bacheliers juifs qui faisaient leurs études dans les facs marocaines étaient très peu nombreux. Ils allaient à l’étranger. Et à partir des années 1970, quasiment tous les bacheliers juifs sont partis étudier à l’étranger et s’y installaient, même si souvent leurs parents étaient encore au Maroc. J’ai fait ma licence en droit à Casablanca, de 1964 à 1967. Nous étions peut-être quatre ou cinq juifs. La question sioniste n’était plus d’actualité. Les départs s’envisageaient vers la France ou le Canada.

Les rumeurs au sein de la communauté juive disaient qu’Oufkir avait un frère de lait nommé Tordjman, et que ses compagnons de jeux (poker) étaient surtout des juifs. Sa judéophilie, en tout cas, était très connue. Peut-être en tant qu’un des grands responsables de la sécurité nationale, après l’indépendance, il n’a pas fait grand-chose pour traquer les agents du Mossad. Je me demande encore comment on a pu se réunir pendant des années dans un appartement de la ville nouvelle sans jamais être inquiétés ? Comment de jeunes juifs du mellah pouvaient-ils accéder régulièrement dans un immeuble où ils n’habitaient pas sans éveiller les soupçons ? Et je rappelle qu’il y avait quatre mouvements sionistes à Meknès, chacun avec son appartement et son réseau.

La politique de l’émigration des juifs vers Israël dépendait du palais royal. Avant l’avènement de Hassan II, les départs se faisaient clandestinement et en petit nombre. Puis Hassan II a ouvert les vannes. Presque contraint et forcé. En février 1961, un bateau avec 43 juifs a coulé au large de Tanger par une nuit de tempête. On peut dire que le Mossad n’a rien fait pour éviter la tragédie. Il y a eu une campagne de presse terrible. Et le roi a dû céder. Cependant, il y a eu des compensations financières. Oufkir prélevait sa part à l’entrée du port de Casablanca. Les autorités fermaient étrangement les yeux sur les documents administratifs (ce n’étaient pas des passeports) que présentaient les émigrants.

Il semble aussi qu’Oufkir ait été un chaud partisan de la collaboration avec le Mossad, dès cette époque. C’était un officier de l’armée française, complètement acquis à la vision occidentale. Il devait certainement avoir une fascination pour le "génie" militaire des sionistes. A l’époque, Nasser était l’ennemi juré de la monarchie marocaine. Les notables juifs avaient un faible pour le général Oufkir".

-"Le Mossad s’est-il vengé sur ces jeunes qui avaient refusé de partir en Israël comme vous ? Vous avez dit qu’après votre aventure sioniste. un autre combat a commencé. A quelle période de votre vie ce combat a-t-il commencé ? Quels étaient les motifs pour ce changement ?"

- "Je ne crois pas que le Mossad se soit vengé sur les jeunes qui ne voulaient pas partir. D’abord, le Mossad n’avait aucun moyen de pression, sauf psychologique. Et encore, la majorité des jeunes qui étaient dans les mouvements de jeunesse sionistes ne souhaitaient pas partir au kibboutz. Ils vivaient leur présence au mouvement comme un passe-temps. J’ai consacré un chapitre là-dessus dans mon roman Du danger de monter sur la terrasse (Tarik éditions). Pour moi, c’était différent. Le mouvement a été extrêmement déçu que je ne parte pas au kibboutz. Il comptait beaucoup sur moi pour entraîner les autres membres qui n’étaient pas très enthousiastes. Et la réaction du Mossad a été trop excessive, comme un coup de tête, sous le coup de la colère. J’avais annoncé ma décision samedi après-midi. Le soir même, il avait bloqué mon dossier pour l’université. Pour preuve, quelques semaines plus tard, l’Agence juive m’a contacté pour me dire que je pouvais partir, que la voie était libre. Mais je ne voulais plus.

Ce fut un combat très long dans le temps. Si j’avais pris mes distances avec le militantisme sioniste, je n’étais pas encore, loin de là, un critique actif.

Lorsque j’ai visité Israël pour la première fois, en 1969 -ma famille avait émigré en 1968-, j’ai découvert un pays fruste, violent et agressif. Et surtout, j’ai découvert les conditions de vie des juifs marocains, le racisme à leur égard, l’équivalent des indigènes dans un pays colonial. C’était pire que les banlieues françaises. On les a mis dans des "villes de développement", dans le désert. Et on se foutait de leurs gueules, de leurs faciès, de leur accent. Ben Gourion les avait appelés "poussières d’humanité". On les surnommait "maroco sakine", "marocain couteau". Les juifs marocains n’osaient pas jouer leur musique, tellement ils en avaient honte.

Etudiant à Paris de 1967 à 1971, je penchais plutôt vers l’extrême gauche et le dédain d’Israël, mais sans réellement militer dans un parti ou une association. Les quatre années dans le mouvement sioniste m’en ont fait passer l’envie.

Lorsque j’ai vécu au Canada et en Allemagne, de 1971 à 1978, la politique m’intéressait, mais de loin, comme un observateur non-impliqué. Même attitude à Casablanca, de 1978 à 1987.

C’est en m’installant à Paris, en 1987, que mes convictions anti-impérialistes et antisionistes ont commencé à prendre de la substance et de la cohérence. Je crois avoir comblé pas mal de lacunes aux niveaux idéologique et historique. J’ai commencé à suivre de près la propagande judéo-sioniste et j’ai ainsi découvert l’existence des sayanim, leur manière d’agir, leurs pouvoirs extraordinaires. Et j’ai acquis la conviction profonde et inébranlable qu’Israël ne fera jamais la paix, que dans l’ADN du sionisme il y avait les gènes de la guerre, de la domination, du racisme et de l’impérialisme. Et qu’il en irait ainsi jusqu’à la fin, car je suis convaincu que l’aventure sioniste est historiquement condamnée.

Je pensais tout cela depuis une bonne vingtaine d’années, mais je n’avais pas de tribune pour l’exprimer. Il n’y avait pas les réseaux sociaux, à l’époque. Et je ne voulais pas m’engager dans une structure, sauf la franc-maçonnerie, que j’ai quittée en 2007.

Mes premiers romans touchaient à la politique, aux relations judéo-musulmanes au Maroc, au sionisme, mais de manière incidente, allusive. C’est vraiment avec Le printemps des sayanim (la collaboration de dizaines de milliers de juifs sionistes avec le Mossad à travers le monde), que mon engagement antisioniste a pris sa pleine mesure. Des conférences ont suivi. La dernière a eu lieu, à Beyrouth, en décembre 2015, lors du "Congrès international pour le retour en Palestine".

Je peux mesurer l’impact de mon engagement, d’une part par les témoignages positifs que je reçois, et d’autre part par l’hostilité et l’incompréhension que me témoignent les milieux juifs ou modérés, y compris marocains".

-"Les sayanim, ils s’occupent de quoi ? Est ce qu’ils s’associent à des opérations de renseignements ou d’espionnage ? Et, au Maroc, y avait-il des sayanim ? Y a-t-il des sayanim encore aujourd’hui ? Faites-nous part d’une expérience de ce monde des sayanim".

- "Un sayan, des sayanim. En hébreu ça veut dire "celui qui aide". Les sayanim ont été mis en place, à la fin des années 1950, par le chef du Mossad de l’époque, Meir Amit. Les sayanim relèvent donc du Mossad, et plus précisément du département "guerre de propagande". Gordon Thomas, spécialiste britannique des services secrets et en particulier du Mossad, en parle très bien et longuement dans ses livres. De même que Victor Ostrovsky, ancien agent du Mossad et réfugié au Canada, dans son livre Un agent des services secrets israéliens parle. Ostrovsky estimait que, dans les années 1980, il y avait dans la seule ville de Londres quelque 3000 sayanim. On peut estimer leur nombre actuellement autour de 50000 dans le monde.

Il est très facile, pour le Mossad, de recruter des sayanim. Il existe une organisation mondiale dans laquelle il peut puiser indéfiniment. C’est le Bnai Brith, ou la franc-maçonnerie juive mondiale. Elle est forte de 500000 membres, à partir de la classe moyenne jusqu’au sommet de la hiérarchie étatique. Créé au 19e siècle, le Bnai Brith voue toute son énergie, depuis 1948, à la défense d’Israël. C’est un privilège pour un membre du Bnai Brith de devenir un sayan.

Les sayanim ne sont pas des agents de renseignement à proprement parler. Ce sont des citoyens dans leur pays qui occupent des fonctions normales. Mais, dans le cadre de ces fonctions, ils peuvent donner un coup de main au Mossad ou participer à la propagande pro-israélienne. Bien sûr, on ne les connaît pas. Ce n’est pas écrit sur leurs cartes de visite. En France, on ne connaissait même pas le terme. J’étais le premier à introduire le mot de sayanim dans le vocabulaire courant.

Exemple donné par Ostrovsky : lorsque l’Irak a signé un contrat avec la France pour la construction d’une centrale nucléaire civile, des scientifiques irakiens étaient venus à Saclay pour se perfectionner. Le Mossad le savait, mais comment mettre la main sur leurs dossiers ? Un service secret "normal" aurait mis des semaines, sinon des mois à les découvrir. Le Mossad avait un sayan à Saclay qui a sorti les dossiers pour les faire photocopier. Le Mossad a ainsi pu repérer une bonne cible, la piéger et l’obliger à trahir, et assassiner le chef du programme nucléaire en visite en France incognito.

Prenons des sayanim qui travaillent dans les banques. Ils peuvent fournir au Mossad les mouvements de fonds qui transitent vers des groupes "terroristes", par exemple des groupes d’entraide qui envoient des fonds humanitaires au Hamas. Ou bien des dirigeants arabes qui planquent leur fric dans ces banques et qui peuvent subir un chantage.

Le cinéma est un domaine où les sayanim font un travail remarquable, puisque les juifs, donc potentiellement des sayanim, y occupent des postes très importants, aux Etats-Unis comme en France. Le film américain Exodus de 1961, avec Paul Newman, a formaté pour une génération les esprits du monde occidental au récit sioniste de 1948. Regardez comment ce cinéma représente l’Arabe ! Ce n’est pas fortuit. Il est très difficile, sinon impossible, de produire ou de distribuer un film anti-israélien.

Les médias sont très infiltrés par les sayanim, ce qui explique la difficulté énorme qu’ont les Arabes en général et les Palestiniens en particulier à défendre leurs causes.

Bernard-Henri Lévy doit en être. Il a dirigé le Centre national du cinéma qui distribue les subventions et préside le Conseil de surveillance d’Arte. Ruth Elkrief (juive née dans le mellah de Meknès et sioniste) dirige l’information sur BFMTV. Jean-Pierre Elkabach règne sur Europe 1. Patrick Cohen, sur France-Inter, a établi une liste noire des indésirables. Patrick Drahi, milliardaire israélien, contrôle Libération, l’Express, etc. On pourrait écrire un livre sur la pénétration des sayanim et leur action.

Dans les médias, on n’évoque presque jamais les tares du système sioniste. Par exemple, Israël est le seul pays au monde qui pratique la "détention administrative" à grande échelle. Les forces de sécurité peuvent arrêter toute personne, même étrangère -récemment une députée et un journaliste palestiniens-, sans mandat d’arrêt, sans possibilité de voir un avocat, sans procès, sans recours, au secret absolu, pendant six mois renouvelables indéfiniment. Et il y en a des centaines de ces prisonniers, même des mineurs.

Israël est le seul pays au monde qui pratique l’apartheid scolaire au sein même de ses nationaux. De la crèche jusqu’au bac, il y a deux systèmes d’éducation hermétiquement séparés, l’un juif et l’autre arabe. Le premier, bien sûr, recevant deux à trois fois plus de subventions.

Une illustration de l’action des sayanim pour appuyer la politique israélienne. En 2006, le Hamas avait gagné les élections démocratiquement. On aurait pu s’attendre à ce que les Européens lui demandent à quelles conditions il pourrait signer la paix. Or, le Hamas est la hantise d’Israël, car il ne se laisse pas manipuler comme l’Autorité palestinienne. Les sayanim, journalistes, homme politiques, intellectuels, ont martelé sans relâche : « Le Hamas est une organisation terroriste. On ne doit pas discuter avec lui ». Et ainsi fut fait. Israël peut continuer de coloniser tranquillement.

Il y avait certainement des sayanim au Maroc. Tous ceux qui ont collaboré avec l’Agence juive et les mouvements sionistes.

Il faut comprendre ceci. Le Mossad ne recrute des sayanim (par définition des juifs locaux) que pour favoriser l’action qu’il entend mener. Dans les années 1950 et 1960, c’était essentiellement pour faire partir les juifs en Israël. Pour des raisons que j’ai expliquées, les juifs ne partaient plus en Israël à partir de la fin des années 1960. Ils partaient plutôt en France et au Canada. Je pense aussi que les mouvement de jeunesse sionistes ont pratiquement cessé d’exister à cette époque.

Cependant, le Mossad qui était déjà très présent sur le plan du "conseil" sécuritaire et militaire, a poursuivi son action dans une autre direction. Comment tirer un profit diplomatique à partir de sa position privilégiée ?

Et c’est là qu’il va faire appel à d’autres types de sayanim : les hommes d’affaires. A partir des années 1980, la communauté juive se réduisait comme peau de chagrin. Et ceux qui restaient n’étaient pas "intéressants" pour le Mossad. Mais les hommes d’affaires, oui, à cause de leurs relations avec l’establishment international. Ces hommes d’affaires étaient chouchoutés par le Congrès des Etats-Unis et accessoirement par des hommes d’influence en France.

En plus de son inclination naturelle pour l’Occident, Hassan II avait besoin de l’appui diplomatique occidental, et de la mansuétude des institutions financières de Washington, surtout après la récupération des provinces sahariennes. Ces tractations discrètes menées par les sayanim ont abouti à la réception par le souverain des deux dirigeants sionistes : Rabin et Péres, en 1986. Le régime sioniste venait de remporter une victoire diplomatique éclatante dont on voit les conséquences jusqu’à aujourd’hui.

Sans rien céder sur la Palestine, Israël a gagné sa légitimité au sein du monde arabe. Le tabou a sauté. Les pays du Golfe se mettent carrément sous la protection du régime sioniste. Quel retournement !

Un des grands artisans de cette réussite, est André Azoulay, l’un des sayanim les plus importants. En deux décennies, il a réussi à faire d’Israël, au sein de la classe politique marocaine et d’une élite "moderniste", un partenaire presque respectable, en tout cas avec lequel il est nécessaire de dialoguer.

Une autre victoire des sayanim marocains, peu connue d’ailleurs, est le Projet Aladin. En gros, faire rentrer dans la conscience arabe la tragédie de l’holocauste nazi. Avec comme arrière-pensée de susciter la sympathie pour ce peuple juif qui a tant souffert et à qui on ne peut pas demander trop de sacrifices quand il s’agit de la Palestine. Vous comprenez ? Ce peuple martyre (le peuple juif bien entendu, qu’est-ce que vous croyez ?) a tant besoin de se sentir en sécurité !"

-"Pour "un papier administratif", qui délivrait ces documents et quelle info contenaient-ils ? Une certaine bourgeoisie nationaliste marocaine avait intérêt à les voir partir. Pourquoi ? L’affaire Tolédano par exemple : un haut fonctionnaire des finances accusé de "corruption". Pouvez vous expliquer ?"

