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jeudi 8 décembre 2016
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sputniknews, 12 mai 2016

Etats-Unis : Une grande armée complètement caduque


Vue du Pentagon à Arlington

Une réforme n’a pas suffi : on parle déjà d’une deuxième vague de transformations pour redonner à l’armée américaine sa grandeur passée.


Etats-Unis

Ces dernières années, les généraux du Comité des chefs d’état-major n’ont pas été tendres avec les forces armées. "L’armée a atteint son plus bas niveau opérationnel depuis 20 ans", décrivait, en janvier 2015, le général quatre étoiles Raymond Odierno, alors à la tête de l’état-major de l’armée de terre américaine, dans un rapport au Comité du sénat pour la défense. Un an plus tard son successeur, le général Mark Milley (1), était encore plus pessimiste. "L’armée n’est pas prête à utiliser de grandes forces et unités", a-t-il répondu à une question sur les perspectives des USA dans un conflit théorique contre la Russie, la Chine, l’Iran ou la Corée du Nord. "L’état de préparation de beaucoup d’unités est faible, a expliqué Milley. Il souligne que le nombre d’unités opérationnelles —dotées d’effectifs suffisants, d’équipements fonctionnels et de moyens d’entraînement appropriés— est plusieurs fois inférieur à celui des unités de conservation (qui ne sont pas prêtes à être envoyées sur un théâtre d’opérations immédiatement).

Mark Milley

Les amiraux font le même constat pour la marine. Les forces navales des États-Unis (2) ont un retard constant sur le calendrier de maintenance des navires : le niveau d’entretien actuel représente 57 % de ce qui est nécessaire selon les cartes technologiques. Un récent rapport citait l’exemple d’une unité aérienne de la marine dont les F/A-18 Hornet n’avaient pas reçu de pièces détachées pendant 18 mois : pour assurer l’opérationnalité d’au moins quelques appareils, on avait installé les systèmes d’un avion sur un autre —en transgression de toutes les règles.

Un F/A-18 Hornet

Les généraux de l’armée de l’air soulignent, quant à eux, que seulement la moitié des pilotes de chasse, y compris dans les unités d’élite dotées des F-22 Raptor de pointe, bénéficient d’une préparation complète —voler coûte cher. Les pilotes des Raptor ont même un temps de pratique encore plus réduit que dans l’aviation de combat en moyenne, et ce pour la même raison : un remplacement des vols pratiques par des "entraînements primitifs sur des simulateurs". Au total, le commandement de l’armée de l’air a placé en régime de conservation (sans effectuer de vols) plus de 30 escadrilles.

Des F-22 Raptors

Les généraux du corps des Marines déplorent le même genre de lacunes. Joseph Dunford, président du Comité des chefs d’état-major et général de l’US Marine Corps, s’est joint à la conclusion de Mac Thornberry, président du comité pour les forces armées de la chambre des représentants : "Notre opérationnalité est très basse sur tout l’éventail des tâches qui nous sont imparties, notamment pour les opérations spéciales menées par les Marines".

Joseph Dunford

Comment la plus grande armée du monde en est-elle arrivée là ? Pour comprendre, il faut regarder attentivement le support politique et doctrinal de la construction militaire aux USA. Les militaires américains ont été pris dans le tourbillon des réformes préparées depuis le milieu des années 1980, qui ont atteint la force d’un ouragan sous le mandat du président Barack Obama —ce dernier a changé à quatre reprises de secrétaire à la Défense. En fin de compte, après la démission de Chuck Hagel, l’incapacité de la Maison Blanche à convaincre qui que ce soit de prendre les rênes du Pentagone est devenue la blague de la saison dans les journaux du pays. Obama a arrêté son choix sur Ashton Carter —un homme qui n’avait jamais porté l’uniforme et dont l’expérience de la construction militaire se limitait à une brève période de poste civil au Pentagone à l’époque de Bill Clinton, il y a 20 ans.

Ashton Carter

Cette réforme a été propulsée par la loi sur le contrôle budgétaire de 2011 résultant d’un accord bipartite entre la Maison Blanche démocrate, extrêmement libérale, et la majorité républicaine conservatrice à la Chambre des représentants. Les républicains n’avaient pas l’intention d’anéantir l’armée —ils voulaient limiter les dépenses sociales excessives de Barack Obama comme l’Obamacare ou le projet d’études supérieures gratuites dans les collèges de province peu populaires. Mais quand il a fallu serrer la vis du budget, la Maison Blanche n’a pas fait d’exception pour les forces armées —cela aurait constitué une défaite politique. La loi s’oriente actuellement vers une réduction des dépenses globales pour la défense d’environ 20 % de leur niveau de 2011 —pour environ 1500 milliards de dollars. Le séquestre le plus important a eu lieu en 2013 quand, grâce à la confrontation entre la Maison Blanche et le congrès qui avait provoqué une certaine période d’absence de budget public aux USA, les termes les plus radicaux de la loi adoptée étaient automatiquement entrés en vigueur.

