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lundi 5 décembre 2016
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cadtm, 18 mai 2016

Histoire : La poursuite de l’esclavage pour dette de la Grèce de la fin du 19e siècle à la Seconde Guerre mondiale

par Eric TOUSSAINT


L’Acropole, à Athènes, en 1830

Cette série d’articles analyse les grandes crises de la dette grecque en les situant dans le contexte économique et politique international, ce qui est systématiquement absent de la narration dominante et très rarement présent dans les analyses critiques.


Vue de l’île d’Ithaque en 1832

Depuis 1826, de grandes crises de la dette ont marqué très fortement la vie des Grecs. Chaque fois, des puissances européennes se sont coalisées afin d’obliger la Grèce à contracter de nouvelles dettes pour rembourser les anciennes. Cette coalition de puissances a dicté à la Grèce des politiques correspondant à leurs intérêts ainsi qu’à ceux de quelques grandes banques privées et des grandes fortunes dont elles étaient complices. Chaque fois, ces politiques visaient à dégager les ressources fiscales nécessaires au paiement de la dette et impliquaient une réduction des dépenses sociales ainsi qu’une diminution des investissements publics. Sous des formes qui ont varié, la Grèce et le peuple grec se sont vu nier l’exercice de leur souveraineté. Cela a maintenu la Grèce dans un statut de pays subordonné et périphérique avec la complicité des classes dominantes grecques.

Othon, le premier roi imposé aux Grecs, était un prince bavarois né en Autriche en 1815. Il était encore mineur en 1832, à son arrivée en Grèce. Un conseil de régence composé de trois membres de la cour de Bavière a gouverné la Grèce jusqu’à sa majorité. Othon s’est alors débarrassé des régents à cause de leur impopularité et a gouverné en monarque absolu

Rappel de la première partie publiée : La Grèce indépendante est née avec une dette odieuse

La Grèce est née enchaînée à la dette par des emprunts (1824, 1825 et 1833) qui ensemble représentaient 245 % de son PIB. Trois grandes puissances européennes (la Grande-Bretagne, la France et la Russie) se sont coalisées pour constituer la première Troïka de la Grèce moderne, imposer la monarchie en mettant à sa tête un prince bavarois et asservir le pays par la dette. La Troïka a défendu systématiquement les intérêts des grands banquiers de Londres et de Paris, afin qu’ils tirent un maximum de bénéfices de la dette odieuse réclamée à la Grèce. Le peuple grec qui a dû payer la facture d’une monarchie dépensière et belliqueuse s’est révolté à plusieurs reprises. S’il a obtenu le départ du despote en 1862, et par la même occasion une Constitution concédant certains droits civils et politiques, il n’a pas réussi à se libérer des chaînes de la dette. Les grandes puissances ont maintenu la Grèce dans une position de subordination, en déniant au peuple grec l’exercice de la souveraineté. La monarchie et les classes dominantes locales ont tenté systématiquement de dévier le mécontentement populaire vers le nationalisme et les hostilités avec la puissance ottomane.

Arrivée de troupes bavaroises en Grèce en 1833

Introduction de la seconde partie

Selon une narration dominante mensongère, ou simplement erronée, dans les années 1880, la Grèce a pu retourner sur les marchés grâce, d’une part, à l’accord intervenu en 1878 avec les créanciers des dettes de 1824-1825 |1| et, d’autre part, à la mise en pratique d’une politique radicale de réduction des dépenses publiques. La Grèce aurait ensuite exagéré dans le recours aux emprunts nouveaux et aurait augmenté fortement les dépenses publiques, ce qui aurait débouché sur une nouvelle crise de la dette et une suspension des remboursements à partir de 1893. Cette incapacité de la Grèce à gérer de manière raisonnable le recours à l’emprunt aurait amené les grandes puissances à lui imposer une commission financière de contrôle qui a pris en main le budget. Cette version des faits est fausse.

Voici un exemple de présentation largement répandue, tiré du journal Le Monde du 16 juillet 2015 : « Mais, comme aujourd’hui, le pays est miné par le clientélisme et l’évitement de l’impôt par les notables. Le Bavarois Otton Ier de Grèce, monarque bavarois imposé par les puissances européennes, instaure dès l’indépendance une dispendieuse politique de grands travaux. La fonction publique embauche à tour de bras, l’armée mène grand train… Le tout, financé par de généreux (sic !) prêts des pays occidentaux. Le gouvernement perd vite le contrôle : en 1893, près de la moitié des revenus de l’État sont réservés au paiement des intérêts de la dette ».

Un autre exemple est paru dans le magazine financier suisse Bilan du 20 juin 2015 : « Grâce à l’accord ratifié en 1878, la Grèce peut à nouveau emprunter sur les marchés dès 1879. Dans les quatorze années qui suivent, Athènes va emprunter l’équivalent de pratiquement 530 millions de francs auprès de créanciers parisiens, londoniens et berlinois. Mais moins de 25 % de cette somme ira dans des investissements d’infrastructures pour développer le pays, le reste étant essentiellement voué aux dépenses militaires, la Grèce affrontant à plusieurs reprises ses voisins régionaux (avec des fortunes très diverses) ».

Vue d’Athènes en 1880

Ce qu’il y a de vrai dans la narration dominante, c’est que les banquiers étrangers ont de nouveau octroyé des prêts à la Grèce. La narration reconnaît aussi que la monarchie était dépensière et qu’elle a engagé le pays dans des épreuves militaires avec l’Empire ottoman très coûteuses. La plupart des commentateurs, toujours prêts à justifier l’attitude des créanciers (comme la journaliste du Monde qui n’hésite pas à parler de « prêts généreux », authentique oxymore |2|) relèvent aussi que les impôts étaient mal prélevés.

Voyons maintenant ce qui s’est passé réellement. Au cours des années 1880, les banquiers des grandes puissances (de Grande-Bretagne, de France mais aussi les banquiers allemands, belges, néerlandais…) sont très intéressés par l’octroi de prêts à des pays qui sortent d’une suspension de paiement. Ils posent une condition : les anciennes dettes doivent être restructurées et le pays doit reprendre les paiements. La plupart des pays qui étaient en défaut de paiement ont accepté des restructurations de dette très largement favorables aux créanciers, qui ont dès lors délié le cordon de leur bourse, afin que les pays endettés retrouvent des moyens financiers pour rembourser les anciennes dettes. Il s’agissait aussi, pour le grand capital des pays dominants, de trouver des placements intéressants car le système capitaliste passait par une nouvelle phase d’expansion : l’exportation massive de capitaux, afin de réaliser des prêts ou des investissements dans les pays de la Périphérie. C’est le début de la phase « impérialiste » du capitalisme mondial |3|.

Scène de rue à Athènes en 1880

Les restructurations de dette en Grèce, au Costa Rica, au Paraguay, au Pérou et dans l’Empire ottoman

Voici quelques exemples de restructuration de dette qui ont eu lieu au cours de la période 1878-1890 : la Grèce, le Costa Rica, le Paraguay, le Pérou et l’Empire ottoman.