- "Dans le mellah de Meknès, à l’époque de cette folie migratoire, 1961-1963, suite à l’accord conclu avec Hassan II, qui a vu la moitié des juifs partir vers Israël, la plupart de ces personnes n’étaient pas inscrites à l’état civil. Par exemple, mon oncle Messod. Il s’est adressé à l’Agence juive qui a inscrit sur un document les noms des parents et des enfants en leur donnant un âge et une date de naissance approximatifs. A aucun moment il ne s’est adressé à une autorité municipale marocaine. Ce document de l’Agence juive était suffisant pour se présenter dans un port d’embarquement, généralement Casablanca, et il était reconnu et admis par les autorités marocaines qui n’avaient rien à y redire. Ces autorités notaient seulement les noms et le nombre des juifs qui partaient, puisque aussi, pour chaque juif qui partait, certains touchaient une certaine somme. Les juifs en partance ne se présentaient pas dans le port à titre individuel ou familial. Ils étaient constamment entourés par les fonctionnaires de l’Agence juive. C’était un système bien huilé qui a fait partir près de 100000 juifs en un temps record.

J’ai utilisé l’expression "une certaine bourgeoisie nationaliste marocaine" pour viser essentiellement les Fassis. La bourgeoisie fassie. A l’indépendance, seuls les Fassis étaient en concurrence directe avec les juifs. Sur le marché des céréales et autres flux commerciaux traditionnels, dans la fonction publique, et dans le grand business. Le départ des juifs laissait la place libre aux Fassis qui ne pouvaient supporter cette concurrence illégitime. Pour les Fassis, les juifs marocains n’étaient pas de vrais nationaux. Et ils le faisaient savoir.

Dans un ouvrage d’entretiens L’insoumis : Juifs, Marocains et rebelles / Abraham Serfaty, Mikhaël Elbaz, Desclée de Brouwer, 2001, Abraham Serfaty citait le cas d’un haut fonctionnaire juif marocain qui accompagnait une délégation marocaine à l’UNESCO, en 1960, ce qui avait suscité l’indignation publique de l’Istiqlal. Serfaty avait écrit ceci dans ce livre : « Les nationalistes marocains et les sionistes poursuivaient le même objectif : faire partir les juifs du Maroc ».

Après le guerre de juin 1967, l’Opinion, journal de l’Istiqlal, publiait les noms des commerces juifs à Casablanca, notamment les pharmacies, qu’il fallait boycotter, ainsi que les noms de fonctionnaires juifs qu’il faudrait limoger.

Mon père avait un magasin traditionnel dans le quartier Sekkakine, à Meknès. Il commerçait avec les musulmans et n’avait jamais eu de problèmes. Et il détestait Israël et les sionistes pour des raisons religieuses. Mais après la guerre de juin 1967, l’Istiqlal a envoyé un militant devant le magasin de mon père pour dissuader les musulmans d’acheter chez "le juif". Au bout de quelques semaines, mon père, contraint et forcé, s’est adressé aux sionistes pour partir en Israël. Il n’avait ni les moyens ni l’instruction pour aller en France ou au Canada.

Au Maroc, il y avait de grands industriels juifs, les Tolédano, Amar, etc. Pour les Fassis, c’était insupportable. Ils allaient les voir, et, prétextant de leurs relations haut placées, ils rachetaient des parts. 20 %, puis 50 %, puis 80 %, et puis ce fut la fin du capitalisme juif marocain. J’ai raconté cette page dramatique de l’histoire marocaine dans mon roman : Les Noces du Commissaire, éditions Le Fennec.

A titre personnel, si j’ai quitté la Faculté de Droit de Casablanca, en 1987, c’est parce que le doyen de l’époque, Bennani, un Fassi, a tout fait pour me rendre la vie impossible.

Sur ce plan, les Fassis ont remporté une victoire totale. Le Maroc s’est vidé de ses juifs.

L’affaire Tolédano est très symptomatique de cette dérive. Cela avait dû se passer en 1962-1963. Ce Tolédano, dont le jeune frère est avocat à Paris et que j’avais fréquenté pendant mes années d’étudiant à Paris, de 1967 à 1971, avait obtenu une bourse pour la France et était revenu, naturellement, au Maroc, dans le pays qu’il considérait le sien et qu’il voulait servir. On lui avait donné un poste important au ministère des Finances. Pour les collègues fassis, c’était intolérable. Un Fassi pense toujours que le poste qu’occupe un juif peut revenir à son frère, à son cousin, ou un autre membre du clan. On lui a donc monté un traquenard. Un chaouch est entré dans le bureau de Tolédano, a déposé subrepticement une enveloppe sur son bureau, puis est ressorti. Tout de suite après, comme par hasard, deux flics sont entrés dans le bureau, ont découvert (tiens, tiens !) l’enveloppe, l’ont ouverte, et il y avait de l’argent. Tolédano a été arrêté pour "corruption". Il serait superflu de rappeler ce que fut la corruption, la vraie, sous le règne de Hassan II. Il a été vite relâché. Il est parti en France, et a fini fondé pouvoir à la banque Rothschild. Le Maroc n’avait pas besoin d’un tel cadre.

Mais les conséquences furent immenses pour les juifs de Meknès. A l’époque, notre seul loisir était de faire des allers-retours sur le Boulevard, l’artère centrale du mellah. L’affaire Tolédano nous a ébranlés. Nous n’avions plus aucun doute. Notre avenir n’était plus au Maroc. Il fallait partir, coûte que coûte, pas nécessairement en Israël.

Une autre affaire a ébranlé les juifs, à l’époque. Vers 1960-1961, des filles juives, 10-11-12 ans, furent enlevées et converties à l’islam. J’ai consacré un roman à ce sujet : Du Danger de monter sur la terrasse, éditions Tarik. Le journal Al Alam de l’Istiqlal titrait en Une avec les photos de ces filles : « Victoires de l’Islam ». Je ne sais pas combien il y en eut. Mais suffisamment, en tout cas, pour que l’organe juif d’information La Voix des Communautés s’en inquiète et publie des appels pour que de tels agissements cessent. Les responsables juifs ne demandaient pas le retour de ces filles et la condamnation des coupables. Non mais ! Et quoi encore ? Les juifs réalisaient qu’ils furent des dhimmis et qu’ils le resteront après l’indépendance.

Les Marocains juifs ne souhaitaient qu’une chose. Vivre dans un Etat où ils auraient des droits. Ce qui manifestement n’était plus possible au Maroc. Alors, ils se sont préparés à partir. Malgré les déclarations pathétiques et surréalistes sur la tolérance et la coexistence, les départs devinrent inexorables. Ce fut une lente hémorragie. 99,5 % des juifs ne sont plus là. Depuis les années 1970, tous les bacheliers juifs allaient à l’étranger et ne revenaient plus. Aujourd’hui, il reste environ 2500 juifs, quelques tout jeunes et surtout des adultes vieillissants. Mais on continue la litanie de la coexistence pacifique et millénaire. Quand est-ce qu’on regardera les choses en face ?"

-"« Oufkir n’ait pas fait grand-chose pour traquer les agents du Mossad ». Voulez-vous dire que les agents de Mossad entraient au Maroc sous les yeux d’Oufkir ? Vous avez dit : « comment de jeunes juifs du mellah pouvaient-ils accéder régulièrement à un immeuble où ils n’habitaient pas sans éveiller les soupçons ? » Comment organisiez-vous vos rencontres ? Y avait-il des codes, de mots secrets etc. ? Il y avait quatre mouvements sionistes à Meknès, chacun avec son appartement et son réseau. Pourquoi quatre ? Y avait-il des déférences entre les quatre ?"

- "Les agents du Mossad -enfin les trois ou quatre que j’ai rencontrés et qui s’occupaient des mouvements de jeunesse sionistes, soit à Casablanca parce que je représentais le mouvement de Meknès, soit lors de rassemblements de trois jours environ de membres de diverses villes du Maroc, c’était à la campagne, mais je suis incapable de situer-, ces agents avaient un passeport belge, mais je n’ai jamais su quelle était leur couverture. A l’époque, la population européenne était encore très nombreuse, donc ils pouvaient passer inaperçus. Enfin l’impression qui m’est restée, c’est qu’ils semblaient peinards. J’imagine qu’il y avait des dizaines d’autres agents du Mossad qui s’occupaient des départs clandestins, de la fabrication de faux papiers, de la collecte de renseignements, de la logistique, et, à ma connaissance, aucun d’entre eux n’a jamais été inquiété. On n’a jamais découvert un "réseau" quelconque.

Dans le mouvement de Meknès, nous n’avions ni code ni mots secrets. Nous avions un local, c’est-à-dire un appartement dans la ville européenne, dans un immeuble de quatre étages, juste dans la rue qui se trouve derrière le cinéma le Caméra. Je l’ai montré récemment à un ami. Je crois que c’est Mario qui le louait, mais je ne peux pas dire à quel titre. Nous avions nos jours de réunion, avec un exposé et de la musique israélienne. Parfois aussi le samedi après-midi. Comme personne n’avait le téléphone, même dans le local, Mario venait sur le boulevard au mellah en cas d’urgence, et était sûr de trouver un des membres pour lui transmettre une information.

A Meknès, les jeunes juifs étaient reconnaissables. Ne me demandez pas comment, mais nous nous distinguions des musulmans et des Français. Et un Marocain musulman percevait aussi la différence. Voir dix à vingt jeunes du mellah (il faut imaginer que c’étaient les années 1960-1964) s’introduire dans un appartement plusieurs fois par mois où aucun d’entre eux n’y habitait et où ils n’avaient aucun parent, pour l’épicier du coin, ou le gardien de voitures, ou le flic de faction dans le carrefour, ou le garçon de café, ça paraît assez curieux que nous n’ayons jamais eu de problèmes. A l’époque, j’étais trop jeune pour me faire ce genre d’observation. Je croyais tout simplement que nous étions malins. Avec le recul et la connaissance des faits historiques de l’époque, je dirais que les autorités fermaient les yeux. Surtout depuis 1961, année où Hassan II avait signé avec les institutions juives l’accord pour le départ massif des juifs. Non seulement le Mossad n’avait plus rien à craindre, mais il faisait désormais partie du paysage politique marocain.

Même l’Agence juive, institution sioniste pour emmener les juifs en Israël, avait acquis une existence légale et ouvert des bureaux dans toutes les villes marocaines, mais sous l’appellation de HIAS : Hebrew Immigrant Aid Society, une organisation d’entraide américaine. Mais personne n’était dupe. Tous les juifs marocains connaissaient le truc, et les autorités marocaines ne devaient pas l’ignorer.

Le mouvement sioniste qui avait commencé à coloniser la Palestine au début du 20e siècle n’était pas unifié. Il y avait des tendances correspondant à leur orientation politique, idéologique ou religieuse. Cela allait de l’extrême droite fascisante à l’extrême gauche communiste, en passant par des mouvements religieux. Chacune de ces grandes tendances avait son parti politique, son réseau de kibboutzim et son organisation de jeunesse. C’est pour cela qu’à Meknès il y avait quatre mouvements de jeunesse sionistes. Chaque parti voulait avoir sa part de gâteau et étendre son influence. Donc recruter le maximum de jeunes pour ses kibboutzim. Mais c’était une concurrence de façade, car ils s’entendaient tous pour l’objectif commun : faire partir les jeunes juifs en Israël".

-"Est-ce que c’est pour cela que le Mossad a aidé Oufkir dans l’assassinat de ben Barka ? Vous étiez enfant quand les lois de Vichy sont tombées. Le sultan se serait opposé au port de l’étoile jaune, lorsque cette mesure a été promulguée".

- "Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais il est évident que le Mossad, ayant reçu carte blanche au Maroc à partir de 1961, a apporté tout son savoir-faire et ses immenses connexions pour servir la monarchie marocaine, à l’intérieur du pays comme à l’extérieur. Et comme le Mossad est très bien introduit en France, on peut facilement imaginer qu’il a aidé Oufkir à se débarrasser d’un ennemi gênant, comme il a aidé la Turquie à se saisir du leader kurde Ocalan.

Je suis né en 1944, bien après la fin des lois de Vichy au Maroc. Ces lois n’ont pas dû toucher beaucoup les juifs de Meknès qui n’avaient que peu de rapports avec les institutions françaises. Par contre, les juifs de Casablanca ont été plus touchés. Il me revient cette anecdote à propos de l’application de ces lois sur les juifs, notamment sur le numerus clausus, c’est-à-dire la limitation des élèves juifs dans les écoles françaises à un tout petit pourcentage. C’est ainsi que la sœur d’Abraham Serfaty avait été exclue du lycée Lyautey.

Concernant l’opposition par le sultan du port de l’étoile jaune par les juifs du Maroc, il semble que ce soit une légende. Cet événement n’aurait aucune réalité historique. Le port de l’étoile jaune était une mesure allemande qui n’a jamais été d’application en Zone libre, c’est-à-dire sur l’ensemble du territoire français placé sous l’autorité du gouvernement de Vichy. Et le Maroc (comme l’Algérie) faisait partie de la Zone libre.
Les historiens sont assez divisés sur cette période. Le sultan avait eu des paroles et fait des gestes très favorables pour ses sujets juifs, tout en promulguant les lois de Vichy sous forme de dahirs".

-" « Retour à Meknès où j’ai fait la terminale au lycée Moulay Ismael. J’étais devenu une espèce de cadre du mouvement ». Cela veut dire quoi, être un cadre de mouvement ?"

- "Disons que j’étais le plus âgé et le plus instruit. C’est-à-dire qu’à l’époque déjà j’écrivais des articles dans notre revue. Une revue clandestine ronéotypée, faite à Casablanca et distribuée une fois par mois environ. Il m’arrivait même de faire quelques conférences, lors des rassemblements de quelques jours, quelque part dans des bâtiments de ferme réunissant des jeunes de tout le Maroc. Le calcul des responsables était évident : faire porter la parole sioniste par un jeune de la communauté. De ce fait aussi, il m’est arrivé d’aller à Casablanca assister à des réunions de responsables avec d’autres de diverses villes. Ce n’était pas un statut officiel. Je n’en tirais aucun avantage. Cela peut donner une indication de leur immense déception lorsque j’ai renoncé à partir au kibboutz".

- « Les rumeurs, au sein de la communauté juive, disaient que Oufkir avait un frère de lait nommé Tordjman ». C’était qui, ce Tordjman ?"

- "Tordjman était un nom important chez les juifs du Maroc. Bien qu’ils ne fussent pas très nombreux. On les trouvait dans les villes, mais aussi dans les régions berbères, en particulier dans le sud-est marocain. Errachidia, Figuig, etc. Un certain Elie Tordjman était le président de la communauté juive d’Erfoud, au début des années 1950.

Malheureusement je n’ai pas de précisions sur le frère de lait d’Oufkir.

L’histoire de ces juifs berbères, très bien intégrées dans la société, vaut la peine d’être contée. En 1955, une délégation marocaine s’est rendue en France pour discuter des modalités de l’indépendance. On peut imaginer qu’elle était constituée principalement de nationalistes de l’Istiqlal. Elle fut approchée par des parlementaires américains. Ces derniers (idée soufflée par les sionistes ?) ont proposé l’aide de leur pays en échange d’un certain nombre de juifs pour Israël. Ils se sont entendus sur le chiffre de 45000. Immédiatement après, des dizaines de camions de l’Agence juive ont ratissé la région et ont ramassé les juifs berbères sans que ces derniers réalisent ce qui leur arrivait. La plupart ne parlaient ni l’arabe, ni le français. Parfois, les sionistes abandonnaient les vieillards et les malades. Ainsi a pris fin une présence juive millénaire dans le cœur historique du Maroc.

