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samedi 10 décembre 2016
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Le Courrier, 11 mai 2016

La France est assise sur une bombe sociale

par Christophe KOESSLER


Des manifestants, à Marseille, le 9 mars 2016

Le 10 mai 1981, François Mitterrand accédait à la présidence en France, inaugurant deux ans de réformes favorables aux salariés. Trente-cinq ans plus tard jour pour jour, Manuel Valls, premier ministre socialiste, décide –contre l’avis d’une majorité de députés de l’Assemblée nationale et de 74 % des Français sondés– de faire passer en force sa loi travail qui vise, au contraire, à détricoter les protections de travailleurs face au patronat : facilitation des licenciements, assouplissement des horaires de travail et des heures supplémentaires, généralisation des « accords d’entreprise », augurant un nivellement par le bas des protections des salariés. La droite en avait rêvé sans avoir osé. Le PS s’y colle malgré la fureur de la rue.


France

Car, dans l’Hexagone, qui n’a pas fait complètement table rase de son passé monarchique, le chef du gouvernement peut adopter une loi contre l’avis de son parlement. L’article 49-3 de la Constitution l’y autorise. Manuel Valls y a déjà eu recours à deux reprises, en 2015, pour promulguer la loi Macron, qui ouvre la porte au travail du dimanche. Mardi 10 mai 2016, son Conseil des ministres l’a autorisé à récidiver.

Ce déni démocratique, couplé à ce qui représente la plus grande régression sociale de la Ve République, pourrait bien être l’arrogance de trop qui fera déborder le vase de la colère populaire. Car cela fait déjà plusieurs mois que le mouvement social fourbit ses armes contre la loi travail malgré la violence de la répression policière : imposantes manifestations unitaires dans toute la France, rassemblements constants de Nuit debout dans plusieurs dizaines de villes, grèves sectorielles ou d’entreprises (cheminots, MacDo, postiers, étudiants)…

Et une grande partie de cette nouvelle vague d’« indignés » ne croit déjà plus que le changement puisse advenir dans le cadre des institutions représentatives actuelles, décrédibilisées par le renoncement systématique de « la gauche » à ces idéaux depuis 1983. Désormais, « action directe », « autogestion » et « grève générale » ne sont plus des gros mots sur la place de la République à Paris, où Nuit debout a établi ses quartiers. Est-ce uniquement de la rhétorique ? Le moment de vérité est venu.

Le dernier doigt d’honneur de Manuel Valls au monde du travail pourrait fournir l’opportunité aux jeunes précarisés des villes, aux classes moyennes fragilisées et éduquées (bobos ?), au monde ouvrier et aux laissés pour compte des banlieues d’enfin opérer la « convergence des luttes » dont il est beaucoup question depuis le début de l’année. Il ne s’agirait plus seulement d’écarter la loi travail –et donc pour ce faire, désormais, de faire tomber le gouvernement grâce à une motion de censure à l’Assemblée nationale–, mais de créer un fort mouvement populaire capable d’imposer un nouveau cadre institutionnel et des régulations économiques rendant possible une politique au service du plus grand nombre.

Le Front populaire de juin 1936, Mai 1968 et la victoire de 1995 contre la réforme de la sécurité sociale sont-ils de si lointains souvenirs ? Si l’histoire ne se répète pas, la France a un riche passé de lutte dont le rappel des conquêtes est porteur d’espoir face au marasme actuel. Le printemps 2016 pourrait, lui aussi, être lacrymogène. La journée nationale d’action de jeudi sera sans doute décisive.

Christophe KOESSLER

Des manifestants, à Paris, le 9 avril 2016

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