Tous les généraux et amiraux fonctionnent de la même manière, partout dans le monde. Quand on leur demande de faire des économies ils n’y voient pas une raison de réduire les effectifs, d’autant que ce sont ces derniers qui justifient les postes de généraux. Au final, à un moment donné seulement, 10 % des plus de 40 brigades d’armée de terre qui existaient formellement étaient entièrement équipées. La position des généraux a également poussé à une plus forte réduction des effectifs chez les officiers subalternes et moyens. Les généraux n’avaient pas l’intention de réduire leurs rangs, et les soldats comme les sergents constituent la base pour conserver les fonctions de généraux. Selon le rapport des spécialistes du congrès, les forces armées ont donc "réussi" à radier 30 % des capitaines qui avaient intégré l’armée pendant les campagnes en Irak.

La stratégie défensive des États-Unis n’a pas été épargnée par les coupes budgétaires : une deuxième réforme destructrice a plongé la construction militaire de l’Amérique dans une profonde crise. Tout d’abord, la Maison Blanche a réécrit les objectifs de la politique de défense américaine. La mission première était désormais de "rétablir un équilibre" dans l’océan Pacifique —c’est-à-dire d’empêcher le retour de la Russie sur ses positions dans les eaux de l’Asie et près des côtes américaines, et de stopper la progression de l’infrastructure militaire chinoise dans les mers du Sud. Depuis la fin de la Guerre froide, les gouvernements américains successifs estimaient qu’en tant que la plus grande puissance mondiale les USA devaient être prêts à mener deux grandes guerres régionales à la fois. En annonçant son départ du Moyen-Orient et en qualifiant l’Europe de région de "paix éternelle", la Maison Blanche a pu considérablement réduire ses besoins en matière de défense. Mais en 2012, il n’y avait pas encore de conflit dans le Donbass ni de rupture des relations entre l’Otan et la Russie. L’État islamique n’existait pas encore et la Syrie était encore relativement paisible.

Les réalités géopolitiques ont finalement poussé l’administration Obama à redéployer les forces américaines, tout en maintenant les plans de réduction des dépenses militaires dans le cadre de la loi sur le contrôle budgétaire de 2011. Cette décision a engendré un immense déséquilibre entre les objectifs stratégiques de la doctrine militaire et la carte réelle de la présence militaire américaine. Le manque de moyens pour le "rétablissement de l’équilibre" dans le Pacifique est probablement la manifestation la plus flagrante de ce problème. La réduction de la flotte, couplée aux engagements imprévus dans d’autres régions de l’océan mondial (notamment en Méditerranée et dans le Golfe) a conduit à une présence insuffisante de la marine dans l’ouest du Pacifique, notamment en mer de Chine méridionale. Quatre ans après l’annonce de la "stratégie d’équilibre", la marine américaine n’a pas été capable de maintenir deux porte-avions sur ce théâtre océanique, ne serait-ce que pendant un mois.

Exercice de tir à bord du USS Gonzalez dans le golfe d’Aden

En avril 2016, le chef du Pentagone, Ashton Carter, a déclaré à la télévision que le porte-avions John Stennis traversait la mer de Chine méridionale : "Nous avons été ici [en Asie] pendant des décennies… et nous y resterons pour des décennies". En réalité, le John Stennis a passé seulement une semaine en mer de Chine méridionale —il a participé au soutien du programme Grande flotte verte (Great Green Fleet) où la marine américaine rapporte au public ses victoires… sur le réchauffement climatique.

La même chose se produit sur d’autres théâtres d’opérations. Durant les deux premières années de son mandat, Barack Obama a réduit les plans d’achat pour la marine des chasseurs de cinquième génération F-22 jusqu’à 187 avions au lieu des 750 initialement prévus. Au final, pour réagir à l’opération de l’aviation russe en Syrie, les Américains ont dû projeter au Moyen-Orient des Raptor de l’Alaska, qui patrouillaient dans l’océan Pacifique pourtant "prioritaire".

En 1991, l’armée américaine comptait 780000 soldats. Jusqu’à la fin de l’année fiscale 2018, le budget est prévu pour seulement 420000 hommes. La marine comptait près de 500 navires ; aujourd’hui l’objectif consiste à les réduire à 282 bâtiments. Les porte-avions en mer Arabique sont chargés aujourd’hui d’assurer un soutien aérien direct pour les avant-postes en Afghanistan, mais le coût et la complexité de telles opérations sont immenses et le temps d’approche prive de couverture les unités au sol pendant une période relativement longue. Il en est de même dans l’aviation : l’armée de l’air comptait 26 groupes d’attaque tactiques avec 70 avions dans chaque groupe —il est prévu de les réduire à 14 groupes avec 50 avions chacun.

sputniknews

Un F/A-18C décolle du USS Harry S. Truman dans le golfe Persique

Notes :

(1) https://fr.sputniknews.com/search/?query=le+g%C3%A9n%C3%A9ral+Mark+Milley

(2) https://fr.sputniknews.com/search/?query=Les+forces+navales+des+%C3%89tats-Unis

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éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source