-"Cette revue clandestine ronéotypée, dans quelle langue était-elle publiée et distribuée ?"

- "C’était une revue assez artisanale -il faut imaginer les machines à écrire de l’époque-, rassemblée par quelques agrafes. C’était uniquement en français. A part les agents du Mossad qui s’occupaient des mouvements sionistes et qui parlaient correctement le français, aucun jeune ne pouvait lire l’hébreu, en tout cas l’hébreu moderne. Le niveau était moyen. On nous faisait écrire, nous des jeunes lycéens, pour nous impliquer et pour créer une espèce de réseau de solidarité entre les membres des différentes villes. C’étaient des témoignages qui allaient dans le même sens : la vérité historique de l’idéologie sioniste et la nécessité d’accomplir tous les sacrifices pour réaliser et renforcer cet idéal".

-"En 2011, l’université Al Akhawayn, à Ifrane, a organisé une série de conférences sur l’holocauste juif. Croyez-vous que les sayanim marocains étaient derrière cela ?"

- "Cela ne fait aucun doute. Les sayanim sont derrière cette réalisation. Probablement par l’intermédiaire du Projet Aladin.

Il faut reconnaître aux sionistes un génie remarquable pour la propagande. Je pense qu’ils passeront à la postérité dans ce domaine, même après leur disparition.

Voici sa profession de foi : « Lancé en 2009 par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, le Projet Aladin est un programme éducatif et culturel indépendant. Soutenu par de nombreuses personnalités, parmi lesquelles plusieurs centaines d’intellectuels, historiens et personnalités de premier plan du monde arabo-musulman, il vise à rendre disponibles en arabe, en persan et en turc, des informations objectives sur la Shoah, les relations judéo-musulmanes et la culture juive ».

On peut se demander pourquoi le monde arabo-musulman, qui n’avait rien à voir dans cette tragédie, devrait l’apprendre et en faire la pierre angulaire de son histoire et de son idéologie. Et de plus, les judéo-sionistes imposent leur vision. Ils ne veulent pas la « concurrence des mémoires », c’est-à-dire qu’il ne faut pas comparer la Shoah à d’autres génocides. Par exemple, l’élimination systématique des civilisations indiennes d’Amérique, ni la traite des Noirs, ni le nettoyage ethnique palestinien (un épiphénomène). Le "génocide" juif, parce qu’il ne fut que partiel, devrait marquer à jamais la mémoire de toute l’humanité, même celles des arabo-musulmans.

Evidemment, les arrière-pensées des judéo-sionistes sont claires. Cela a très bien marché en Occident. En imposant l’idéologie de la Shoah et en sanctionnant pénalement tous ceux qui remettent en cause certains de ses aspects, ils ont réussi à protéger les communautés juives et surtout le régime sioniste de toutes critiques. Quand on a subi cette tragédie, on peut se permettre certains dépassements.

Par exemple, Israël a détruit la centrale nucléaire civile d’Irak en 1981 et envahi le Liban, en 1982, faisant 20000 morts, en invoquant Auschwitz. De la même manière, l’enseignement de la Shoah dans le monde arabo-musulman devrait faire oublier la tragédie palestinienne et rendre les sionistes plus humains et moins barbares, car ils ont "tellement souffert" !

D’ailleurs, et cela ne surprendra pas mes compatriotes marocains, c’est André Azoulay qui a été parmi les créateurs du Projet Aladin et son premier propagandiste. « Intervenant lors d’une rencontre organisée au siège de l’UNESCO à Paris, mercredi 25 février 2015, André Azoulay, membre fondateur du « Projet Aladin » pour le dialogue entre les cultures et les religions, a appelé à un dialogue interreligieux pour faire face à l’extrémisme violent ». Dans la bouche des sionistes, toujours le "dialogue", rien que le dialogue, mais jamais une critique de l’occupation et de la colonisation. André Azoulay, conseiller de Sa Majesté le Roi du Maroc, président de la Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh et membre du Conseil d’administration du Projet Aladin, a reçu, lundi 22 septembre 2014, à Cologne, en Allemagne, le prix 2014 pour la Tolérance décerné chaque année par l’Académie européenne des sciences.

Le Projet Aladin a aussi son côté répressif. Si les Arabes ne se conforment pas à ses exigences, le lobby judéo-sioniste fera le nécessaire pour les punir. « Lors d’une réunion avec deux responsables du ministère français des Affaires étrangères, Anne-Marie Revcolevschi, présidente du Projet Aladin, a appelé la France et l’Union européenne à s’assurer que des ONG, des partis politiques et des médias propageant le négationnisme, l’antisémitisme et l’intolérance religieuse ne bénéficient pas de plan d’aide économique de l’Union européenne pour le développement démocratique destiné à l’Egypte et aux autres pays arabes. Elle a adressé la même demande en lettres séparées à Hillary Clinton, Secrétaire d’Etat américaine et Catherine Ashton, Haut Représentant aux Affaires étrangères de l’Union européenne ».

Voilà pourquoi il faut voir la main des sayanim dans la série de conférences sur l’holocauste juif à l’Université Al Akhawayn à Ifrane. Et voilà pourquoi il est nécessaire, lorsqu’on combat le sionisme, de combattre le Projet Aladin et ses représentants au Maroc.

Et ceci montre enfin le rôle extrêmement nocif du judéo-sioniste André Azoulay".

-"Vous avez dit : « Lorsque j’ai visité Israël pour la 1ère fois en 1969, ma famille avait émigré en 1968, j’ai découvert un pays fruste, violent et agressif. Et surtout, j’ai découvert les conditions de vie des juifs marocains, le racisme à leur égard ». Mais il y a des juives marocaines qui Ils ont occupé des postes supérieurs au sein du gouvernement, comme Aryé Dery, qui est né à Meknès aussi. Gardez-vous des souvenirs de ceux qui sont partis et ont occupé des postes ?"

- "En trente ans, la situation a beaucoup évolué. Il y a eu un président de l’Etat d’origine irakienne, un membre important du Likoud qui aurait pu devenir premier ministre d’origine tunisienne, Sylvain Chalom, et l’actuel chef d’état-major, Gadi Eisencot, de parents marocains. Malgré tout, aujourd’hui, la majorité des "villes de développement" sont peuplées de juifs d’origine marocaine et autres minorités déclassées. A la discrimination ethnique s’est substituée une discrimination économique, géographique sociale et culturelle. Quand on grandit dans un quartier difficile, dans des villes de la périphérie, et vu la sélection et la cherté des universités, les chances de réussite sont faibles.

Parmi mes anciennes connaissances, deux amis de Meknès, l’un est devenu professeur d’économie à la Fac et un est devenu directeur d’école. Deux proches ont travaillé dans les services de renseignement, à cause de leurs connaissances en arabe".

-"L’historien israélien d’origine marocaine Yigal Bin-Nun a écrit, dans un papier publié dans Ynet, que le Mossad, dans les années 1960, a envoyé une cellule pour commettre des actes terroristes contre les juifs, et accuser les autorités marocaines, afin de permettre au mouvement sioniste de faire émigrer les juifs. L’historien a dit aussi que les jeunes de mouvements sionistes dans Mellah ont bénéficié d’exercices militaires en Israël".

- "Cela est très possible et même probable, mais, personnellement, je n’ai pas gardé le souvenir de tels attentats. Ce dont je me souviens, c’est de l’état de tension dans lequel nous vivions. Le Mossad a réussi à créer une atmosphère de peur et d’incertitude, qui faisait partir les familles pour un oui pour un non. Et ça faisait un effet boule de neige. Comme si une hystérie du départ avait saisi les juifs.

Je me souviens encore de cet événement qui a eu lieu en 1960 ou 1961. Nasser était en visite officielle au Maroc. Il y a eu peut-être des petites frictions à Casablanca, que la propagande du Mossad avait transformées en « pogroms de la place de Verdun ». A l’époque, peu de juifs du mellah avaient accès à une vraie information. Et dans ce milieu fermé, n’importe quelle rumeur prenait des proportions incroyables. Les familles s’en allaient comme s’il y avait le feu.

On peut par ailleurs considérer le naufrage de l’Egoz, en février 1961, le bateau qui emmenait 43 juifs clandestinement du Maroc vers l’Espagne, comme un acte prémédité du Mossad. Le bateau était en très mauvais état, anormalement surchargé, dans une nuit de grosse tempête. Les archives sur cet "accident" sont toujours secrètes. Cette tragédie a ouvert le voie au départ massif des juifs.

A ma connaissance, les jeunes des mouvements de jeunesse sionistes comme le mien ne recevaient pas de formation militaire. Par contre, on entendait parler d’organisations de jeunes juifs adultes. Il est très possible qu’ils recevaient cette formation militaire. Il y avait des rumeurs de groupes "d’autodéfense".

L’historien aurait pu aussi faire allusion à ces jeunes comme Mario dont j’ai déjà parlé. Des jeunes comme lui, qui avaient trois ou quatre ans de plus que les membres des mouvements de jeunesse sioniste. Ils allaient en Israël pour un an, recevaient diverses formations, et probablement aussi militaire, puis revenaient au Maroc pour encadrer les jeunes des mouvements et servir d’intermédiaires entre les jeunes et les vrais agents du Mossad. Cela devait se faire clandestinement ou avec de faux papiers. Je rappelle l’ouvrage d’Agnès Bensimon, Hassan II et les juifs, dans lequel elle raconte l’action du Mossad pendant ces fameuses années 1950. Elle évoque également les installations clandestines de fabrication de faux papiers et de dépôts d’armes au Maroc".

-"Vous avez été victime d’agression par La Ligue de Défense Juive, Que s’est-il passé ? Qui est derrière la LDJ ? Y a-t-il des sayanims aussi en France ?"

- "La LDJ, est la branche française d’un mouvement ultra sioniste créé à New York, aux Etats-Unis, par Meir Kahane, où il est classé, depuis 2001, comme organisation terroriste par les autorités américaines. Le Kach, autre mouvement politique créé par Meir Kahane en Israël, est interdit aussi par le gouvernement israélien. Kahane a été assassiné, à New York, en 1990, par un groupe lié à des extrémistes arabes. Un de ses partisans, Baruch Goldstein, a commis le massacre de Hébron, en tuant 29 Palestiniens musulmans en prière et en blessant environ 125 autres avec une arme à feu automatique.

La LDJ, en France, se présente comme un groupe de protection de la communauté juive. Ses méthodes sont ultra violentes. Agressions physiques, insultes, menaces, violations de domiciles, perturbation des réunions, défilés musclés accompagnés de tabassages.

La LDJ est plus que tolérée en France. On prétend même que ses membres s’entraînent dans des locaux appartenant à la police. La justice française les protège. Aucun membre de la LDJ n’a été condamné à de la prison ferme. Les agresseurs sont en général exfiltrés en Israël où ils attendent que "ça se calme". Les institutions juives en France les condamnent du bout des lèvres, mais les médias juifs les considèrent plutôt d’un œil favorable.

Le 12 mars 2012, peu avant que je ne donne une conférence dans un café de St-Germain des Près, 7 à 8 malabars ont fait irruption dans le café et m’ont agressé, m’ont insulté et traité de traître et de kapo, et m’ont menacé de recommencer si je poursuivais mes activités "antisémites". Un des agresseurs filmait l’agression. La vidéo a été mise sur le site de la LDJ le soir même. Avec des centaines de commentaires insultants et menaçants. Toutes les preuves d’une agression en bande organisée avec préméditation étaient réunies mais la justice française a classé l’affaire "sans suite".

Est-ce qu’il y a des sayanim en France ? Evidemment ! Là où il y a des juifs, il y a des sayanim. Victor Ostrovsky estimait le nombre des sayanim dans la seule ville de Londres, dans les années 1980, à 3000. Je pense qu’il doit y avoir dans les 4000 sayanim en France. Il ne faut pas oublier qu’ils couvrent tous les domaines de la société. Rien que dans les médias, il doit y en avoir plusieurs centaines. C’est ce qui explique d’ailleurs l’efficacité de la propagande sioniste et la mainmise du sionisme sur tous les secteurs d’activité. Pensez au cinéma, à l’édition, à la publicité, à la banque, à la haute administration. Les sayanim sont à l’affût de tout "dérapage", pour harceler et crier à "l’antisémitisme". Un exemple : Christophe Oberlin, professeur en chirurgie à Paris, et humanitaire à Gaza, est passé récemment devant l’Ordre des médecins pour avoir posé une question d’examen sur "les séquelles physiologiques des bombardements", en référence à Gaza.

Selon cette logique, aux Etats-Unis, il y aurait dans les 10000 sayanim".

-"Un sayanim doit-il être de confession juive ? Reçoit-il une compensation financière ? Quelles sont les critères que le Mossad considère en choisissant un sayanim ?"

- "Un sayan. Des sayanim.

Le sayan est nécessairement juif et vit en dehors d’Israël. Il ne reçoit aucune compensation financière. Au contraire, c’est un honneur pour lui de collaborer avec le Mossad.

Il existe un réservoir extraordinaire de sayanim. Les juifs ont créé, en 1834, aux Etats-Unis, une franc-maçonnerie juive. Au départ, cette organisation appelée le Bnai Brit (les fils de l’alliance) avait toutes les caractéristiques d’une vraie franc-maçonnerie, au niveau du rituel et du symbolisme. Et puis elle a perdu ces caractéristiques, au fil du temps, pour devenir une organisation sociale, culturelle et fraternelle. Aujourd’hui, elle compte 500000 membres à travers le monde. Oui, un demi-million. Et attention, c’est de la classe moyenne jusqu’au sommet de l’Etat. Depuis la création d’Israël, en 1948, le Bnai Brit est devenu son principal soutien. Toute son action tend à défendre l’Etat sioniste. Ces 500000 pourraient devenir des sayanim, mais le Mossad n’en a pas besoin. Mes estimations tournent autour de 50000 sayanim, aujourd’hui, dans le monde.

Le principal critère du Mossad pour les recruter est leur utilité dans un domaine particulier. Tous les domaines d’activité sont couverts. Prenons le cinéma. Le Mossad va recruter des juifs qui sont dans la distribution, dans la production, dans le financement, dans les castings, afin de promouvoir les films pro-israéliens, et de favoriser la promotion de juifs dans tous les secteurs. Aujourd’hui, en France, une bonne proportion des nouveaux venus dans ce secteur sont juifs, repérables à leurs noms. Prenez Ivan Attal ou Alexandre Arcady. Ils ont même tourné des films à la gloire du Mossad. L’exemple le plus extraordinaire est le film Exodus, film américain avec Paul Newman, en 1961. C’est un film qui raconte 1948 à la sauce sioniste. Il a conditionné l’opinion publique mondiale pour une génération. Quand l’équipe américaine est arrivée en Israël pour tourner, elle a été accueillie à l’aéroport par Ben Gourion. C’est dire l’importance qu’on attachait au film. Il existe un documentaire sur Les Arabes vus par Hollywood. Je vous laisse imaginer comment ils sont traités. Ce n’est pas un hasard. L’industrie du cinéma, en Amérique, est contrôlée par des sayanim.