La restructuration de la dette grecque de 1878 et ses suites. La dette grecque liée aux emprunts de 1824 et de 1825 a été restructurée en 1878. Les créanciers ont obtenu que la Grèce accepte de rembourser l’équivalent de la somme qui lui avait été versée en 1824-1825. Il n’y a donc pas eu de réduction réelle de la dette et la Grèce a repris les paiements des intérêts et du capital |4|. Entre 1879 et 1890, la Grèce a entièrement remboursé aux créanciers privés la dette restructurée. La dette grecque n’a pas baissé, simplement car la Grèce a contracté de nouveaux emprunts pour rembourser les anciens. Elle remboursait donc les anciens emprunts restructurés en 1878 et les nouveaux contractés au cours des années 1880.

La restructuration de la dette costaricaine en 1885. Le Costa Rica, qui était en suspension de paiement depuis 1874, accepte en 1885 une restructuration de la dette satisfaisante pour les créanciers : ils obtiennent une partie des chemins de fer, auxquels s’ajoutent 230000 hectares de terres et 2 millions de livres sterling.

La restructuration de la dette du Paraguay en 1885. Le Paraguay, qui était également en suspension de paiement depuis 1874, a accepté de remettre aux créanciers 1 million d’hectares et 800000 livres.

La restructuration de la dette péruvienne en 1890. La restructuration de la dette péruvienne (qui était la plus volumineuse de toute l’Amérique latine) a été réalisée en 1890 dans des termes très défavorables au pays : cession aux créanciers de tous les chemins de fer publics, auxquels s’ajoutent plus de deux millions de tonnes de guano (fertilisant naturel), la concession d’une ligne de bateaux sur le lac Titicaca, deux millions d’hectares de terre, les mines de Cerro de Pasco et, cerise sur le gâteau, un nouvel emprunt pour refinancer une partie de la dette en suspension de paiement. Le Pérou a réalisé en 1926 le dernier remboursement de cette dette restructurée en 1890 suite à la suspension de paiement qui était intervenue en 1876.

Vue d’Istanbul en 1880

La restructuration de la dette de l’Empire ottoman. A la suite du défaut de paiement de l’Empire ottoman en 1875, la dette fut partiellement restructurée en 1881. Les créanciers exigèrent un remboursement maximal. À cet effet, une commission des finances composée d’experts nommés par les “grandes puissances” a été mise en place. Comme l’écrit Louise Abellard : « Une institution fut érigée en 1881 sous le nom d’Administration de la Dette publique ottomane. Par décret impérial, plusieurs revenus de l’Empire lui furent “absolument et irrévocablement” transférés (revenus des douanes, taxe sur les spiritueux, droits de timbre, droits de pêche, taxe sur la soie, monopoles du sel et du tabac...). Ces revenus devaient être alloués par l’Administration au versement de compensations aux créanciers sur les titres émis avant le défaut. L’Administration était dirigée par des Européens (Français, Anglais, Néerlandais, Allemands et Italiens), représentants directs de leurs créanciers nationaux. Complètement autonome du pouvoir ottoman, elle était donc un instrument de garantie absolue pour les créanciers, qui obtenaient l’assurance du remboursement des sommes anciennement et nouvellement investies. D’une certaine façon, les porteurs de titres obtenaient avec l’Administration un droit direct sur la gestion des finances ottomanes, à leur profit, jusqu’au remboursement total du “préjudice” subi (à la disparition de l’Empire). Progressivement, les prérogatives de l’Administration furent même étendues au rôle de garant pour le règlement des contrats d’infrastructure (chemin de fer particulièrement) » |5|.

Vue d’Istanbul en 1880

Les restructurations de dette ont servi à relancer un nouveau cycle d’endettement et d’expansion du capital des pays impérialistes

Les restructurations de dettes qui se sont déroulées dans les années 1870-1880 répondaient à une volonté des créanciers de recommencer à placer aux quatre coins de la planète des capitaux disponibles en surabondance dans les pays du Centre (Grande-Bretagne, France, Allemagne, Belgique, Pays-Bas…). L’octroi de nouveaux prêts visait à relancer la pompe des remboursements car, pour que les pays en suspension de paiement reprennent les paiements, il fallait leur octroyer des liquidités. Les placements se faisaient soit sous forme d’investissement, soit sous forme de prêts. Dans plusieurs cas, comme l’a vu plus haut en ce qui concerne des pays d’Amérique latine, la restructuration a pris en partie la forme d’un échange d’anciens titres de la dette contre des titres de propriété de terrains ou/et d’entreprises. Le critère principal des banquiers ou des autres investisseurs n’était nullement la bonne santé des pays emprunteurs et leur capacité à bien gérer les fonds prêtés, ni même à les rembourser. Leur décision était basée sur la nécessité d’utiliser les moyens financiers dont ils disposaient, afin d’en tirer le rendement le plus élevé, de maintenir les pays endettés dans une relation de besoin permanent de financement extérieur et de s’assurer qu’en cas de difficulté de remboursement, les gouvernements de leurs pays seraient prêts à intervenir, y compris par des moyens militaires, pour imposer la reprise ou la poursuite des paiements, voire la colonisation pure et simple du pays.

Dans les cas de la Tunisie, de l’Empire ottoman et de la Grèce, une structure internationale de gestion et de contrôle disposant de pouvoirs très étendus a été imposée par les puissances créancières (parmi lesquelles la Grande-Bretagne et la France occupaient chaque fois une position importante ou tout à fait privilégiée). La Grèce a connu cette situation dès l’origine, comme le montre la convention passée en 1832 entre la Grande-Bretagne, la France, la Russie et le Royaume de Bavière pour créer la monarchie en Grèce en donnant la priorité absolue au remboursement de la dette |6|. La Tunisie s’est vu imposer une commission financière internationale en 1869 et elle est ensuite passée sous contrôle direct de la France en 1881. En ce qui concerne l’Empire ottoman, les puissances créancières ont créé l’Administration de la Dette publique disposant de 20 bureaux de collecte des revenus situés aux quatre coins du territoire (du Yémen à Thessalonique) et comptant 5000 fonctionnaires. Dans le cas de la Grèce, la situation de subordination aux puissances créancières, inscrite de fait dans son acte international de naissance, s’est matérialisée sous des formes qui ont évolué mais elle a toujours été présente : de la participation inquisitrice des ambassadeurs britannique, français et russe au Conseil des ministres en 1843 |7|, à la création de la Commission financière internationale en 1898 (qui a fonctionné jusqu’à l’occupation nazie), en passant par la Commission financière internationale d’enquête, instituée en 1857 pour veiller au remboursement de la dette de 1833.

Le port de Corfou en 1890

L’impact de la crise financière et économique internationale de 1890-1891 sur la Grèce

En novembre 1890, la City de Londres connaît une situation qui fait penser à septembre 2008 aux États-Unis et à la faillite de Lehman Brothers qui a débouché sur une fermeture des robinets du crédit (credit crunch), une crise bancaire internationale et une récession économique mondiale en 2009. Le 8 novembre 1890, les banquiers londoniens se sont réunis en catastrophe pour faire face à la panique au cas où Baring Brothers, une des principales banques londoniennes, ferait faillite. Le 10 novembre, les banquiers se réunissaient avec le gouvernement britannique qui prenait contact avec les autorités des autres grandes puissances pour mettre en place une réponse coordonnée à la crise. Baring Brothers a été sauvée (ce qui n’a pas été le cas de Lehman Brothers), mais la crise financière et économique a été très forte en 1891-1892. Parmi les banquiers organisateurs du sauvetage de la Baring Brothers, figuraient la Banque Rothschild (présente à Londres, Paris et ailleurs en Europe et qui a joué un rôle clé dans l’endettement de la Grèce), ainsi que les banques JPMorgan (qui était déjà la principale banque d’affaires aux États-Unis) et JSMorgan (présente à Londres et directement liée par des liens familiaux à JPMorgan) qui allaient fusionner plus tard |8|.

Vous ne trouverez nulle part, dans les articles que la grande presse internationale a consacrés, en 2015-2016, à la crise de la dette grecque de 1893, le lien entre l’évolution de la situation financière et économique internationale et la suspension du paiement de la dette décrétée par le Parlement grec pendant l’été 1893. Pourtant, la crise démarrée à Londres en novembre 1890 a produit une récession économique, une chute du commerce international, un arrêt des crédits bancaires internationaux… La Grèce a été confrontée à une chute de ses exportations. Or, elle avait besoin des devises fortes que lui procuraient les exportations pour poursuivre le paiement de la dette externe. La vente du raisin de Corinthe à l’étranger constituait 2/3 des exportations grecques ! Or l’exportation du raisin de Corinthe a chuté de 50 % entre 1891 et 1893. Il y a deux causes à cette chute brutale : 1. La crise internationale et la contraction de la demande dans les pays les plus riches ; 2. La décision prise par la Grande-Bretagne, la France et la Russie d’imposer une taxe à l’importation des raisins de Corinthe sur leur marché. Ces trois puissances créancières de la Grèce ont restreint drastiquement l’accès du raisin de Corinthe à leur marché, alors qu’elles prônaient le libre-échange et la suppression de toutes les taxes d’import-export |9|. Pour la Grèce, la chute des revenus d’exportation, combinée à l’impossibilité d’obtenir de nouveaux crédits des banques londoniennes, françaises, allemandes…, a conduit à la décision de suspension du paiement de la dette, alors que 56 % des revenus de l’État lui étaient consacrés |10|. Parmi les facteurs liés à ce qui précède, il y a la chute de la valeur de sa monnaie par rapport à la livre sterling et aux devises fortes. Avec une monnaie dévaluée, le coût réel du remboursement de la dette extérieure était encore plus insoutenable.

Percement du canal de Corinthe par la compagnie Andreas Syggros, vers 1890. Le canal a été ouvert à la navigation le 28 octobre 1893

Par rapport aux nombreux commentateurs qui accusent la Grèce d’être un pays qui entre facilement en défaut de paiement, il est utile de préciser qu’au cours du 19e siècle, l’Espagne a suspendu le paiement de sa dette à 6 reprises, l’Empire austro-hongrois à 5, le Portugal à 3, la Prusse à 2 et la Russie à 1 |11|.

Des soldats grecs à Salagora en 1897

Le conflit militaire contre l’Empire ottoman en 1897 et la restructuration de la dette grecque qui s’en est suivie

La monarchie grecque et les classes dominantes locales se sont lancées dans un conflit militaire désastreux contre l’Empire ottoman en 1897. Les grandes puissances ont manifestement manœuvré au dernier moment les deux États en conflit pour les conduire à la guerre. Leur objectif : en affaiblissant les deux parties au cours du conflit, les grandes puissances pouvaient augmenter leur degré de contrôle sur les deux pays, notamment au travers de la dette. Le conflit étant coûteux, les grandes puissances pourraient augmenter leurs exigences, tant à l’égard de la Grèce que de l’Empire ottoman. Cela aboutit à un traité de paix signé à Istanbul, le 4 décembre 1897, sous le patronage des grandes puissances : la Grande-Bretagne, la France et la Russie (les membres de la Troïka en place depuis 1830), l’Empire austro-hongrois, l’Allemagne et l’Italie |12|. En 1898, un nouveau prêt a été octroyé à la Grèce. La Troïka était une nouvelle fois garante de ce prêt.

La garantie du prêt signée par les représentants de la Grande-Bretagne, de la France, de la Grèce et de la Russie

Ce prêt était attribué dans le cadre du traité de paix et comprenait le versement par la Grèce d’une indemnité importante à l’Empire ottoman. Les grandes puissances étaient très intéressées à ce que la Grèce utilise une grande partie de l’emprunt de 1898 pour indemniser l’Empire ottoman. En effet, comme indiqué plus haut, elles contrôlaient les finances ottomanes et elles ont pu orienter ces indemnités vers le remboursement que devait effectuer l’Empire à l’égard de ses créanciers. Les créanciers de la Grèce et de l’Empire ottoman étaient les mêmes !

Un marchand ambulant, à Istanbul, en 1898

L’emprunt de 1898 et la mise sous tutelle de la Grèce grâce à Commission financière internationale

La loi votée par le Parlement grec le 26 février 1898 est identique au projet de loi rédigé par la Commission financière internationale (CFI). La Grèce a été contrainte d’accepter toutes les conditions des créanciers. Selon cette loi, la CFI contrôle les revenus de l’État qui seront consacrés au service :

de l’emprunt de 1833 garanti par la France, la Grande-Bretagne et la Russie ;

des emprunts conclus par l’État grec à l’étranger de 1881 à 1893 ;

du nouvel emprunt qui est mis à charge de la Grèce pour rembourser les précédents et payer une indemnité de guerre à l’Empire ottoman.

L’emprunt de 1898 se compose de deux parties :

1) Un emprunt pour l’indemnité de guerre à la Turquie pour un montant de 92 millions de francs français (4 millions de Livres turques) auxquels s’ajoutent 2,3 millions de francs (100000 Livres turques) que la Grèce doit payer pour les dommages causés aux propriétés privées.

2) Un nouvel emprunt pour rembourser d’anciennes dettes et couvrir le déficit de l’année 1897, afin de rembourser la dette, soit une somme de 55 millions de francs consacrée :

à couvrir le déficit du budget de l’État grec de l’année 1897 (26 millions de francs) ;

aux paiements que le Gouvernement grec doit effectuer en 1898 aux porteurs de l’ancienne dette extérieure (2,5 millions de francs) ;

à rembourser ou convertir la dette flottante en or (26,5 millions de francs).

L’emprunt nouveau mis à charge de la Grèce s’élevait à 123,5 millions de francs (28,5 + 95), auxquels s’ajoutent la conversion de dette pour un montant de 26,5 millions de francs. Α cet emprunt s’ajoutera, au fur et à mesure des besoins, sous forme d’emprunts, une somme qui pourra atteindre 20 millions de francs pour couvrir le total des déficits des années suivantes.