Le contrôle de ce secteur permet d’empêcher la production ou la distribution de films gênants pour Israël. En 2000, Dieudonné voulait tourner un fil sur l’esclavage. L’avance sur recettes lui a été refusée, contrairement à l’usage. Qui dirigeait à l’époque le centre national du cinéma ? Bernard-Henri Lévy. Béatrice Pignède a réalisé un documentaire, L’oligarchie et le sionisme, dans lequel j’intervenais avec d’autres. Le film n’a jamais pu être distribué. Pire, toutes les petites salles d’art et d’essai qui organisent des débats sur des films militants ont refusé, de peur de perdre leurs subventions.

Vous étendez l’exemple du cinéma aux autres domaines : l’édition, la publicité, la radio, la télévision, les journaux, les hebdomadaires, la justice, la banque, la haute administration, les partis politiques, les multinationales, les écoles, les universités, les instituts de sondage, etc. et vous avez une idée de l’action des sayanim, et pourquoi il en faut quelques milliers dans un pays comme la France. Et ceci est valable pour tous les pays où il y a des juifs".

-"Vous avez dit : « Avec le recul et la connaissance des faits historiques de l’époque, je dirais que les autorités fermaient les yeux ». Mais Michel knafo, dans Le Mossad et les secrets du réseau juif au Maroc, 1955-1964, il a écrit que les autorités marocaines ont chassé les membres de la Misguéret. Il y a même eu quelques morts parmi ceux qui avaient tombés dans les mains de la police".

- "Jusqu’en 1960, dans les conditions du mellah de Meknès, où l’information circulait très peu, et n’ayant que 16 ans, je n’étais que peu informé des événements. Mais de 1960 à 1964, étant actif dans le mouvement de jeunesse, allant rencontrer des agents à Casablanca, participant à des séjours dans des bâtiments de campagne pendant trois ou quatre jours, je n’ai jamais eu vent d’aucune arrestation. Je n’ai jamais eu l’impression d’un danger, ou d’une insécurité.

Par la suite, en lisant le livre d’Agnès Bensimon, Hassan II et les juifs, ouvrage bien documenté et objectif, j’ai compris qu’il y avait eu deux périodes. De 1956 à 1960, la police marocaine a tenté de découvrir et de démanteler les réseaux sionistes. A priori sans grands succès. On a pu arrêter quelques juifs marocains, mais pas les vrais agents du Mossad. Mais à partir de 1960, comme je l’ai expliqué, le Mossad était comme un poisson dans l’eau au Maroc. Franchement, comment a-t-on pu se réunir deux ou trois fois par mois dans un appartement de la ville nouvelle sans éveiller des soupçons et susciter des surveillances et des filatures ?

Je me méfie beaucoup de Michel Knafo. Il s’était engagé, dès 1955, à l’âge de 20 ans, avec les agents sionistes travaillant au Maroc, pour faire partir les juifs par n’importe quel moyen. C’était un militant très actif, complètement fanatisé. Il a enjolivé le combat héroïque des sionistes et des juifs marocains, le transformant en épopée historique, digne des plus belles pages du courage sioniste. Je n’ai pas lu son livre et je ne suis pas historien, mais je ne crois pas qu’il y ait eu des morts, et certainement pas après 1960.

J’ai retrouvé une page relatant une soirée spéciale, en mai 2010, à Ashdod (en Israël), en l’honneur de Michel Knafo. Son combat de plus de cinquante ans au service d’Israël et du sionisme, son engagement sans faille, sa foi et son idéalisme.

Je ne crois pas qu’il ait commis un livre d’historien. Ce qu’il n’est pas d’ailleurs. C’est le livre d’un combattant sioniste qui veut transformer l’exfiltration des juifs du Maroc, qui pour moi reste une immense tragédie, en une épopée magnifique, donc teintée de courage et de tragédies, emprisonnements tortures et exécutions, pour la rendre encore plus tragique, équivalente à un des grands événements de la Bible comme la sortie d’Egypte.

On sait comment les sionistes réécrivent l’histoire à leur avantage. Il faudrait qu’un Marocain, journaliste ou historien, fasse des recherches sur les exemples fournis par Knafo, pour rétablir la vérité historique".

-"Bernard-Henri Lévy était très actif aux périodes de printemps arabe. Il y en a ceux qui accusent de sa relation avec le Mossad Audrey Azoulay, nouvelle ministre de la Culture en France, Est-elle aussi un sayan ?"

- "Les sayanim existent, c’est un fait, et ils sont quelques dizaines de milliers dans le monde. Mais de manière générale, personne n’en parle, et les sayanim font rarement état de leur collaboration avec le Mossad. Je connais un seul exemple. Récemment, un producteur américain avait reconnu, au moment de prendre sa retraite, qu’il avait collaboré avec le Mossad pendant trente ans et qu’il en était fier.

En fait, si les sayanim restent discrets, c’est pour ne pas que le monde soit au courant que des milliers de juifs français, américains, marocains, etc., travaillent pour une puissance étrangère, c’est-à-dire Israël. Le monde des sayanim fait peur aux médias qui en prennent connaissance. Je suis probablement le premier à en parler en France. Et des médias ou des associations comme l’Humanité, BEUR FM, Radio Orient ou l’AFPS (association France-Palestine solidarité) me boycottent et boycottent mon livre Le printemps des sayanim. Pourquoi ? Parce que le monde des sayanim rappelle « le Protocole des Sages de Sion, un texte qu’on dit écrit par la police secrète du tsar et qui parle d’un complot juif pour dominer le monde. Les sayanim rappellent cette idée de complot juif, et, pour ne pas être accusés d’antisémitisme, la plupart des organisations de gauche et plusieurs associations palestiniennes me rejettent et rejettent mon livre.

On ne peut donc que présumer de quelqu’un qu’il est un sayan. Jamais André Azoulay ne le reconnaîtrait, par exemple. Pour Bernard-Henri Lévy et Audrey Azoulay, mon opinion est que ce sont des sayanim. Je ne peux pas le démontrer. Puisque, s’il existe environ 4000 sayanim en France, on n’en connaît officiellement aucun. Je me base pour cela sur l’activisme, public ou caché, de ces personnes en faveur d’Israël. Et les fonctions qu’a occupées Audrey Azoulay au sein du Centre national du cinéma, en étroite collaboration avec Bernard-Henri Lévy, qui présidait la commission des avances sur recettes, et le rôle essentiel que joue le CNC dans la défense des intérêts d’Israël, ainsi que le favoritisme incroyable dont bénéficient les jeunes réalisateurs et acteurs juifs, me poussent à confirmer son appartenance aux sayanim".

-"Bernard-Henri Lévy : de la Libye à la Tunisie, quel intérêt le Mossad a-t-il dans le printemps arabe ?"

- "Il faut faire la différence entre les pays où il y a eu un vrai début de printemps démocratique arabe, le Tunisie et l’Egypte, et les autres. A mon avis, il y a eu un vrai soulèvement populaire. Qu’il fût récupéré par la suite, ou détourné, ou diabolisé, ou dénigré, peu importe. Car quel intérêt aurait eu l’Empire (l’Amérique et Israël suivis bon gré mal gré par les Européens) à déstabiliser deux régimes totalement acquis à leur cause ? Moubarak était un fidèle serviteur de l’Amérique et un allié fiable d’Israël. Le régime sioniste a fait ce qu’il voulait pendant trente ans avec la bénédiction du dictateur égyptien. Quant à Ben Ali, il tenait son pays d’une main de fer pour la tranquillité de l’Occident. Pourtant, toutes les conditions étaient réunies pour un soulèvement populaire. Je me souviens avoir lu le livre de Khaled Al Khamissi paru un an avant la révolution et intitulé Taxi, dans lequel il raconte, à travers ses tribulations quotidiennes dans les taxis, de l’état désastreux de la société égyptienne. Et puis, il y a eu des élections libres et démocratiques, les premières dans des Etats arabes depuis leur indépendance (si on exclut les élections en Palestine occupée de 2006 et qui n’ont pas été reconnues car le résultat "dérangeait" Israël, les Etats arabes, l’Amérique et le reste du monde).

Or les peuples égyptien et tunisien ont élu un président religieux (je n’aime pas le terme "islamique" imposé par l’Occident et qui se conjugue avec "terroriste") pour retrouver la justice et la liberté, la dignité et l’authenticité. Il fallait absolument en finir avec ces régimes et les services secrets occidentaux ont dû faire le nécessaire pour les déstabiliser (créer des crises sociales et économiques, en jouant sur le tourisme) et revenir à la normale, c’est-à-dire à la soumission et à la collaboration avec Israël et ses alliés.

Il faut savoir que l’Occident a toujours soutenu des dictateurs dans les pays arabes, car il est plus facile de faire pression sur eux, ne serait-ce que parce que les capitaux et les biens immobiliers dont disposent ces dictateurs se trouvent en Occident. Un régime démocratique tirant sa légitimité du peuple peut plus facilement résister aux diktats de l’Occident.

Toute autre est la signification de l’action en Libye. Bernard-Henri Lévy y a joué le rôle de l’intellectuel indépendant et inquiet du sort du peuple libyen et de ses droits démocratiques, en réalité pour préparer l’agression occidentale, lui donner un vernis humanitaire, et abattre le régime de Kadhafi.

Depuis les années 1980, les stratèges israéliens et américains ont développé la doctrine de briser les Etats-Nations arabes qui tablaient sur un nationalisme moderne et efficace. L’Irak, pourtant Etat laïc et où la femme jouait un grand rôle, était évidemment le pays arabe à abattre. Après l’avoir lancé dans une guerre meurtrière contre l’Iran, on lui a tendu le piège du Koweit. Mais ce n’était pas encore suffisant. Il fallait le diviser en trois régions ethniques qui se combattent indéfiniment. Et c’est ce qui a été entrepris en 2003.

Le même processus a été entrepris en Syrie et en Libye. Ainsi, l’Etat sioniste est devenu quasiment le maître du monde arabe. Face à lui règnent la division et le chaos. Les monarchies du Golfe l’implorent pour assurer sa sécurité. La Jordanie et l’Egypte ne bronchent pas. Les pays maghrébins craignent qu’on leur mette un "Daesh" dans les pattes. C’est une politique décidée il y a trente ans et dont on voit aujourd’hui l’apothéose".

-"En tant qu’écrivain antisioniste, souffrez-vous de la censure de sayanim sur vos livres ?"

- "Les sayanim, en France, ont réussi une chose remarquable. En dehors des réseaux sociaux et des milieux de la dissidence, personne ne parle des sayanim. Le mot n’est jamais prononcé dans les médias du système. On fait comme s’ils n’avaient jamais existé. Pourtant, c’est un sujet explosif. Mais les médias ont peur d’en parler, de crainte de favoriser un "complot antisémite". Même les médias "de gauche" ou les médias arabes comme Beur FM, ou les associations palestiniennes comme l’AFPS. Ce qui fait que le terme "sayanim" reste quasiment tabou en France.

Par ailleurs, mon livre Le printemps des sayanim est presque introuvable. Il n’est pas distribué correctement, alors que c’est un livre qui se vend correctement. Il faut le commander et ça prend plusieurs jours. De même, les bibliothèques municipales refusent globalement de le commander.

De manière générale, les sayanim pratiquent vis-à-vis de moi la "politique de l’édredon". M’étouffer, ne jamais me mentionner. Après les deux agressions par la LDJ, en 2012, ils ont imposé le silence autour de moi et de mes activités. C’est leur force. Ils ont quasiment réussi. Je n’existe pas. Et cela contribue, bien sûr, à m’isoler et à m’empêcher de gagner de l’audience".

-"Il y a ceux qui disent que le Protocole des Sages de Sion est un faux. Est-ce que vous partagez cette opinion ?"

- "Pratiquement tout le monde s’accorde à dire que le Protocole des sages de Sion a été un faux établi par la police secrète du tsar, l’Okhrana, au début du 20e siècle, pour dissuader Nicolas II d’ouvrir son régime aux juifs de l’empire russe, accusés de cosmopolitisme, de ferment révolutionnaire, et d’ouverture vers le capitalisme mondial.

Sinon, est-ce qu’il y a vraiment un plan de conquête du monde établi par les sionistes ? Au départ, les sionistes ne rêvaient que d’un petit Etat. Avoir un pays à eux, quelle que soit sa taille, était un rêve presque irréalisable. Mais avec le temps, et surtout après l’écrasante victoire militaire de 1967, et la conquête du Sinaï, du Golan et de la Cisjordanie, les sionistes ont commencé à avoir une envie d’empire. Certes, ils ont rendu le Sinaï, mais ils ont neutralisé l’Egypte et divisé le monde arabe. Les accords d’Oslo ont été un coup de poker magistral qui ont légitimé Israël dans le monde, le monde arabe également, et offert le Cisjordanie à la colonisation sioniste.

Grâce à sa puissance militaire, à sa suprématie dans le domaine du renseignement, à l’importance de ses réseaux, à la propagande écrasante, Israël peut faire ce qu’il veut, comme il veut, en ignorant superbement les résolutions internationales. Israël est craint, Israël domine outrageusement.

L’idéal d’Attali serait quasiment près d’être atteint : un gouvernement mondial dont la capitale serait à Jérusalem. Grâce à ses dizaines de milliers de sayanim implantés aux plus hauts niveaux et dans les secteurs clé de la plupart des Etats, Israël peut plus ou moins contrôler la politique des pays occidentaux. Jamais dans l’histoire de l’humanité un pays de taille modeste n’était arrivé à étendre ainsi son influence.

Israël est devenu intouchable. C’est le seul État au monde qui, depuis plus de soixante ans, viole impunément le droit international, occupe et annexe des territoires conquis par la force, se torche avec les résolutions internationales. Même les Etats-Unis arrêtent leurs agressions au bout de quelques années.

Depuis cette époque, le monde juif a imposé la religion de la Shoah. Journée internationale. Visites obligées des sites. Constructions de mémoriaux. Enseignement de la Shoah jusqu’en Afrique et en Chine. Lois mémorielles. Harcèlements, diabolisations et condamnations des "contestataires".

Incontestablement, les dirigeants sionistes ont l’impression, grandement justifiée, qu’ils peuvent dominer le monde, ou du moins le contrôler, ou en tout cas que le monde ne fera rien, à l’heure actuelle, qui aille contre leurs intérêts fondamentaux.

Les dirigeants sionistes, ainsi que les dirigeants des grandes communautés juives, agissent en tout cas dans cet état d’esprit. Comme les maîtres du monde".

-"Que pensez-vous de Daesh ?"

- "Le mot à lui seul représente l’aboutissement d’un complot mené de main de maître. Quelle maestria ! On pourrait le qualifier de complot américano-sioniste, c’est-à-dire, lorsque les Américains et les Israéliens sont devenus de véritables alliés dans la région, à partir des années 1970, pour la modeler en fonction de leurs intérêts stratégiques. Ou comment on a réduit la Nation arabe qui rêvait à l’aube de son indépendance d’unité, de progrès, d’éducation, de liberté, à des entités divisées, ravagées, humiliées, menacées, déstabilisées.