L’article 4 de la loi rédigée par la CFI et docilement adoptée par le Parlement grec le 26 février 1898 précise que « les frais d’administration de la Commission, fixés à un maximum de 150000 fr., y compris une somme de 60000 francs à titre d’émoluments pour les six Délégués, seront prélevés sur le produit des revenus affectés ». Les six délégués représentent la Grande-Bretagne, la France, la Russie, l’Empire austro-hongrois, l’Allemagne et l’Italie.

La CFI impose à la Grèce de rembourser environ 39 millions de drachmes annuellement, alors qu’en moyenne les recettes totales de l’État (hors emprunt) s’élèvent à environ 90 millions de drachmes. Cela signifie que 43 % des recettes de l’État sont affectés directement au remboursement de la dette. Il faut souligner qu’aucune part du nouvel emprunt n’est destinée à renforcer l’économie du pays, à développer ses infrastructures, à améliorer l’éducation publique. Le nouvel emprunt sert exclusivement à rembourser d’anciennes dettes, à indemniser la Turquie (qui elle-même doit utiliser de fait l’indemnité pour rembourser ses créanciers qui sont les mêmes que les créanciers de la Grèce) ou à combler le déficit courant.

Les membres de la CFI soulignent qu’en moyenne le budget total du ministère de l’Education et des cultes s’élève à peine à 3,5 millions de drachmes, tandis que la dotation royale s’élève à 1,3 million, celui de la police à 1,7 million et celui de la Guerre à 15 millions. Dans le budget de référence que la CFI prend en compte, aucune dépense spécifique n’est prévue en matière de santé publique. Le budget alloué aux chemins de fer s’élève à la somme ridicule de 84350 drachmes (7,5 % de la dotation royale). A noter que la CFI a imposé à la Grèce une reconnaissance de dette à l’égard des héritiers du roi Othon (qui a été renversé par le peuple en 1862) pour un montant supérieur à 4 millions de drachmes. La charge annuelle correspondant au paiement de cette dette s’élève à 200260 drachmes, soit 2,5 fois la somme allouée aux chemins de fer du pays !

La Commission déclare très clairement que dans le futur au budget de l’État grec, « aucune somme n’y est prévue pour l’exécution de grands travaux publics, tels que l’amélioration des ports et l’établissement de nouveaux chemins de fer. Dans la pensée de la Commission, toute entreprise de nature à aggraver notablement les charges du budget doit être ajournée jusqu’à l’époque où les finances du pays auront enfin trouvé un équilibre stable ». Il s’agit d’une reconnaissance explicite de la volonté des puissances créancières de maintenir la Grèce dans la situation d’une économie totalement arriérée.

Selon l’article 11 de la loi, la CFI accapare pour le remboursement de la dette :

l’entièreté des revenus tirés des droits de timbre, soit environ 10 millions de drachmes ;

l’entièreté des revenus tirés des droits perçus par la Douane du Pirée, soit environ 10,7 millions de drachmes ;

l’entièreté des revenus tirés des droits sur le tabac, soit environ 6,6 millions de drachmes ;

l’entièreté des revenus tirés des monopoles du sel, du pétrole, des allumettes, des cartes à jouer, du papier à cigarettes, à quoi s’ajoute l’entièreté des revenus tirés de la mine d’émeri de Naxos (dans les Cyclades), soit environ 12,3 millions de drachmes.

À qui la CFI confie-t-elle alors le prélèvement des revenus provenant des monopoles ? Les monopoles établis sur le sel, le pétrole, les allumettes, les cartes à jouer, le papier à cigarettes et l’émeri de Naxos sont administrés par une société anonyme hellénique sous la raison sociale de Société de régie des revenus affectés au service de la dette publique hellénique (un ancêtre du TAIPED |13| imposé à partir de 2010 par la Troïka). Les créanciers ont imposé à la Grèce de placer cette société anonyme « sous la surveillance directe de la Commission Financière Internationale et d’en faire en quelque sorte l’instrument et l’organe du contrôle ». De plus, « un membre de la Commission internationale désigné par elle aura le droit d’assister aux séances du Conseil d’administration et de l’assemblée générale et la Commission pourra opposer son veto à toute mesure qu’elle jugerait contraire à la loi ou préjudiciable aux intérêts qui lui sont confiés » |14|.

Selon l’article 24, « toutes les sommes encaissées par la Société visée à l’article 14 seront versées intégralement au moins une fois par semaine à la caisse du Contrôle ». Au cas où les revenus mentionnés plus haut seraient insuffisants, la CFI a le droit de prélever les revenus des douanes de Laurium (dont le produit brut est évalué à 1,5 million de drachmes), de Patras (2,4 millions), de Volo (1,7 million), de Corfou (1,6 million), d’après l’article 12 de la loi.

Les membres de la CFI pourront se rendre en personne dans les différents
bureaux de perception et établissements appartenant aux services dont les
revenus sont affectés, en vue de s’assurer de l’exacte application des dispositions légales et réglementaires ; ils pourront se faire présenter tous livres, comptes et pièces de comptabilité (article 36). L’article 38 affirme que « la présente loi ne pourra être modifiée qu’avec l’assentiment des six Puissances ».

Les conclusions du rapport de la Commission financière internationale constituent un florilège de mensonges et d’hypocrisie : « En résumé, la Commission s’est inspirée, dans son travail, des dispositions bienveillantes qui animent les Puissances à l’endroit de la Grèce. En donnant satisfaction aux légitimes exigences des créanciers actuels, elle a tenu un large compte des difficultés financières avec lesquelles le pays se trouve aux prises. En même temps, si elle a cherché à entourer la perception et l’emploi des revenus affectés au service de la dette de garanties propres à donner toute sécurité aux capitalistes, elle s’est efforcée de ménager, dans la mesure du possible, l’indépendance de la nation et du Gouvernement helléniques. L’avenir de la Grèce dépend désormais de sa sagesse. Si elle s’applique dans le travail, le calme et la paix, à améliorer son administration, à développer ses ressources agricoles, à encourager son industrie naissante et à étendre ses relations commerciales ; sa situation financière se rétablira rapidement ; sa bienfaisante influence s’étendra peu à peu dans la sphère d’action qui lui est réservée et, aidée dans cette noble tâche par les sympathies des Puissances, elle parviendra, par ses courageux et patients efforts, à conquérir dans l’Orient de l’Europe la place que lui assignent les glorieux souvenirs de son passé ».

C’est le type de discours qu’emploie encore au 21e siècle la Commission européenne et les gouvernements des pays créanciers.

Sources :

le document diplomatique (en français) : Arrangement financier avec la Grèce, travaux de la Commission internationale chargée de la préparation du projet / Ministère des affaires étrangères – Paris, 1898, 223 pages, consulté le 1er mai 2016 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5613443s/f1.item.r=1898%20Gr%C3%A8ce%20Commission.zoom ;

le texte de la loi grecque en application des diktats de la Commission financière internationale, « ΦΕΚ A 28/1898 Περί Διεθνούς Ελέγχου, Νόμος ΒΦΙΘ », consulté le 1er mai 2016. http://www.et.gr/idocs-nph/search/pdfViewerForm.html?args=5C7QrtC22wF2_nGlnCu-S3dtvSoClrL8cKmIes7jI47tIl9LGdkF53UIxsx942CdyqxSQYNuqAGCF0IfB9HI6qSYtMQEkEHLwnFqmgJSA5WIsluV-nRwO1oKqSe4BlOTSpEWYhszF8P8UqWb_zFijMECEZzdtWqHLu6qGrhHfJI4iC8o9sojlMCTqVtKZzSB

Un repas est servi à des orphelins de guerre, en Crète, en 1897

À noter que les banquiers allemands et l’Allemagne se sont de plus en plus impliqués dans les Balkans et dans l’Empire ottoman depuis les années 1870. La défaite grecque contre l’Empire ottoman, en 1897, est en partie due au fait que l’armée ottomane bénéficiait depuis peu du renfort d’officiers allemands (dont des généraux) fournis par Berlin comme conseillers militaires. Banquiers et gouvernants étaient actifs à Athènes et à Istanbul. Parmi les puissances qui voulaient profiter de la défaite grecque pour augmenter leur influence à Athènes, l’Allemagne était en première ligne aux côtés de la Troïka omniprésente depuis l’indépendance |15|.

Dans la foulée du traité de paix et du nouveau prêt octroyé à la Grèce, une nouvelle mouture écrite par la CFI est imposée à la Grèce. La Commission s’installe à Athènes et prend le contrôle d’une large partie du budget grec, qui continue à être consacré au remboursement de la dette. Le gouvernement n’a pas le droit de modifier l’usage de ces recettes, ni la fiscalité, sans l’accord préalable de la CFI. Cela ressemble fort à la situation actuelle... Cette Commission a fonctionné jusqu’à l’occupation de la Grèce par l’Allemagne nazie en 1942 ! |16|

A côté de l’indemnité que la Grèce a dû verser à l’Empire ottoman et qui a été aspirée par les grandes puissances, une grande partie du nouvel emprunt devait servir à poursuivre le remboursement à la Troïka pour le prêt odieux octroyé en 1833. Au cours des années 1930, la Grèce était toujours en train de rembourser l’emprunt de 1833. Selon des calculs réalisés par les économistes Josefin Meyer, Carmen Reinhart et Christoph Trebesh (qui sont régulièrement associés à des recherches réalisées par ou pour le FMI), seulement 25 % des sommes empruntées par la Grèce entre 1894 et 1914 ont été utilisées pour des dépenses régulières (hors service de la dette) et pour des investissements. 40 % des sommes empruntées ont été utilisées pour le paiement de la dette et pour les commissions prélevées par les banquiers. Les 35 % restant ont servi à des dépenses militaires (ne pas oublier que les principaux pays fournisseurs d’armes étaient également les principaux créanciers, ce qui n’a pas changé depuis) |17|. D’après mes propres estimations, la part des emprunts qui a été destinée aux dépenses régulières est nettement inférieure à 25 %, elle ne dépasse pas 10 % à 15%.

Conclusions de la partie consacrée aux restructurations des dettes intervenues en 1878 et en 1898

Sur la base de toutes ces informations, il faut considérer comme odieuse la dette découlant des restructurations de 1878 et de 1898. La restructuration de 1878 a consisté à obliger la Grèce à reprendre le remboursement de la dette contractée en 1824-1825, alors que celle-ci était illégale, tant les termes étaient favorables aux créanciers. Cette restructuration rendait tout aussi insoutenable le paiement de la dette et devait inéluctablement conduire à une nouvelle crise, qui a éclaté en 1893. La restructuration de 1898 a servi à augmenter de plusieurs degrés le niveau de coercition exercée sur l’État et le peuple grecs, notamment via la création de la CFI. Elle a permis aux six grandes puissances d’accaparer une très grande partie des recettes de l’État, tout en maintenant la Grèce en situation de dépendance vis-à-vis de ses créanciers.

Ce commentaire paru dans le quotidien français Le Figaro en mai 1898 présente assez clairement la stratégie des créanciers : « La maxime de l’ancienne politique disait : Divise afin de dominer. Elle est en partie remplacée par la règle nouvelle : Prête-leur de l’argent, afin de les tenir. On voudrait étudier dans les cas de la pauvre Grèce, comme on a pu l’étudier en Egypte, cette invention subtile du génie moderne : la mainmise du prêteur sur l’emprunteur substituée à la conquête brutale par les vieilles baïonnettes, le conseil judiciaire devenant insensiblement conseil de tutelle, de gouvernement, doux et collectif d’abord, ensuite dur et personnel au profit du plus riche, du plus tenace, du plus adroit des syndicataires. On aimerait voir dès l’origine comment se noue et se serre le lacet d’argent, l’instrument impérial dont notre siècle a fait la meilleure arme d’agrandissement politique » |18|.

Il est important par ailleurs de réaliser une étude pour déterminer quelle partie de la dette externe (la dette émise en devises étrangères sur les marchés financiers étrangers qui est à distinguer des emprunts grecs réalisés en monnaie locale) était achetée par de riches Grecs, qu’ils résident en Grèce ou qu’ils fassent partie de la riche diaspora grecque présente à Istanbul, à Alexandrie, à Smyrne ou à Paris |19|. Il est certain que ces puissantes élites grecques avaient investi une partie significative de leur richesse financière dans des titres grecs. Cela implique qu’ils n’avaient pas intérêt à proposer aux amis qui se succédaient au gouvernement grec d’adopter une attitude ferme face aux créanciers.

Scène de rue à Athènes en 1905

Quelques clés pour comprendre l’évolution sociale et politique en Grèce à la veille de la Première Guerre mondiale

Extraits du livre de Constantin Tsoucalas, La Grèce de l’indépendance aux colonels |20|. Les extraits sélectionnés donnent une idée du développement des mouvements sociaux, des réformes conquises dans le cadre de la naissance tardive d’un État capitaliste périphérique.

« L’augmentation constante des taxes sur les denrées de base pesait surtout sur les ouvriers et les classes moyennes, qui avaient commencé à s’organiser en guildes commerciales et en syndicats. En mars 1909, des milliers de boutiquiers avaient manifesté violemment, à Athènes et au Pirée, contre la répartition inégale des impôts. Le 14 septembre 1909, Athènes fut ébranlée par un immense rassemblement de plus de 50000 personnes (la ville comptait moins de 200000 habitants). Tout en proclamant qu’ils faisaient pleinement confiance à la « révolution », les Athéniens allèrent au-delà des intentions des officiers [les nouvelles autorités qui venaient d’accéder au gouvernement]. En exigeant qu’un système d’impôt progressif sur le revenu soit mis sur pied, que la production soit protégée, que l’administration soit transformée pour devenir un véritable service public par l’abolition du système prévalant de distribution des offices publics aux adhérents du parti gouvernemental ; en exigeant aussi que le niveau de vie des travailleurs soit amélioré et que l’ usure soit interdite et considérée comme un délit par la loi, ils exprimèrent une opposition de classe qui, politiquement, était restée pendant longtemps silencieuse. En même temps, l’organisation ouvrière avait fait des progrès grâce à la création de nombreux syndicats, et le mécontentement paysan s’était intensifié depuis 1898, date à laquelle la crise du commerce des raisins secs, qui constituait une source de l’exportation régulière, avait réduit à la misère une partie importante de la population agraire. L’agitation était particulièrement forte en Thessalie, où la demande d’une réforme du système de grande propriété latifundiaire, hérité des Turcs, entraîna, entre 1905 et 1910, une série des révoltes paysannes, qui furent réprimées de façon sanglante ».