Rappelons-nous : dans les années 1950, les pays arabes voulaient entrer de plain-pied dans le monde moderne. Toutes leurs aspirations allaient vers l’instruction, le développement économique et l’échange culturel. Nasser se moquait ouvertement du voile et Bourguiba des contraintes du ramadan. Regardez les publics arabes de ces années aux concerts d’Oum Kalthoum.

La guerre de 1967 a modifié la donne. Le monde arabe brisé et humilié, l’alliance américano-sioniste a décidé de l’achever. Dès les années 1980 a commencé à germer, dans les cercles géostratégiques, la conviction qu’il fallait détruire les Etats arabes forts, comme l’Irak, la Syrie et la Libye, pour les transformer en champs de batailles interethniques, en y ajoutant une pincée d’islamistes.

Parmi ces forces déstabilisatrices, Daesh ou autres organisations du même type, financées et formées par des monarchies dont la seule politique se résume aujourd’hui à se perpétuer en conservant les avantages acquis tout en pillant leurs pays, pour le compte de leurs maîtres.

Simple question de bon sens logistique. Comment des forces de dizaines de milliers de combattants peuvent-elles se mouvoir librement sur des colonnes de Honda, dans des zones désertiques, sur des millions de kilomètres carrés, sans la protection des forces aériennes ou satellitaires de l’Amérique et d’Israël ? Ehud Barak, ancien chef d’état-major et premier ministre d’Israël a déclaré, il y a quelques mois, dans un accès de franchise, qu’on pouvait éliminer Daesh en trois ou quatre jours. Déclaration étrangement très peu relevée.

Un autre avantage de cette créature magique : faire peser une menace sur les autres pays -Maroc, Algérie, Egypte, etc.- qui pourraient avoir des velléités de résistance. On pourrait leur envoyer un Daesh local qui les ferait exploser.

Et puis, le bouquet sur le plan idéologique et civilisationnel. Grâce à Daesh, le monde musulman est retourné à ses vraies origines, c’est-à-dire à la barbarie. Les musulmans, en Europe et ailleurs, sont tenus de se justifier, de raser les murs, de faire profil bas, de se soumettre. Netanyahou assimile même les Palestiniens aux djihadistes et leur combat au terrorisme. Il offre généreusement sa collaboration à une Europe meurtrie pour lui montrer comment assurer sa sécurité. Le choc des civilisations a offert son verdict. La Barbarie islamique vaincue par la suprématie judéo-chrétienne".

-"Comment voyez-vous la montée du Front National en France ?"

- "Le Front National a été créé, au début des années 1970, pour regrouper une extrême droite en miettes. Son candidat avait fait à peine 5 % à l’élection présidentielle de 1965, alors que la perte de l’Algérie était encore vivace en France.

Le FN a vivoté autour de 2 % ou 3 % jusqu’en 1984, lorsque François Mitterrand a réalisé un coup politique dû à son génie machiavélique. Sachant que Le Pen était un excellent orateur, il a ordonné à France 2 d’inviter le leader du FN à la grande émission politique de l’époque : L’heure de vérité. L’effet fut immédiat. Le FN est passé à 8 %-10 %. Mitterrand divisait ainsi la droite, en l’empêchant de s’unir au deuxième tour des élections, comme cela se passe dans tous les scrutins de la 5e République. Dès 1986, Jacques Chirac a passé un pacte avec le Bnai Brit (la franc-maçonnerie juive mondiale) que la droite "classique" ne passera jamais un accord avec le FN.

Le FN est devenu ainsi le parti qui cristallise à lui seul le mécontentement des chômeurs, des déclassés, des laissés-pour-compte. Car en même temps, le parti communiste s’effondrait, passant de 25 % dans les années 1960 à 2 % ou 3 % aujourd’hui. De même que la classe ouvrière ne se sent plus représentée par le parti socialiste. Il y a aussi un sentiment de désarroi devant une Europe lointaine et bureaucratique, un sentiment d’insécurité grandissant, des inégalités infranchissables, une classe politique égoïste et décrédibilisée. Et vous avez tous les ingrédients qui expliquent la montée du Front National.

Cependant, le système électoral à deux tours réussit à bloquer le FN d’arriver aux responsabilités. Car les deux grands partis sont prêts à s’unir pour empêcher le FN de gagner. On l’a bien vu aux élections régionales de décembre 2015.

Personnellement, je ne crois pas que le FN puisse gagner l’élection présidentielle ou un nombre important de députés, vu sa diabolisation et l’union de tous contre lui. Sauf dans l’hypothèse d’une catastrophe économique et sociale d’une ampleur sans précédent, comme la crise de 1929".

-"Quels sont les pays où il y des networks sophistiqué de sayanim ?"

- "A mon avis, il y a trois pays où il existe des réseaux étendus, sophistiqués et tentaculaires de sayanim. Ce sont les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France. La palme revenant probablement à la France, car je ne vois aucun domaine où les sayanim seraient absents en France. Ils ont même réussi à bloquer l’inscription de la sénatrice Alima Boumediene-Thiéry au barreau du Val-d’Oise pour "positions politiques extrémistes", trop pro-palestinienne.

Dans ces pays existe une forte communauté juive et surtout très bien implantée dans tous les secteurs d’activité du pays. Ils sont dans la politique, dans l’économie, chefs d’entreprises, banquiers, assureurs, publicitaires, dans les médias, tous les médias, dans la haute administration, dans les universités, dans les cabinets d’avocats, etc. J’insiste sur ce point, parce qu’en Russie et en Ukraine il y a deux fois plus de juifs qu’en France et en Grande-Bretagne. Mais, d’une part, ces juifs ont été pendant longtemps tenus éloignés du judaïsme et d’Israël, et surtout, ils ne couvrent pas les secteurs d’activité stratégiques comme les médias, la politique, la culture.

Souvent, les sayanim arrivent à quasiment contrôler tout un secteur d’activité. Par exemple, la publicité, qui constitue le nerf de la guerre pour les entreprises et les médias. En France, elle est contrôlée aux 2/3 par deux juifs sionistes : Maurice Lévy (Publicis) et Stéphane Fouks (Havas). En Grande-Bretagne, la presse et l’édition furent longtemps contrôlées par Robert Maxwell, agent du Mossad selon Gordon Thomas, « auquel il a accordé des financements en détournant notamment les fonds de pension de son groupe. Il aurait été tué alors qu’il voulait récupérer l’argent qu’il avait prêté au Mossad. Les services secrets israéliens auraient refusé et l’auraient éliminé de peur qu’il dévoile sur la place publique les nombreuses informations que Maxwell connaissait ». Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale est présidée par Janet Yellen, une juive proche d’Israël, et dont le vice-président est Stanley Fischer, qui possède la nationalité israélienne et fut président de la banque centrale d’Israël de 2005 à 2013.
Dans les autres pays à faible densité juive, les sayanim servent tout de même d’appoint dans les domaines où ils peuvent apporter quelques chose (comme André Azoulay au Maroc)".

-"Dans des entretiens avec Lady Globe journal, des femmes disaient qu’elles ont travaillé pour le Mossad. Pourquoi le Mossad préfère-t-il les femmes espions ? Quelle différence existe entre un sayanim et un agent de Mossad ?"

- "Victor Ostrovsky, qui a été agent du Mossad et qui a raconté son expérience dans un livre, lorsqu’il parle de sa période de formation dans les locaux du Mossad, n’évoque pas une présence particulièrement significative de femmes. Il y a certes des femmes qui sont des agents du Mossad. On pense à Tsipi Livni, la fameuse ministre israélienne qui se sent si bien au Maroc, au point de recevoir des cadeaux somptueux. Ou à celle qui a piégé Mordekhai Vanunu, celui qui avait photographié la centrale nucléaire de Dimona et vendu les clichés à un journal britannique. Cette femme a fait semblant de le rencontrer par hasard, à Londres, où il se cachait, et de tomber amoureuse de lui, au point de le convaincre de l’accompagner à Rome où d’autres agents du Mossad l’ont kidnappé et transféré secrètement en Israël dans les cales d’un navire, et où il fut condamné à 18 ans de prison. Il est possible que le Mossad, connaissant la faiblesse des hommes, ait eu recours à des femmes pour piéger et faire chanter ses futures victimes. Mais en dehors de ces cas, je ne crois pas que le Mossad privilégie les femmes espions.

Les sayanim ne sont pas des agents du Mossad. Les agents du Mossad sont Israéliens et travaillent pour l’Etat d’Israël qui les rémunère. Les sayanim ne sont pas Israéliens. Ils sont tout sauf Israéliens. Ils sont Français, Britanniques, Américains, Argentins, Russes, Marocains, etc. Ils ne sont pas salariés de l’Etat d’Israël. Ils poursuivent leur carrière professionnelle dans les pays où ils résident. Leurs revenus proviennent de leur travail. Qu’ils soient fonctionnaires, employés dans le privé, chefs d’entreprise ou travailleurs indépendants. L’aide qu’ils apportent au Mossad est bénévole. Ils le font par idéal. Ceci dit, le Mossad peut être amené à rétribuer à l’étranger les services d’une personne, comme le font tous les services secrets, et cela peut concerner des femmes étrangères dont on peut deviner le genre de prestations exigées".

-"Comment voyez-vous les attentats terroristes de Paris et de Bruxelles ?"

- "Je prends la question des attentats "terroristes" à l’envers. Pourquoi y a-t-il des attentats et à qui profitent-ils ? A qui profite le crime ?

De tous temps, les gouvernements modernes, ont cherché à connaître, à infiltrer et à manipuler les organisations qui les contestaient. Cela pouvait être de façon pacifique, comme les syndicats, ou de manière violente, comme les actions anarchistes au tournant du 20e siècle. Dans cette dernière configuration, les services policiers étaient au courant et laissaient faire et allaient jusqu’à susciter ces actions pour mieux réprimer les mouvements de contestation.

Plus près de nous, il y a eu le terrible attentat à la gare de Bologne, en 1981, qui avait fait 80 morts et qui avait été téléguidé par les services secrets pour empêcher l’Italie de basculer dans le non-alignement.

Depuis une trentaine d’années, l’Amérique et ses alliés ont créé les conditions pour voir émerger des groupes islamistes violents pratiquant des actes terroristes : exacerbation des conflits, invasion et destructions de plusieurs pays.

Lorsqu’on connaît la puissance et les moyens et le cynisme de la CIA, du Mossad et autres services britanniques, on imagine mal que des groupes de plusieurs milliers de personnes ayant des intentions malveillantes aient pu échapper aux écoutes téléphoniques, aux infiltrations et aux manipulations.

La plus grande manipulation a eu lieu le 11 septembre 2001. Si, aujourd’hui, quelqu’un croit encore à la version officielle, avec toutes les vidéos et les analyses qui existent et qui sont à la disposition de tout un chacun, je le considère soit comme un imbécile, soit comme un complice.

Il existe, aujourd’hui, dans les grands pays, notamment en Amérique, ce qu’on appelle "l’Etat profond", c’est-à-dire un regroupement non-officiel de ceux qui ont un pouvoir de décision (armée, services secrets, banques, sociétés d’armement ou de pétrole) et qui poussent par des actions clandestines à réaliser les objectifs qui leur paraissent nécessaires pour assurer la domination et la puissance sur le reste du monde.

En réalisant le faux attentat du 11 septembre 2001 (3000 morts ce n’est pas grand-chose surtout que la majorité des cadres juifs avaient été avertis), on poursuivait deux objectifs :

1. Assurer le contrôle sur la société américaine par le "Patriot Act", le faire vivre dans la peur, lui faire accepter toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité. C’est ce qu’a fait la France avec l’état d’urgence.

2. Remodeler le Moyen Orient comme on le voit sous nos yeux.

Cela s’appelle gouverner par le chaos. Le chaos affaiblit l’adversaire et permet d’intervenir quand cela est nécessaire.

Vous comprendrez que je ne peux juger les attentats de Paris et de Bruxelles hors de ces considérations. Pour moi, ils font partie d’une politique cynique et cruelle pour créer les conditions d’une soumission totale des populations concernées, et pour stigmatiser les musulmans et les renvoyer à leur "moyen âge".

-"Le Mossad a tué des scientifiques, hommes politiques, etc. Est-ce vrai ou bien est-ce seulement un mythe ?"

- "Depuis son établissement en Palestine, au début du 20e siècle, le mouvement sioniste a eu recours à l’assassinat pour arriver à ses fins. Jacob Israël de Haan, écrivain et journaliste juif hollandais installé à Jérusalem, a été assassiné, en 1924, par les sionistes, à la veille de son voyage à Londres à la tête d’une délégation pour dire aux Anglais que le projet sioniste allait créer de la violence. Il préconisait la coexistence dans un seul Etat avec les Palestiniens.

En 1948, le comte Folke Bernadotte, neveu du roi de Suède, médiateur de l’ONU pour la Palestine, a été assassiné à Jérusalem par les sionistes car il condamnait leurs exactions.

Le Mossad est le seul service secret au monde qui possède un corps de tueurs professionnels. Ce sont les kidonim (singulier : kidon) signifiant "baïonnettes". Ils assassinent aussi bien les "terroristes" que les politiques ou scientifiques arabes qui pourraient nuire à leurs plans.

Ghassan Kanafani, écrivain, journaliste et homme politique palestinien, membre du Front populaire de libération de la Palestine. Assassiné dans un attentat à la voiture piégée, à Beyrouth, en juillet 1972.

En 1973, les tueurs du Mossad ont assassiné Ahmed Bouchikhi, à Oslo. Un garçon de café marocain qu’ils avaient confondu avec un responsable palestinien.

En juin 1980, le responsable du projet nucléaire irakien fut égorgé par deux agents israéliens dans sa chambre d’hôtel du Sofitel, à Paris. (voir Victor Ostrovsky).

Numéro 2 du Fatah, Abou Jihad, de son vrai nom Khalil al-Wazir, est né à Ramleh, en 1936, dans ce qui est alors la Palestine sous mandat britannique. En avril 1988, une unité spéciale du Mossad débarque à Tunis et l’assassine dans sa résidence, devant sa famille.

En septembre, 1998, le Mossad a raté une tentative d’assassinat sur le chef du bureau politique du Hamas, Khaled Mashaal, en tentant de l’empoisonner, mais les assassins ont été arrêtés en Jordanie. Et sous la menace d’une rupture des relations diplomatiques, le Mossad a envoyé le contrepoison.

Le Mossad a assassiné un nombre important d’hommes politiques palestiniens, parce qu’ils étaient modérés et se battaient pour une solution pacifique. La hantise d’Israël a toujours été qu’on "l’oblige" à faire la paix. La cruauté du Mossad n’a pas d’équivalent dans l’histoire des services secrets. La lâcheté des pays occidentaux lui a toujours permis de sortir indemne, même quand les preuves de sa culpabilité étaient évidentes.

-"Netanyahu à Mogherini : traitez Israël comme les pays arabes modérés nous traitent, Cela veut-il dire qu’il y a des bonnes relations entre les payes arabes et Israël, au niveau diplomatique, économique, et même militaire ?"

- "Israël a toujours eu une diplomatie agressive, arrogante, dominatrice, dissuasive et menaçante. Pour elle, il n’existe pas de position équilibrée, si on ne tient pas compte à 100 % des intérêts israéliens.

Lorsque la France veut réunir une conférence internationale sur le conflit israélo-palestinien, ce qui serait après tout logique et raisonnable, Israël s’insurge et la France baisse le ton. Israël ne laisse rien passer et prend les devants pour contrer toute critique, même quand il viole les lois internationales. Israël fait peur aux chancelleries occidentales, à cause de l’utilisation abusive de la Shoah, ou parce qu’il possède cinq sous-marins nucléaires qui se baladent dans les mers, ou parce que des liens mystérieux existent entre leurs services secrets. Toujours est-il qu’Israël se comporte comme l’enfant gâté et insupportable avec qui il faut prendre des pincettes pour lui faire la moindre remarque. Je rappelle cet exemple : Des diplomates français ont été molestés par des soldats israéliens sur les territoires palestiniens ; la France n’a rien dit.

Il est vrai, cependant, que seule l’Union européenne ose prendre quelques mesures timides, très timides, et qu’elle a du mal à faire appliquer concrètement, comme l’étiquetage des produits fabriqués en Cisjordanie occupée, et que la diplomatie sioniste assimile au boycott des magasins juifs par les Nazis. Vous voyez le niveau et la méthode ! Mais c’est fait exprès pour tétaniser la diplomatie européenne. L’Union européenne verse chaque année des centaines de millions à l’Autorité palestinienne et aide à la construction de bâtiments en Cisjordanie. Toutes choses qu’aucun Etat arabe n’ose entreprendre.

La remarque de Netanyahou à Mogherini veut dire ceci : « Ne soyez pas plus royaliste que le roi ! Regardez les pays arabes modérés qui pourtant soutiennent les Palestiniens, et avec lesquels nous n’avons pas toutes les relations qui lient l’Europe et Israël. Et pourtant, même eux ne prennent pas ce type de mesures discriminatoires, ni n’interviennent sur le terrain. Ils nous fichent la paix et nous laissent mener la politique que nous voulons. Parce qu’ils nous font confiance quand nous leur disons que nous sommes pour l’existence de deux Etats et que nous faisons tout pour y arriver. Eux nous croient, et ne s’impatientent pas d’un prétendu blocage de la situation. Si eux le font, alors qu’ils ne sont pas tout à fait nos amis, pour quoi pas vous, vous les Européens qui êtres nos alliés et amis ? Soyez gentils et coopératifs, Etats européens, laissez-nous mener la politique que nous voulons et qui est conforme à nos intérêts »".

-"Pourquoi, aux élections primaires américaines, les candidats, surtout républicains, ne cessent d’affirmer leur soutien à Israël, leur volonté de lutter contre l’islam radical, et d’abroger l’accord passé avec l’Iran ?"

- "Tout candidat à un poste politique a envie d’être élu, et donc il se conforme à l’idéologie dominante. Bien sûr, s’il a des convictions affirmées et divergentes, il peut toujours se présenter sans grande chance de l’emporter.

Le système dominant suscite en son sein des candidats conformes qui défendront ses intérêts une fois élus. Ces candidats recevront les subventions nécessaires et les aides logistiques pour réussir.

Ceci est encore plus vrai aux Etats-Unis où l’argent joue un rôle déterminant. Une campagne électorale coûte très cher. On n’imagine pas le matraquage publicitaire à la télévision. Le peuple américain est celui qui est le plus soumis à l’emprise publicitaire, même en dehors de la politique.

Contrairement à une idée reçue, l’Amérique n’a pas toujours soutenu Israël. La campagne de 1956 contre Nasser a été menée conjointement avec l’Angleterre et le France, mais contrecarrée par les Etats-Unis. Jusqu’en 1967, c’est la France qui a armé Israël, y compris la bombe atomique. A ce sujet, le président Kennedy a tenté de faire contrôler la centrale nucléaire de Dimona. Parmi les organisations qui avaient intérêt à son assassinat, en 1963, outre la CIA qui allait être restructurée, figure le Mossad. L’Amérique a compris, après 1967, l’intérêt de soutenir à fond l’Etat juif. Le délabrement actuel du monde arabe en est une des illustrations.

La machine idéologique s’est alors mise en marche. L’idéologie sioniste s’est incrustée profondément dans l’inconscient collectif américain. Norman Finkelstein explique le parallèle entre l’épopée américaine et l’épopée sioniste qui entraîne une forme d’identification spontanée et intime. Les deux peuples sont arrivés sur une terre "vierge" et hostile, inexploitée, mal aimés par ses habitants originels, avec une légitimité quasi divine, obligés de recourir à une force légitime et morale. Les plus grands supporters du Grand Israël, aujourd’hui, sont les dizaines de millions d’évangélistes chrétiens, et qui sont de fervents sionistes.

C’est ainsi que l’AIPAC (le lobby juif américain) arrive à séduire ou à terroriser l’écrasante majorité des élus. Lorsqu’un candidat se présente quelque part, même au fin fond du Nébraska, avec un programme critiquant Israël, l’AIPAC déverse des millions en contre-propagande et mobilise les médias et les politiques qui lui sont acquis, pour le faire battre. Et cela sert d’avertissement aux autres.

Aux Etats-Unis, trois Etats détiennent la clé des élections, à cause du système électoral : New York, la Floride et la Californie. Les juifs y sont puissants et en grand nombre, au point de faire basculer l’élection dans un sens ou un autre.

Toutes ces raisons, sans compter la puissance des sayanim, font que les candidats à la présidence doivent faire allégeance à Israël à travers l’AIPAC. Le lobby juif a tenu récemment son congrès et tous les candidats sont venus exprimer leur total engagement en faveur d’Israël. C’était à qui se montrerait le plus sioniste. Même Donald Trump, qui au début avait pris ses distances, était venu exposer fièrement son petit-fils "juif".

Le plus curieux, c’est que les candidats reprennent à leur compte des thèmes de campagne qui n’intéressent pas du tout l’Américain moyen et qui peuvent même aller à l’encontre des intérêts économiques de l’Amérique, comme l’islam radical ou le boycott de l’Iran. C’est une autre forme d’allégeance à Israël.

Le rapport de forces est tel, aujourd’hui, qu’on ne voit pas comment un candidat à la présidence peut se permettre de braver le lobby sioniste. Il y a bien sûr Bernie Sanders, le prétendant démocrate dont les positions sont réellement novatrices et courageuses. Mais je doute qu’il récolte les voix nécessaires pour représenter le parti démocrate. Et même s’il y arrive, et même s’il est élu président, il fera face à un Congrès ultra sioniste qui aura le dernier mot. L’exemple d’Obama l’a montré amplement."

-"Quel intérêt, pour Israël, dans l’invasion de l’Irak, ou bien les sanctions contre l’Iran ?"

- "Après la victoire militaire de juin 1967, une agression minutieusement préparée des années à l’avance, et l’ultime vraie guerre israélo-arabe de 1973, la question s’était posée, pour Israël, de "neutraliser" le monde arabe. Avec les pressions de l’Amérique et une aide financière ridicule (1,2 milliards pour 80 millions d’habitants contre plus de 3 milliards pour 7 millions d’habitants), l’Egypte a signé la paix, récupérant le Sinaï en le démilitarisant, acceptant définitivement la supériorité stratégique de l’Etat sioniste, scellant la division du monde arabe et livrant ce qui restait du peuple palestinien à l’occupation et à la colonisation israéliennes. La Syrie, isolée, se tient à carreau, ne bronche pas même quand l’aviation israélienne bombarde des sites "hostiles", comme en 2007. La Jordanie, n’en parlons pas, c’est quasiment un protectorat sioniste ; Israël peut renverser le gouvernement d’une pichenette.

Restait l’Irak, car les monarques du Golfe sont plus intéressés à s’enrichir qu’à défendre la nation arabe. L’Irak ne représentait pas un danger militaire pour Israël, trop loin du théâtre des opérations. Mais il représentait l’exemple d’un pays arabe capable de se développer, mettant la volonté politique et les moyens pour y arriver. On comprend ça, lorsqu’on voit l’état de délabrement des autres Etats arabes. L’Irak a même eu le culot de vouloir maîtriser l’énergie nucléaire, pacifique bien sûr. Sauf que c’est Israël qui décide du niveau de développement des Arabes. Vous remarquerez qu’aucun Etat arabe n’a une centrale nucléaire. Ce que disent les Saoudiens frise le ridicule. Et donc l’aviation sioniste, en toute impunité, est allée détruire le centre de recherche nucléaire livré et contrôlé par la France, le 7 juin 1981. L’Irak, malgré tout, continuait de se développer dans tous les autres domaines, devenant le centre de gravité d’un monde arabe fier et unitaire. Bagdad remplaçait Le Caire de Nasser dans le cœur des Arabes. Il fallait briser cet élan, réduire à néant les velléités de développement et d’unité. La coalition américaine de la première guerre du Golfe, suivie d’un embargo meurtrier, n’avaient pas brisé l’Irak. Ce fut chose faire en 2003. Désormais, c’est un pays divisé en ethnies qui se font une guerre perpétuelle. Le nationalisme arabe a été achevé, avec l’avertissement suivant aux autres pays "arabes" : « Voilà ce qui vous arrivera si vous ne marchez pas droit ». La Syrie et la Libye paient ce prix aujourd’hui.

L’Iran ce n’est pas le même problème, mais ça y ressemble. Car il illustre la mégalomanie d’Israël qui se comporte comme l’empire du Moyen-Orient qui ne tolère pas l’émergence d’une puissance comparable. L’Iran n’est pas un pays arabe et n’a jamais fait partie de la ligue arabe qui a combattu Israël à ses débuts. On peut même dire que l’Iran du Shah a été un allié stratégique d’Israël. Mais le Shah avait commencé à prendre ses distances ou à vouloir s’insérer dans la politique régionale. Témoin l’accord inattendu entre le Shah et Saddam Hussein, en 1975, pour couper l’aide militaire aux Kurdes irakiens, soutenus par Israël. On dit aussi que le Shah voulait devenir une puissance nucléaire, ce qui aurait déplu à Israël et à l’Amérique. C’est pour cette raison que l’Amérique l’aurait laissé tomber, en 1979, ouvrant la voie au régime islamique.

Comme grande nation et puissance régionale, l’Iran voulait maîtriser l’énergie nucléaire. Ce qui allait à l’encontre de la domination exclusive de l’empire sioniste. Il ne semble pas que l’Iran cherchait à obtenir la bombe, d’aucune utilité en cas de représailles massives, mais il ne voulait pas non plus soumettre son développement nucléaire au bon vouloir de l’axe américano-sioniste. Contrôlant tous les moyens d’information et l’AIEA, cet axe a fait croire à un développement nucléaire militaire, ouvrant la voie à des sanctions économiques et financières qui ont retardé le développement de l’Iran pendant une bonne vingtaine d’années. C’était aussi le but recherché par Israël. Il faut s’attendre à ce que les médias sous contrôle "découvrent" une violation de l’accord entre l’Iran et les six. Et avec un nouveau président américain, on pourrait revoir les sanctions contre l’Iran.

En résumé, la politique d’Israël au Moyen-Orient est de ne permettre l’émergence d’aucune puissance capable de lui tenir tête".

-"Mais Israël vend les armes aux payes arabes comme le Maroc et l’Algérie. depuis 2008 à quatre pays arabes : Maroc, Algérie, Émirats arabes unis, Égypte".

- "La politique israélienne est très pragmatique, pour ne pas dire cynique. La priorité, pour Israël, est de neutraliser les pays arabes, un par un, chacun à sa manière, de les rendre inoffensifs, obéissants. Avec les grands Etats nationalistes ou ayant des velléités de développement et d’indépendance, comme l’Irak, la Syrie et la Libye, il fallait les briser, les morceler, les ramener à "l’âge de pierre", une expression que les militaires sionistes adorent utiliser. Avec l’Egypte et les monarchies du Golfe, cela n’était pas nécessaire. Il suffit d’agiter la menace et ces pays filent doux.

Vous me posez la question sur la vente des armes au Maroc et à l’Algérie et autres pays arabes. Cela n’est pas contradictoire avec leur neutralisation. Quand on achète des armes, on devient dépendant, pour les pièces et la formation et le renouvellement. C’est un moyen de tenir un pays. De plus, les armes vendues aux pays arabes comme les tanks et les avions sont toujours inférieures technologiquement à celles détenues par Israël. Celui-ci ne s’est jamais caché qu’il devait conserver une supériorité stratégique et technologique. Par ailleurs, je crois savoir que Israël vend des drones au Maroc. L’Etat sioniste possède la plus haute technologie au monde sur les drones. Qui peut assurer que les drones vendus ne contiennent pas des cellules espions ou des mécanismes de surveillance ou même d’autodestruction ?

Je considère que tout contrat d’achat d’armes par un Etat arabe à Israël est un pas vers la soumission politique. Les Arabes devraient savoir qu’Israël les méprise et ne sera jamais leur allié. Par ailleurs, la vente d’armes n’exclut pas un travail de sape contre ces pays. Le Maroc et l’Algérie sont, depuis quelques années, l’objet de manœuvres menées par le Mossad dans les régions amazigh pour les soustraire au pouvoir central et renforcer leur "identité" particulière. A terme, c’est une menace pour l’unité nationale de ces pays. Je suis toujours surpris et consterné de voir à quel point les Etats arabes sont manipulés comme des pantins par le régime sioniste".

-"En quoi le monde arabe s’est-il soumis à Israël ?"

- "En 1948, le monde arabe était vent debout contre la partition de la Palestine et la création d’un Etat juif, considéré alors comme un élément étranger, inassimilable, incompatible avec l’idée d’une nation arabe homogène. Il ne s’agissait pas de combattre les juifs en tant que tels. Tous les pays arabes de l’époque avaient de fortes minorités juives qui vivaient plus ou moins en harmonie et qui ne souhaitaient pas vivre dans en Etat juif. Et malgré leur faiblesse économique et militaire due à leur indépendance très récente, les Etats arabes se sont lancés dans un conflit dont ils n’avaient pas mesuré l’ampleur et la capacité de l’ennemi.

Malgré cette première défaite, les Etats arabes ont formé la Ligue arabe, avec pour objectif la libération de la Palestine. Ils avaient alors établi une liste de toutes les compagnies qui travaillaient avec Israël, pour les boycotter. A l’époque on ne disait même pas Israël mais "l’entité sioniste".

Quelques guerres plus tard, non seulement le fait accompli sioniste n’est plus remis en cause, c’est-à-dire le partage de 1948, mais même les conquêtes territoriales de 1967 sont implicitement acceptées, si on excepte quelques rodomontades verbales dont les Arabes sont friands.

Prenez Al-Qods ! Après la guerre de 1967 et les premières annexions israéliennes, le monde arabe et musulman a créé une organisation pour défendre la Jérusalem arabe. Résultat ? 250000 colons juifs s’y sont installés. Des juifs américains achètent à prix d’or toute parcelle arabe pour la judaïser. Aucun millionnaire arabe n’a jamais osé mettre du fric pour combattre la mainmise juive. Aucun pays arabe n’a jamais osé ouvrir une ambassade à Ramallah et exiger l’application de la Convention de Vienne sur le personnel diplomatique pour y entrer et sortir librement avec le bagage diplomatique. Aucun régime arabe n’a jamais tenté de briser le blocus de Gaza, sauf la Turquie.