« Les élections qui suivirent en 1910 furent un triomphe pour le nouveau Parti libéral. Venizelos forma son premier cabinet avec des hommes presque entièrement nouveaux, et ce fut le début d’une période de reconstruction intense et de réforme radicale ».

« La condition préalable au programme de réformes des libéraux était une réforme de la constitution. Celle de 1864 fut entièrement révisée pour garantir les libertés individuelles et jeta les bases d’un « État de Droit ». Néanmoins, si les prérogatives officielles de la monarchie furent réduites, les pouvoirs réels du roi demeuraient ambigus, ce qui devait avoir des conséquences explosives ».

« S’appuyant sur ce cadre institutionnel, Venizelos fit démarrer un programme législatif impressionnant. La réforme agraire constituait le problème le plus urgent et le plus difficile. Un amendement constitutionnel, qui permettait l’expropriation avec indemnisation, fut promulgué en 1911, non sans avoir rencontré une opposition farouche de la part de la classe, restée puissante, des grands propriétaires terriens ».
« Interdiction de confisquer les bas salaires en cas de dette (1909), reconnaissance des centrales syndicales d’Athènes et du Pirée (1910), repos obligatoire le dimanche (1910), introduction d’une procédure nouvelle et rapide pour le règlement des conflits entre les travailleurs et la direction (1912), interdiction de syndicats mixtes groupant travailleurs et employeurs (1914), autorisation aux syndicats récemment constitués de négocier et de signer des conventions collectives. Enfin un plan d’assurance-travail obligatoire fut introduit en 1914.

Le système fiscal fut également réorganisé sur une base plus équitable. Un impôt progressif sur le revenu fut créé en 1911, et les droits de succession furent révisés et considérablement augmentés en 1914 ».

Elefthérios Kyriákou Venizélos

Après la Première Guerre mondiale à l’issue de laquelle l’Empire ottoman, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie ont été vaincus, la monarchie et les classes dirigeantes grecques ont cru voir se réaliser une partie de la grande idée, à savoir l’annexion à la Grèce d’une partie de l’Asie mineure turque. Cela a débouché sur une aventure militaire désastreuse, en 1922, au cours de laquelle l’armée grecque a attaqué l’armée turque sur son territoire, en Asie mineure. Cela s’est terminé par un désastre humain et militaire.

Des soldats grecs débarquent à Smyrne, en Turquie, le 15 mai 1919

En 1922, « la tentative d’offensive générale contre Ankara, bastion de Kemal, se solda par un désastre. En août 1922, l’armée grecque, écrasée, s’enfuit en désordre devant les Turcs, qui poursuivirent les rescapés jusqu’à la mer, massacrèrent en représailles les milliers de Grecs, et, pour finir, mirent le feu à Smyrne au milieu d’un chaos indescriptible. Des centaines de milliers de Grecs durent fuir dans les îles avoisinantes ou en Grèce ».

« Dix ans de guerre (1912-1922) avaient eu pour résultat de créer un pays totalement différent de ce qu’il était auparavant. Le territoire grec avait doublé et l’accroissement de la population avait été encore plus spectaculaire. Les 1500000 réfugiés, dont l’intégration sociale et économique allait constituer le problème le plus grave et le plus urgent du pays, bouleversèrent la structure de la population. La population urbaine connut un développement considérable, en particulier dans le district d’Athènes et dans les quelques grandes villes, où un important prolétariat urbain se créa pour la première fois. Alors qu’en 1908, 24 % seulement de la population vivait dans des villes de plus de 5000 habitants, le pourcentage atteignait 27 % en 1920 et 33 % en 1928. De 1920 à 1928, Athènes passa de 452919 à 801622 habitants ».

Scène de rue à Athènes en 1920

« Le monde urbain avait, lui aussi, radicalement changé après la guerre. Les longues années de lutte, l’influence de la Révolution russe, et surtout les conditions de vie tragiques des réfugiés dans les villes, poussèrent la classe ouvrière à s’organiser sur une base plus radicale. En novembre 1918 fut créée la Confédération Générale des Syndicats, et, une semaine plus tard, le Parti socialiste grec, qui en 1922 adhéra au Komintern et devint, deux ans après, le Parti Communiste Grec ».

« La décadence complète de l’ Empire ottoman et du khétivat égyptien au cours de la seconde moitié du XIXe siècle avait permis aux puissances occidentales de leur imposer un statut quasi colonial. Les grands bénéficiaires en furent les négociants et les banquiers grecs, et entre 1880 et 1910, des fortunes colossales se firent dans la périphérie méditerranéenne. La révolution russe chassa les éléments grecs installés en Ukraine et la crise de 1922 les éloigna de la Turquie et de la Bulgarie ; leur position ne fut pourtant pas menacée en Égypte et, dans une certaine mesure, en Roumanie, où les financiers grecs les plus influents continuèrent de faire fortune. Fait significatif, beaucoup des conseillers les plus proches de Venizelos dans les domaines économique et bancaire appartenaient à ce groupe. Ceci, sans aucun doute, aide à expliquer pourquoi Venizelos obéissait si volontiers aux intérêts diplomatiques de l’impérialisme britannique et français. On comprend mieux, également, les réticences du capital grec à centrer ces intérêts sur le développement du pays ».

Les dettes des années 1920 à la deuxième guerre mondiale

La défaite de l’aventure militaire menée par la Grèce sur le territoire turc en 1922 a eu des effets dramatiques sur les populations civiles. Environ 1,5 million de Grecs qui vivaient en majorité en Turquie durent traverser la mer Égée et rejoindre en catastrophe la Grèce qui avait perdu la partie du territoire ottoman qui lui avait été attribuée après la Première Guerre mondiale en vertu du traité de Sèvres |21|. Cet afflux massif de réfugiés amena les autorités grecques à demander une aide à la Société des Nations (SdN, « ancêtre » de l’ONU), qui octroya des prêts à la Grèce entre 1924 et 1928 pour un montant total équivalent à 20 % du PIB grec de l’époque. La SdN exigea, en contrepartie, la poursuite de l’application d’une politique dure d’austérité. Tant la représentation de la SdN en Grèce que celle de la CFI créée en 1898 étaient dominées par les puissances créancières, en particulier par la Grande-Bretagne.

Le remboursement des prêts octroyés par la SdN s’ajoutait à une série d’autres : la poursuite du remboursement à la Grande-Bretagne et à la France du reliquat de la dette de 1833 (la Russie ne recevait plus de remboursement depuis la révolution bolchévique de 1917), le remboursement de la dette de 1898, le remboursement des prêts de guerre octroyés pendant la première guerre mondiale par la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Canada et la France (ces prêts de guerre représentaient 55 % du PIB grec) |22|. Le total des dettes dues par la Grèce excédait 100 % de son PIB, le montant payé chaque année représentait plus de 30 % des revenus du budget grec et environ 10 % du PIB. Cela donne une idée de l’effort qui était imposé au peuple grec et à l’économie du pays.

Tant que l’économie internationale connaissait une phase de croissance, comme pendant la période 1898-1913 et les années 1920, la Grèce réussissait à dégager un surplus budgétaire primaire et à assurer les remboursements de dette (c’est-à-dire que, sous la contrainte de la CFI, elle réussissait à générer plus de recettes que de dépenses hors service de la dette, ce qui lui permettait d’utiliser le surplus pour rembourser). La Grèce recevait également des entrées de capitaux, comme dans toute période de croissance de l’économie mondiale. Les créanciers octroyaient de nouveaux crédits à la Grèce pour qu’elle puisse rembourser les anciens.

La situation a radicalement changé à partir de 1930-1931 quand se sont fait sentir les effets de la nouvelle crise internationale qui a éclaté à Wall Street en octobre 1929. La Grèce voit à nouveau fondre ses revenus d’exportation (principalement la vente du tabac et des raisins de Corinthe), une partie des banques grecques font faillite en 1931, la monnaie grecque est dévaluée de 50 % suite à la décision britannique de suspendre le système de change basé sur l’étalon-or (Gold Standard) |23|. Cette dévaluation entraîne mécaniquement le doublement de la dette externe exprimée en monnaie locale. Il fallait que l’Etat multiplie par deux le montant des recettes destinée au paiement en devises étrangères de la dette externe. Du coup, en 1932, la Grèce doit suspendre de manière partielle le paiement de la dette.

De nouveau, si on se focalise sur la Grèce en l’isolant du contexte international, on ne peut que mal interpréter ce qui s’est passé, à l’instar d’un grand nombre de commentateurs. Or il faut savoir qu’en 1932, la Grande-Bretagne, la France, la Belgique, l’Italie et d’autres pays ont décidé de suspendre le remboursement des dettes de guerre entre elles et à l’égard des États-Unis. L’Allemagne suspend le paiement de sa dette à l’égard des créanciers privés à partir de février 1932 et, en mai 1933, décrète la suspension généralisée des paiements à tous les créanciers. La Hongrie, la Lettonie, la Roumanie et la Yougoslavie sont également en suspension de paiement. Sans oublier 14 pays d’Amérique latine. Ce qui est systématiquement tu par les médias dominants, c’est que même après le moratoire décrété par la Grèce en 1932, elle continue d’effectuer des remboursements de dette et cela sous la houlette de la CFI.

Le bilan de la Commission financière internationale

Dans le journal Le Monde déjà cité, on peut lire à propos du bilan de la CFI : « Son bilan est malgré tout loin d’être négatif : elle aide la jeune Grèce à prendre le contrôle de ses recettes fiscales et limite le détournement des capitaux étrangers par l’élite locale. Elle contribue également à l’instauration de réformes indispensables à la modernisation du pays ». Comment est-il possible d’écrire cela ? La CFI a exercé un véritable diktat permanent sur les finances de la Grèce au profit des créanciers qui a empêché la Grèce de définir un projet de développement et l’a maintenue dans une relation de subordination structurelle.

Selon Meyer, Reinhart et Trebesch, le rendement réel obtenu par les détenteurs de titres grecs achetés à l’étranger et libellés en devise qui ont été à un moment ou un autre en suspension de paiement oscille entre +1 % et +5 %. Cela constitue un rendement fort élevé pour des titres souverains d’un pays réputé comme un mauvais payeur ! Comment expliquer un tel rendement positif ? Les taux d’intérêt réels étaient élevés, le stock de la dette n’a pas été réduit et, malgré les périodes répétées de suspension de paiement, le pays poursuivait la plupart du temps les remboursements. C’est ainsi que, même pendant la grande dépression des années 1930, la Grèce, bien qu’officiellement en suspension partielle de paiement, a consacré un tiers de ses revenus budgétaires au remboursement de la dette, ce qui correspond à 9 % du PIB grec, alors qu’à la même époque la Roumanie et la Bulgarie consacraient respectivement 2,3 % et 3 % de leur PIB au service de la dette.

Conclusion

L’analyse menée dans cet article ne vise pas à exonérer les gouvernements grecs et la classe dominante des responsabilités qui leur incombent. Au contraire, la décision prise par les gouvernements grecs successifs et par la classe dominante de se plier aux exigences des créanciers et des grandes puissances a eu de terribles conséquences pour le peuple grec. Spécialisée dans le domaine de la finance et du commerce international, la classe capitaliste grecque constituait une bourgeoise largement déterritorialisée qui n’a jamais eu de véritable projet national, ni la volonté de promouvoir un développement fondé sur un véritable tissu industriel. De ce fait même, ses intérêts étaient indissociablement liés aux intérêts des créanciers du pays. Elle constituait même parfois une partie importante de l’ensemble de ces créanciers, d’où sa complicité avec les représentants des puissances créancières. C’est une constante du 19e siècle à aujourd’hui.

Dans la période examinée ici, la Grèce a été constamment dominée par des puissances étrangères européennes. La dette extérieure a constitué une arme permanente pour exercer cette domination. Or cette dette était clairement illégitime, odieuse, illégale et insoutenable.

Par ailleurs, nous avons montré que les avatars des crises de dettes à répétition sont très largement liés au contexte international et que bien d’autres pays périphériques ont été soumis aux mêmes logiques. Il faut donc poursuivre l’analyse sous d’autres latitudes et rendre justice à tous les peuples soumis par la dette.

Eric TOUSSAINT

Bibliographie pour cette deuxième partie :

Beloyannis Nikos, Le capital étranger en Grèce

Commission pour la vérité sur la dette grecque, Rapport préliminaire de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque, Athènes, 2015

Delorme, Olivier. 2013. La Grèce et les Balkans, du Ve siècle à nos jours, 3 tomes, Gallimard, Paris, 2013

Driault Edouard et Lhéritier Michel. 1926. Histoire diplomatique de la Grèce de 1821 à nos jours, 5 tomes, Presses universitaires de France (PUF), Paris, 1926.

Levandis, John A. 1944. The Greek Foreign Debt and the Great Powers, 1821-1898, New York : Columbia University Press.

Luxembourg, Rosa. 1913. L’accumulation du capital, Maspero, Paris, Vol. II, 1969.

Mandel, Ernest. 1972. Le troisième âge du capitalisme, La Passion, Paris, 1997, 500 p.

Mandel, Ernest. 1978. Long Waves of Capitalist Development, The Marxist Interpreta­tion, Based on the Marshall Lectures given at the University of Cambridge, Cambridge University Press et Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 141 p.

Marichal, Carlos. 1989. A Century of Debt crises in Latin America, Prince­ton, University Press, Princeton, 283p.

Marx–Engels, La crise, col. 10/18, Union générale d’éditions, 1978, 444 p

Ministère des affaires étrangères de la France. Arrangement financier avec la Grèce : travaux de la Commission internationale chargée de la préparation du projet, Paris, 1898, 223 pages.