La Ligue arabe s’est humiliée à offrir une paix totale à Israël, en 2002, en échange d’un retour aux frontières de juin 1967, ce qui avait suscité les ricanements d’un Ariel Sharon plus conquérant que jamais.

Ce qui reste de la Palestine est inexorablement grignoté, avec probablement le "lâche soulagement" (formule utilisée après les accords de Munich de 1938) des régimes arabes qui ne veulent plus en entendre parler. Que Mahmoud Abbas signe pour un Bantoustan et tout le monde sera content.

Petit à petit, le monde arabe normalise ses relations avec Israël, en même temps que disparaît la Palestine. Le régime sioniste est devenu le protecteur, le "parrain", des monarchies du Golfe face à la "menace" iranienne. Le monde arabe a accepté de jouer en "deuxième division" par rapport à Israël, sur les plans militaire, technologique, économique, scientifique, informatique. Après la destruction de la centrale nucléaire civile d’Irak, aucun autre pays arabe n’a osé relever le défi.

Et je finirai par cette histoire. Au début des années 1960, qui ont vu le lancement de l’industrie spatiale, le département de physique d’une université libanaise s’est lancé de manière artisanale dans cette entreprise, en bricolant avec les moyens du bord. Sauf qu’ils sont arrivés, après plusieurs recherches, à envoyer une fusée pas loin de Chypre, et ils envisageaient de mettre un petit satellite dans la prochaine fusée. Mais "diverses pressions" les ont amené à tout arrêter. Et c’est ainsi que prit fin une prometteuse industrie spatiale arabe".

-"Comment venir à bout d’Israël ?"

- "Pour moi, Israël est un géant aux pieds d’argile. Le point faible d’Israël, c’est sa nature profondément coloniale. On aurait pu, à la limite, considérer avec bienveillance l’idée qu’après les drames de la Deuxième guerre mondiale, les juifs auraient besoin d’un Etat, une espèce de lieu refuge pour les préserver à l’avenir de tels massacres de masse. Et c’est ce qui s’est passé en 1947-1948, et pourquoi le problème des réfugiés palestiniens est passé à la trappe. Le régime sioniste, en plus des soutiens dont il bénéficie, a eu l’intelligence de conserver un vernis démocratique qui n’est pas totalement artificiel.

Sauf qu’avec le temps Israël révèle son vrai visage, sa vraie nature. C’est un Etat colonial, raciste, qui ne peut trouver la paix que dans l’écrasement des Palestiniens et la suprématie sur tous les pays arabes. Il faut comprendre que le régime sioniste ne peut pas faire autrement. Toutes les solutions de paix, il les a rejetées, car incompatibles avec son racisme et son désir de puissance. Il n’y a qu’à voir l’évolution de la société israélienne. De socialiste et laïque à ses débuts à un extrémisme religieux quasi mystique et messianique aujourd’hui.

Pour venir à bout d’Israël, il faut faire ressortir ces traits. Israël a toujours eu cette crainte terrible de voir sa légitimité mise en cause. Que le monde vienne à se poser la question : est-ce que la création de cet Etat n’a pas été une erreur tragique vu qu’on ne voit pas de solution ?

Or le coup de génie d’Israël est d’avoir imaginé les accords d’Oslo qui ne le font plus passer pour un occupant direct, tout en grignotant tranquillement la Palestine. Et, sur ce plan, Arafat porte une très lourde responsabilité. Pour revenir au-devant de la scène, et alors qu’il aurait dû laisser la nouvelle direction palestinienne (Marwan Barghouti par exemple) qui avait mené l’intifada négocier avec l’occupant, il a répondu à l’appel de Rabin et lui a tout offert sur un plateau, sans rien obtenir en échange. Il a offert 60 % de la Cisjordanie à Israël. Les accords d’Oslo ne parlent ni de Jérusalem ni d’un Etat palestinien.

Pour venir à bout d’Israël, il faut mener une propagande intense sur l’inanité des accords d’Oslo. Si ces accords sont dénoncés, si l’Autorité palestinienne tombait, Israël redeviendrait le vrai occupant, et une grande partie de la communauté internationale lui tournerait le dos.

Il est surprenant que les "élites" arabes n’aient pas compris une chose aussi simple et évidente".

-"Comment expliquer la soumission des Palestiniens ?"

- "Tout a commencé avec la décision de Yasser Arafat de négocier les accords d’Oslo avec Israël. Le régime sioniste se trouvait dans une situation dramatique, vers 1990. La première intifada a révélé un régime d’occupation brutale et la volonté d’un peuple de s’en libérer. Le contraste était patent. Israël allait à la catastrophe.

C’est alors que le premier ministre Rabin a eu un coup de génie. Il faut reconnaître aux sionistes une capacité de manipulation hors du commun. Négocier avec les dirigeants locaux de l’intifada signifiait abandonner la Cisjordanie et permettre la création d’un vrai Etat palestinien. Alors, Rabin a dit (propos rapportés par Yéhouda Lancry, ambassadeur israélien à Paris d’origine marocaine) : « On va sortir Arafat de son trou et il fera ce qu’on lui dira de faire ». A l’époque, Arafat n’existait, plus politiquement parlant. Exilé et oublié à Tunis. Or tout homme politique de cette envergure a besoin de laisser son empreinte dans l’Histoire. Et Arafat a négocié et a accepté toutes les conditions israéliennes. Aucune mention de Jérusalem ni d’un futur Etat palestinien. En plus, Arafat a cédé 60 % de la Cisjordanie sous totale souveraineté israélienne.

Les accords d’Oslo ont ainsi créé la fiction d’un futur Etat palestinien qui ne verra jamais le jour, pendant que le nombre des colons sionistes est passé de 150000 à 650000. Les forces "palestiniennes" assurent la sécurité pour Israël. On négocie de temps en temps. On vit sur une illusion -savamment entretenue par le monde entier et même par les Etats arabes- qu’on se dirige vers une solution à deux Etats.

Mais pourquoi les Palestiniens ne réagissent-ils pas, une fois qu’ils se rendent comptent qu’ils se font avoir ? Cela fait 23 ans que les Palestiniens "négocient". Ils savent pourtant qu’Israël ne lâchera jamais sur Jérusalem, ni la souveraineté sur le Jourdain, et ne ramènera aucun colon. Les Palestiniens assistent, impuissants, aux arrestations, aux destructions, aux expulsions, aux violations des accords, à l’étouffement de leur économie, à leurs humiliations, et pourtant ils collaborent. J’y vois trois raisons :

1. La nature humaine étant ce qu’elle est, Israël a trouvé des Palestiniens qui acceptent de collaborer en échange de divers avantages. En Cisjordanie, il existe une "nomenklatura" qui peut tourner autour de 5000 personnes. Responsables politiques, militaires, sécuritaires, économiques, universitaires, médiatiques, diplomatiques, etc. Ces personnes ont des salaires qui peuvent aller jusqu’à 20000 dollars par mois. Ils ont un document spécial délivré par l’occupant qui leur permet de se déplacer sans passer par les barrages. Ils peuvent voyager à l’étranger et revenir sans problème. Leurs enfants vont étudier à l’étranger. Tout ce qu’on leur demande, pour garder ces avantages, c’est de dire qu’ils croient aux accords d’Oslo et qu’ils sont contre la "violence".

2. Le Mossad doit posséder des dossiers sur la plupart des responsables palestiniens. Corruptions, comptes à l’étranger, relations sexuelles. Si un responsable fait le malin, on sort le dossier et on détruit sa vie. Un exemple "amusant". Mahmoud Abbas aurait fait un doctorat "négationniste", dans les années 1970, selon les juifs. De temps en temps, les médias juifs le rappellent, mais sans plus. Si Abbas dénonce les accords d’Oslo, une campagne mondiale (et on connaît la puissance des juifs) sera lancée sur ses propos "négationnistes" condamnables par la loi. En 24 heures, le personnage devient l’ennemi public mondial Numéro 1 et il risque même de passer devant la Cour pénale internationale.

3. Il n’est pas exclu que le Mossad utilise des menaces directes. On va voir Saeb Erekat (c’est un exemple, mais ce monsieur est d’un "pacifisme" exemplaire) et on lui dit : « Monsieur, votre fils habite à Washington, à telle adresse, et il envoie ses deux enfants à telle école, n’est-ce pas ? Ce serait tellement bête qu’il leur arrive un « accident » ! Connaissant les méthodes du Mossad, que fait Saeb Erekat ? Il "négocie".

-"Les juifs marocains pourraient-ils un jour revenir au pays ?"

- "On me pose souvent cette question. Il y a effectivement une nostalgie de ce temps que beaucoup n’ont pas connu et que les anciens regrettent. Le roi Mohamed VI a récemment lancé un appel pour un retour des citoyens juifs installés à l’étranger. Et il est vrai que ces juifs ont gardé certaines caractéristiques de leur ancienne vie au Maroc. La cuisine et la fameuse dafina du samedi, la cérémonie du henné précédant le mariage, la musique, les habits, et ce parler si particulier. Dans la plupart des maisons des juifs de Meknès à l’étranger, ainsi que chez mes parents émigrés en Israël, il y a au salon la célèbre photo du roi Mohamed V recevant les trois grands rabbins et le président de la communauté de Meknès venus souligner leur allégeance à son retour d’exil.

Cependant, il y a deux éléments qui peuvent empêcher la réalisation de cet idéal :

1. L’avance inexorable du temps. La jeune génération qui a grandi à l’étranger a assimilé les nostalgie et les coutumes. Mais celle qui a suivi -et je l’ai remarqué au Canada, en France et en Israël- n’a qu’un rapport lointain au Maroc. Ceux qui sont nés dans ces pays (la troisième génération) ont adopté les modes de vie et les mentalités locales. Repartir vivre au Maroc leur paraîtrait absurde, irréel.

2. Les raisons qui ont fait partir les juifs risquent de les dissuader de revenir s’ils en avaient envie. Il faut rappeler que si la moitié des juifs marocains sont partis en Israël presque malgré eux, l’autre moitié a choisi de s’exiler ailleurs, sous des cieux peu cléments comme au Canada, pour échapper à ce qu’ils considéraient comme un système discriminatoire dans lequel ils ne pouvaient pas s’épanouir. Cette conviction est ancrée dans leur subconscient, et je ne peux pas leur donner tort. J’en ai donné des illustrations par ailleurs. La seule possibilité de voir les juifs marocains revenir en masse dépend de la certitude que le Maroc est devenu un Etat de droit où tous les citoyens jouissent équitablement des mêmes droits".

-"Quel devrait être le rapport des Arabes face à l’Occident ?"

- "Les Arabes ont la mémoire courte. Ou alors, deux siècles de soumission coloniale leur ont ramolli un esprit qui n’était pas déjà bien éveillé. Le monde arabe, pour simplifier, s’est fermé, à partir du 14ème-15ème siècle, à toute évolution culturelle, philosophique, économique, politique. Une illustration très instructive. Lorsque Gutenberg lance les bases de l’imprimerie moderne, vers 1450, permettant ainsi la diffusion des écrits de toutes sortes, le sultan turc qui régnait pratiquement sur le monde arabe a interdit l’utilisation de cette machine diabolique sous peine de mort.

La vraie confrontation du monde arabe avec l’Occident commence avec Napoléon. Le rapport de forces est inégal. L’Occident découvre ce monde potentiellement riche et va chercher à le dominer et à l’exploiter sans vergogne. Divisions des régions entre puissances coloniales. Créations d’entités artificielles. Mainmise sur les richesses. Maintien dans l’ignorance. Le monde arabe est fasciné, complexé, démoralisé, soumis.
Arrivent les indépendances, octroyées par un Occident qui ne pouvait pas faire autrement. Il ne faut jamais perdre de vue que la transformation positive du monde arabe est son dernier souci. Combien de bacheliers indigènes a formé le colonisateur français en Afrique du Nord ?

Une nouvelle tutelle va commencer, avec des régimes ayant l’apparence de l’indépendance. L’occident, qui détient les clés du développement et des financements, va écarter par toutes sortes de moyens les leaders nationalistes pour s’acoquiner avec des dictateurs avides de pouvoir et de richesses.

Le drame des élites arabes occidentalisées et modernistes est de croire que l’Occident cherche réellement à les aider à se développer. En réalité, l’Occident agite les droits de l’homme et les valeurs humanistes lorsque cela l’arrange, pour se débarrasser de régimes nationalistes, donc forcément "obscurantistes". Pourquoi cet Occident n’a-t-il pas levé le petit doigt contre les Moubarak, les Ben Ali et les Hassan II ? Pourquoi cet Occident s’intéresse-t-il soudain aux droits de la femme dans une Tunisie qui a choisi son régime démocratiquement, alors que l’Arabie saoudite est ménagée, courtisée, chouchoutée ?

Loin de moi l’idée de rejeter les valeurs nées et développées en Occident. Je dis seulement que les Arabes doivent développer leurs propres valeurs en fonction de leurs traditions, de leur histoire, de leur niveau de développement. Qu’ils doivent se mettre en tête que l’Occident ne leur fera jamais de cadeau, et qu’il est à l’affût pour exploiter toute faiblesse à son profit. L’Occident blanc et chrétien a montré, ces deux ou trois derniers siècles, son appétit insatiable, sa soif de domination, ses méthodes barbares. Pensez comment les Américains ont génocidé avec bonne conscience les civilisations indiennes. Pensez à leurs guerres meurtrières. Pensez au million d’enfants irakiens morts à cause de l’embargo. Pensez au Vietnam sous des millions de tonnes de bombes et soumis à un embargo pendant vingt ans après la guerre. Pensez aux "pacifications" algérienne et marocaine.

C’est ce même Occident qui vient avec son Facebook et sa démocratie, ses McDo et ses blockbusters. Bien sûr, les Arabes ne peuvent pas ignorer l’Occident. Ils n’ont pas le choix, de toutes façons. Mais il serait bon, et même à leur avantage, qu’ils n’aient pas la mémoire courte. Il y va de leur survie dans la dignité et l’authenticité".

-"Que représente le printemps arabe ?"

- "Ce qui s’est passé autour des printemps arabes illustre l’état désastreux de nos sociétés, incapables de faire face aux défis de l’indépendance et de la modernité.

Pour la première fois depuis leur indépendance, deux pays arabes (deux seulement) ont réussi l’impensable, l’incroyable, de renverser pacifiquement une dictature corrompue et de la remplacer par un régime démocratiquement élu. C’était, à notre connaissance, une première : des élections réellement libres et transparentes. Si on excepte les élections qui ont eu lieu en Palestine occupée, en 2006, et qui ont vu la victoire du Hamas. La manière dont les "parrains" du monde arabe ont escamoté ces élections aurait dû servir de signal d’alarme.

Dans ces deux pays qui ont engagé un processus populaire, la Tunisie et l’Egypte, le peuple a voulu exprimer son ras-le-bol d’être traité comme une personne immature. Il a voulu prendre la parole, se libérer, s’exprimer, échanger, crier son désir de vivre libre, de briser les carcans, de défier et de chasser un pouvoir illégitime régnant grâce à ses sbires, à sa police secrète, à ses milliers d’indicateurs. Le peuple a voulu se débarrasser de cette peur qui l’écrasait, qui l’humiliait, le tétanisait. Le printemps c’était le renouveau, la renaissance après un long et sombre hiver, la montée d’une sève libératrice et rédemptrice".

-"A-t-il échoué et pourquoi ?"

- "Incontestablement, le printemps arabe a échoué, lamentablement. Je dirais qu’on en a pris pour au moins une génération de dictature obscurantiste. C’est un retour en arrière, avec le goût amer de la défaite, et la résignation que, décidément, le monde arabe est maudit, une malédiction qui le poursuit depuis des siècles.

Le printemps arabe devait échouer, car il faisait peur à tout le monde. D’abord aux régimes arabes qui gouvernent sans légitimité. Imaginez leur terreur en découvrant des peuples qui n’avaient plus peur et chassaient leurs dirigeants. Tous les dirigeants arabes ont dû avoir des cauchemars. Il fallait tuer dans l’œuf ces soulèvements démocratiques qui risquaient de les balayer. Des élections libres et transparentes pour choisir les dirigeants ? Mais enfin, vous n’y pensez pas ! Les Arabes doivent se contenter d’élections "bidon" avec, au mieux, un multipartisme de façade. Regardez comment les régimes arabes ont légitimé le coup d’Etat contre Morsi ! On revient aux bonnes vieilles habitudes. Et là, croyez-moi, on n’est pas près de revoir un soulèvement en Egypte.

Reste l’Occident qui n’a pas du tout apprécié les révolutions et les élections qui ont suivi. Voici une autre illustration du cynisme et du mépris de l’Occident pour ces populaces arriérées et sous-développées. Jacques Chirac, en visite en Tunisie sous Ben Ali, avait dit que les Tunisiens devaient s’estimer heureux d’avoir du pain et de la stabilité (sous-entendu : la démocratie, pour les Bougnouls, c’est encore un peu tôt). L’Occident est très satisfait d’avoir des dictateurs qui maintiennent l’ordre et vendent leurs richesses sans rechigner, tout en fermant les yeux sur leurs comptes en banques et leurs biens immobiliers. Un régime issu du peuple, donc légitime, défendra mieux les intérêts du pays, car il se sent soutenu.

Ce fut un jeu d’enfant, pour l’Occident, avec la complicité des régimes arabes, de créer des difficultés économiques à ces régimes et de dire : « Vous voyez ! Ils n’ont aucune expérience ! Ils sont nuls ! Ils n’arriveront à rien ! Reprenez vos anciens dirigeants et vous verrez les milliards de nouveau affluer ! »

Dans le cas de l’Egypte, c’était encore plus dramatique. Morsi donnait des signes de vouloir revenir sur le traité de paix avec Israël. Il avait signé son arrêt de mort.

Je voudrais finir avec une remarque sur l’échec des deux printemps arabes. Pour des raisons sur lesquelles je ne peux pas m’étendre, les peuples égyptien et tunisien ont choisi clairement un régime religieux. Je peux comprendre que cela n’ait pas plu à une frange "moderniste". Mais fallait-il pour autant que cette frange ait contesté des régimes légitimement élus avec le risque, et on le voit aujourd’hui, que le processus électoral libre et transparent ait reçu un coup mortel ? C’est une lourde responsabilité historique que ces franges "modernistes" ont prise, renvoyant la démocratie aux calendes grecques".

-"Est-ce que la démocratie est incompatible avec l’arabité ?"

- "Certainement pas dans l’absolu, mais dans l’état actuel des choses il semble que oui.

En fait, les peuples traversent des périodes particulières de leur histoire. Il y a des basculements incessants, qui se font certes sur un ou plusieurs siècles. Comparez la Chine d’aujourd’hui à celle qui était dépecée et humiliée par les puissances coloniales.
Historiquement parlant, à une époque où les pays chrétiens vivaient dans une espèce d’obscurantisme idéologique et religieux, le monde arabo-musulman s’épanouissait dans la poésie, la philosophie, la médecine, l’urbanisme. Sans parler de démocratie au sens actuel, la tolérance interreligieuse y était infiniment plus grande. Les juifs, par exemple, ont subi nettement moins de persécutions que dans les pays chrétiens. Malheureusement, les Arabes ont raté le coche de la modernité. La démocratie, ou l’Etat de droit, ou le développement de l’esprit civique, ou l’expression libre, ou le sens de l’organisation, ne se décrète pas du jour au lendemain. Les pays pratiquant la démocratie actuellement (avec pas mal d’imperfections selon les Etats) ont mis des décennies, sinon des siècles, à en préciser les règles. La loi sur l’habeas Corpus, en Angleterre, qui protège les citoyens contre l’arbitraire, date de 1679.

La démocratie est difficilement envisageable à moyen terme, c’est-à-dire une génération, dans le monde arabe, pour deux raisons :

1. Des raisons d’évolution interne. On connaît les pesanteurs séculaires qui pèsent sur les société arabes, les non-dits et l’absence de débats véritables sur les questions "sensibles" : le pouvoir, le sexe et la religion. Les sociétés occidentales ont mis des siècles à en briser les carcans. Arkoun avait dit, dans les années 1980, c’était à Casablanca : la révolution sera possible dans le monde arabe lorsque la parole sera libérée.

2. Des raisons extérieures, mais j’en ai déjà parlé. L’Occident, qui détient de grands pouvoirs sur le monde arabe, fait tout pour bloquer l’émergence de véritables sociétés démocratiques arabes. Avec succès, d’ailleurs. Hélas !"

-"L’islam politique a-t-il un avenir ?"

- "La seule chance, pour le monde arabe de s’en sortir, c’est-à-dire de retrouver son indépendance dans la dignité, dans la récupération de son identité, dans une marche vers le développement en fonction de ses besoins et des aspirations populaires, cette chance réside dans l’islam politique.

Je ne suis pas religieux et je pense que la religion représente un obstacle aux progrès dans la plupart des domaines. Mais le monde arabe se retrouve malgré lui dans cette situation paradoxale dans laquelle, s’il veut s’en sortir sans être à la remorque d’un Occident qui l’a toujours opprimé et qui continuera de l’exploiter, il doit revenir à ses sources pour repartir sur des bases saines.

Evidemment je ne parle pas des fondamentalismes du Golfe qui oppriment leurs peuples au bénéfice de leurs maîtres bien connus, ni de la religion d’Etat que certains pays utilisent à leur profit pour asseoir leur pouvoir.

L’islam politique, pour moi, est cette idéologie qui a pris corps à partir des années 1970-1980, lorsqu’il s’est avéré que l’indépendance politique n’avait pas apporté les solutions espérées. Soit à cause des pouvoirs corrompus, soit par l’interventionnisme des ex-puissances coloniales.

Une illustration évidente. Lorsqu’on a donné la parole aux peuples, librement et démocratiquement, ils ont choisi cet islam politique. Parce que les solutions "importées" de l’étranger ont montré leurs limites. Parce que les peuples voulaient effacer les séquelles du colonialisme qui se manifestaient encore sur le plan culturel et civilisationnel.

D’ailleurs, regardez comment cet islam politique donne des sueurs froides à l’Occident. Comment ce dernier a violé ses propres idéaux d’élections libres en rejetant les résultats électoraux en Palestine, en Tunisie et en Egypte. L’Occident a la trouille que le monde arabe échappe à son emprise en se retranchant derrière ses valeurs, son histoire, ses traditions, sa philosophie, son communautarisme.

Et observez comment l’Occident dénigre cet islam qui veut conquérir son indépendance, pendant qu’il caresse dans le sens du poil les intégristes saoudiens et les islams "modérés" qui se soumettent à ses "valeurs". C’est cet islam qu’on a au Maroc et qui fait l’admiration du maître américain : policé, soumis, pacifique, tolérant, bref bien domestiqué.

L’islam politique doit être, à mon sens, un islam de combat. Je ne parle ni de guerre ni de terrorisme, mais d’un combat spirituel, intellectuel, philosophique, en un mot civilisationnel.

De toutes façons, le monde arabe n’a pas le choix. Ou il continue dans cette soumission actuelle qui ne lui apporte que des malheurs, ou il reprend son destin en mains".

-"Y a-t-il une démocratie au Maroc ?"

- "Avant de répondre à la question, je voudrais faire un petit détour pour démystifier la démocratie dans la "Patrie des Droits de l’Homme" et enlever un "complexe d’infériorité" qui n’a pas lieu d’être. Par trois illustrations.

Les élections ont un caractère globalement honnête, mais la présence dans les médias, la sympathie ou la diabolisation des partis et de leurs dirigeants, et le système électoral font que le système se maintient durablement et ses réseaux profitent de privilèges énormes et injustifiés. Le Front National, avec 25 % d’électeurs n’est quasiment pas représenté.

Le système médiatique donne l’illusion de liberté et d’indépendance. En réalité, il est contrôlé, soit par la puissance publique, soit par des hommes d’affaires (comme l’Israélien Patrick Drahi). Et un système généreux d’aides publiques oblige les médias à l’obéissance : soutien à Israël et à la guerre en Libye. Diabolisation de Poutine et des régimes politiques "islamiques" démocratiquement élus. Campagnes de dénigrement contre l’islam et les musulmans.

La "Justice" n’est pas indépendante. Elle est un rouage du pouvoir. Les agressions commises par la Ligue de Défense Juive ne sont jamais condamnées. La "Justice" n’a jamais permis que la vérité sur l’assassinat de 250 Algériens manifestant pacifiquement à Paris, le 17 octobre 1961, soit établie. La "quenelle", geste potache, est devenue un délit sur ordre du lobby judéo-sioniste. Dieudonné est condamné lourdement pour avoir dit « je me sens Charlie-Coulibaly », alors que Philippe Tesson n’a jamais été inquiété après son : « ce sont les musulmans qui amènent la merde en France ». Les lois "mémorielles" interdisent toute recherche historique non conforme sur la Shoah.

Le problème du Maroc, comme de toute société arabe, est qu’il n’a pas connu la longue maturation sociale et intellectuelle qui a eu lieu en Occident pendant des siècles. C’est une société qui a conservé ses traditions, et je le dis sans aucun jugement péjoratif. C’est un Etat qui a eu la malchance d’être convoité par deux puissances coloniales qui l’ont dépecé et maintenu dans une espèce de léthargie. Ayant arraché l’indépendance, le Maroc s’est retrouvé, pour toutes sortes de raisons, soumis aux intérêts des grandes puissances, qui n’auraient pas vu d’un bon œil l’émergence d’un pays fort et libre.

Le problème de la démocratie au Maroc n’est pas qu’elle existe ou pas. N’importe quel observateur honnête dirait que le pays en est très loin. Ce qui me paraît problématique, ce n’est pas tant que le niveau de la démocratie soit faible, mais qu’il y ait une espèce de consensus pour prétendre que la société est sur la bonne voie, selon le rythme imposé d’en-haut. Le système donne une image trompeuse de la réalité, avec la complicité des grands partis politiques (inclus le PJD), des centrales syndicales et des grands médias (hormis quelques "critiques" insignifiantes, mais indispensables pour donner de fausses illusions d’un débat).

Au Maroc la démocratie est une illusion savamment entretenue. Au cœur du problème réside le pouvoir d’un souverain au-dessus de tout. Quel homme politique, quel directeur de journal, quel universitaire, quel homme d’affaires, oserait, surtout s’il le pense, poser le problème de l’hypertrophie du pouvoir ? Juste le dire ou l’écrire. Ouvrir le débat. Est-il normal que la question ne puisse même pas être posée ? Ce n’est pas manquer de respect au souverain et à son rôle éminent. La société ne peut pas tourner autour du bon vouloir d’un seul homme qui serait bien sûr infaillible, inattaquable et sacré.

Je vais me faire des ennemis, mais ce n’est pas cela qui me désole. Je regrette seulement que les gens qui partagent plus ou moins ce point de vue, et ils sont nombreux en privé, n’aient pas le courage de prendre position publiquement. Je ne leur en veux pas. C’est ça, le drame. Si je vivais au Maroc, il est probable que j’aurais adopté la même attitude, tant le poids social est écrasant. C’est peut-être ça, aussi, la force du Makhzen. Avoir réussi à imposer une chape de plomb sur toutes les forces vives du pays.

Le reste semble presque anecdotique. L’Etat de droit. La liberté de la presse. La corruption. L’enseignement. Les élections. C’est comme si on moulinait dans le vide. Puisque tout se décide quelque part et qu’il serait indécent, voire criminel, d’exprimer la moindre réserve qui pourrait être interprété comme une remise en cause du pays et de sa stabilité.

Je ne voudrais pas citer de cas particuliers, surtout concernant la presse qui est le baromètre de l’Etat de droit, du sentiment que les journalistes ont de leur indépendance et de leur sécurité. Mais au vu de ce qui s’est passé ces dernières années dans ce domaine, on peut déplorer que les intrigues, les menaces et les répressions (amendes exorbitantes et peines de prison fermes) aient réduit à néant les tentatives courageuses de doter le Maroc de médias dignes d’un système réellement démocratique".

-"Comment voyez vous le futur de Daech et son chef, Abu bakr al-Baghdadi ?"

- "Daesh est un instrument aux mains de ceux qui le financent et le manipulent. Il a joué le rôle déstabilisateur qu’on lui a confié. Il faut beaucoup de moyens pour financer et armer des dizaines de milliers de combattants. Qui, au Moyen Orient, dispose de ces moyens ? Quels sont les Etats qui ont intérêt à le faire ? A qui profite le crime ?

Maintenant, regardons les régions où Daesh se déploie avec pas mal de libertés sans une attaque aérienne massive pour le stopper. Je rappelle que les milliers de véhicules de Daesh se déploient sur des centaines de kilomètres de plat sans aucune couverture et qu’avec un certain nombre de drones on peut les décimer. Comme par hasard, cela se passe dans les deux pays que les commanditaires ont intérêt à déstabiliser. L’Irak et surtout la Syrie. Avec possibilité de déplacer ces troupes en Libye et en Tunisie pour les occuper et les empêcher de redémarrer. Vous remarquerez qu’aucun pays "ami" comme la Jordanie n’a pas de Daesh sur son territoire.

On peut s’interroger sur les "réserves" presque illimitées qui permettent de fournir ces troupes. La destruction de l’Irak, de ses structures militaires et sécuritaires, a rendu des milliers d’hommes capables de se battre et susceptibles de s’engager, soit pour de l’argent, soit pour une cause qu’on leur fait miroiter, en donnant au besoin à cette cause un vernis religieux ou historique. La destruction des structures de l’Etat syrien produit les mêmes effets en dégageant un grand nombre de militants potentiels. Cela avait déjà été planifié dès les années 1980-1990, et ceci se poursuivra aussi longtemps que les parrains américain et israélien (et saoudien) y trouveront leur compte. Casser les Etats nationalistes et apparaître comme des îlots de stabilité et de sécurité. Il y a quelques jours, un responsable avait dit que si Alep avait été contrôlée par les Israéliens, ses habitants auraient vécu en paix, comme ceux du Golan occupé.

Le sort du chef al-Baghdadi importe peu, à l’image d’un Ben Laden créé formé et armé par la CIA pour faire le boulot, et puis diabolisé et assassiné on ne sait comment. Al-Baghdadi est une créature des Américains. Il servira tant qu’il sera utile. Il est plus que probable que les services secrets savent où il se trouve et comment il se déplace. Les Américains ou les Israéliens s’en débarrasseront par une frappe de drone le moment venu, c’est-à-dire lorsqu’il deviendra inutile ou gênant".

Propos recueillis par Abdessamad ZAALI

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