Pantelakis Nikos, « Crédits et rapports franco-helléniques 1917-1928 », in Actes du colloque tenu en novembre 1989 à Thessalonique, Institut d’histoire des conflits contemporains, Paris 1992

Reinhardt Carmen et Rogoff Kenneth, Cette fois, c’est différent. Huit siècles de folie financière, Paris, Pearson, 2010.

Reinhardt Carmen M., and M. Belen Sbrancia. 2015 “The Liquidation of Government Debt.” Economic Policyv 30, no. 82 : 291-333

Reinhardt Carmen and Trebesch Christoph. 2015. The Pitfalls of External Dependence : Greece, 1829-2015

Sack, Alexander Nahum. 1927. Les effets des transformations des États sur leurs dettes publiques et autres obligations financières, Recueil Sirey, Paris.

Tsoucalas Constantin. 1970. La Grèce de l’indépendance aux colonels, Editions F. Maspéro, Paris, 1970.

Remerciements : L’auteur remercie pour leur relecture et leurs suggestions : Thanos Contargyris, Olivier Delorme, Pierre Gottiniaux, Jean-Marie Harribey, Daphne Kioussis, Damien Millet, Nikos Pantelakis, Claude Quémar, Patrick Saurin, Yannis Thanassekos, Eleni Tsekeri.

L’auteur est entièrement responsable des éventuelles erreurs contenues dans ce travail.

Notes :

|1| Voirla partie 1 de cette série pour l’analyse de ces dettes et la critique de l’accord intervenu en 1878

|2| En rhétorique, un oxymore ou oxymoron, du grec ὀξύμωρος (oxúmōros - de ὀξύς, « aigu, spirituel, fin » et de μωρός, « niais, stupide », qui signifie « malin stupide ») est une figure de style qui vise à rapprocher deux termes (un nom et un adjectif) que leurs sens devraient éloigner, dans une formule en apparence contradictoire, comme « une obscure clarté », « une opacité transparente ».

|3| Parmi les auteurs classiques, lire sur l’impérialisme : Rudolf Hilferding (Le capital financier, 1910), Rosa Luxemburg (L’accumulation capitaliste, 1913), Vladimir Lénine (L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916), Nicolas Boukharine (L’Économie mondiale et l’impérialisme, 1915), Ernest Mandel (Le troisième âge du capitaliste, 1972), Samir Amin (Le développement inégal, Ed. de Minuit, 1973).

|4| Voir Carmen M. Reinhart et Christoph Trebesch : The Pitfalls of External Dependence : Greece, 1829-2015, p. 24. La Grèce avait reçu 1,3 million de livres en 1824-1825 et, en 1878, elle a accepté de rembourser 1,2 million de livres plus les intérêts.

|5| Voir Louise Abellard, « L’Empire Ottoman face à une « troïka » franco-anglo-allemande : retour sur une relation de dépendance par l’endettement », publié le 17 octobre 2013

|6| Voir la première partie de cet article.

|7| Voir la première partie de cet article.

|8| Voir Marichal, Carlos. 1989. A Century of Debt Crises in Latin America, Prince­ton, University Press, Princeton, 283p. Chapitre 6.

|9| Voir Carmen M. Reinhart et Christoph Trebesch : The Pitfalls of External Dependence : Greece, 1829-2015, p. 25.

|10| Voir Edouard Driault et Michel Lhéritier, Histoire diplomatique de la Grèce de 1821 à nos jours, Presses universitaires de France (PUF), 1926, 5 tomes. Le chiffre de 56 % est tiré du tome IV, p. 296. La description de la situation par Driault et Lhéritier est tout à fait intéressante.

|11| Voir Edouard Driault et Michel Lhéritier, Histoire diplomatique de la Grèce de 1821 à nos jours, Presses universitaires de France (PUF), 1926, tome IV, p. 301.

|12| Voir le texte du traité de paix et de nombreux documents annexes (le tout en français) : http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bp...

|13| Le TAIPED, acronyme en grec (en anglais, the Hellenic Republic Asset Development Fund ; en français, le Fonds de développement des Actifs de la République hellénique), a été créé à la demande par la Troïka après 2010 afin d’organiser des privatisations. Les recettes récoltées sont utilisées intégralement pour rembourser la dette.

|14| Arrangement financier avec la Grèce, travaux de la Commission internationale chargée de la préparation du projet / Ministère des affaires étrangères – Paris, 1898, p. 33

|15| À partir de la fin des années 1890 et jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, l’Allemagne devient la principale destination des exportations grecques.

|16| Voir Carmen M. Reinhart et Christoph Trebesch : The Pitfalls of External Dependence : Greece 1829-2015, p. 15.

|17| Voir Tableau 9 p. 14 de Carmen M. Reinhart et Christoph Trebesch : The Pitfalls of External Dependence : Greece 1829-2015.

|18| Eugène-Melchior de Vogüé, « Livres Jaunes », in Le Figaro, 2 mai 1898.

|19| Selon Driault et Lhéritier qui se basent sur d’autres travaux sérieux, les titres grecs émis en France étaient achetés quasi exclusivement par des Grecs qui résidaient en France et non par des Français. Voir Edouard Driault et Michel Lhéritier, Histoire diplomatique de la Grèce de 1821 à nos jours, Presses universitaires de France (PUF), 1926, tome IV, p. 304, note 1.

|20| Toutes les parties en italique sont tirées de Constantin Tsoucalas. 1970. La Grèce de l’indépendance aux colonels, Editions F. Maspéro, Paris, 1970.

|21| Cette question dite « de la catastrophe de l’Asie Mineure » est encore aujourd’hui objet de vifs débats à la fois sur la scène publique et entre historiens qui ont déconstruit la narration officielle.

|22| L’espace manque pour analyser de manière critique les dettes réclamées à la Grèce par les puissances alliées suite à la Première Guerre mondiale, même si l’auteur considère qu’une partie importante de ces dettes peuvent être considérées comme illégitimes. Pour une introduction à cette problématique, lire Nikos Pantelakis, « Crédits et rapports franco-helléniques 1917-1928 », in Actes du colloque tenu en novembre 1989 à Thessalonique, Institut d’histoire des conflits contemporains, Paris 1992.

|23| L’étalon-or (en anglais : Gold Standard) est un système monétaire dans lequel l’unité de compte ou étalon monétaire correspond à un poids fixe d’or. Les partisans de l’étalon-or affirment qu’il permet de mieux résister à l’expansion du crédit et de la dette. Au contraire d’une monnaie fiduciaire, une monnaie à contrepartie en or ne peut pas être émise arbitrairement par un État. A partir de 1929 et le déclenchement de la Grande Dépression, les réserves britanniques d’or fondent au point que le passif de la Banque d’Angleterre devint très supérieur à ses réserves. En septembre 1931, elle décidait de suspendre la convertibilité externe de la livre et de la laisser flotter librement. L’Allemagne, l’Autriche et la Norvège suivirent peu de temps après cette décision. Les États-Unis sortirent du système en 1933.

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