retour article original

vendredi 9 décembre 2016
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Europe Suisse
Le Courrier, 24 mai 2016

Suisse : Revenu de base inconditionnel

Suivi d’un commentaire

par Laura DROMPT et Benito PEREZ


Les Suisses produisent et travaillent. Enormément. Si les salaires viennent gratifier une partie de cette activité, il reste d’innombrables heures peu, mal ou tout simplement non payées.


Suisse

En 2013, 8,7 milliards d’heures de travail non rémunérées ont été accomplies en Suisse, contre 7,7 milliards d’heures rétribuées. Les trois quarts de ces heures « gratis » étaient d’abord dévolues aux travaux domestiques, qui incombent en général aux femmes. Le reste au travail bénévole. Dans un monde où la valorisation et l’autonomie des individus passe encore et toujours par l’argent, cela signifie qu’une grande partie des résidents suisses reste à l’écart du système.

Le revenu de base inconditionnel (RBI) assurerait un à-côté pour les personnes qui combinent emploi et activité bénévole, et leur permettrait de se libérer de l’obligation de travailler plus de quarante heures par semaine. Car si certains ont le privilège de combiner harmonieusement vie privée et vie professionnelle, d’autres doivent faire des choix drastiques. Entre le travail ou l’éducation de leurs enfants, une activité qui les passionne ou un job alimentaire, des études ou de quoi boucler les fins de mois. D’aucuns se débattront et parviendront à tout combiner. Mais il y a de quoi s’épuiser à la tâche.

Et, entre ce qui paie les factures ou ce qui permet de s’épanouir, le pragmatisme a vite fait son choix. Sans compter ceux qui se retrouvent coincés dans la machine des services sociaux ou du chômage, conçue pour culpabiliser ses « bénéficiaires » pour les « motiver ».

Le Revenu de base inconditionnel encourage à réfléchir à une répartition du travail différente et plus juste. Il ne règle pas la redistribution des richesses : tout dépendra de son application. Il ne dispense pas de lutter pour un salaire minimum, bien au contraire. Le Revenu de base inconditionnel n’a pas pour vocation de remplacer toutes les assurances existantes (travail, accident, maladie).

Il permet de tisser un filet social élémentaire, dont personne ne serait exclu.

A l’heure où le travail est bien souvent un pis-aller, voire une souffrance, ou au contraire un idéal inatteignable, l’idée n’est pas simplement révolutionnaire. Elle est probablement la plus raisonnable.

Laura DROMPT

Un projet antisocial

Déconnecter revenu et travail salarié. Garantir le minimum vital. Les objectifs de l’initiative sur le revenu de base universel (RBI) sont séduisants. En cette période de recul des idéaux de gauche, un peu d’utopie ne peut pas faire de mal ? Voire ! Car le projet soumis au vote est bien mal né.

D’abord, car il avance sur des certitudes pour le moins fragiles. Ainsi, cette fameuse « fin du travail », rebattue depuis plus de deux siècles, à chaque avancée technologique, à chaque poussée du chômage. Sans jamais être confirmée par les chiffres. Au contraire, les statistiques de ces cinquante dernières années montrent un taux d’activité moyen en augmentation d’environ 20 % (1).

Les besoins humains ne sont pas figés, ils se redéploient au gré des transformations sociales. Il suffit de constater les immenses besoins non satisfaits dans l’éducation, la santé, l’accompagnement social ou la culture, pour comprendre que les robots ont bon dos.

Face à ces défis, les initiants tablent sur le bénévolat des « rbistes » et laissent le marché continuer à définir ce que sera l’emploi rétribué. Triste perspective ! A des années-lumière d’un projet de société répartissant égalitairement le travail et organisant une décroissance qualitative et démocratique.

Plus grave : le Revenu de base inconditionnel peine même à convaincre en termes de redistribution des richesses et de sécurité sociale. Qu’il soit fixé trop bas, et il ne garantira pas la subsistance minimale. Et s’il est établi plus haut, se pose alors la question de son financement. A 2500 francs par mois –somme pourtant inférieure aux standards actuels de l’aide sociale–, c’est plus du tiers du revenu national brut qu’il faudrait mobiliser !

La mathématique est têtue : répartir la même somme entre davantage d’individus revient à réduire la part octroyée à ceux qui en ont le plus besoin. Or, par souci de « réalisme », les initiants n’hésitent pas à défendre le remplacement des actuelles assurances sociales par un Revenu de base inconditionnel jugé moins « bureaucratique ». Voilà qui serait un bien vilain service rendu par la gauche aux plus faibles.

Benito PEREZ

Commentaire

Benito Perez nie la disparition des emplois, alors qu’il s’agit d’une évidence. Les Etats-Unis sont devenus un pays tiers-mondisé précisément parce que la production industrielle a été transférée dans des pays comme la Chine. Il ne reste, aux Etats-Unis, quasiment que des emplois d’employés de bar ou de livreurs de pizzas payés au lance-pierre. Même dans les usines chinoises, tout ce qui peut être fait par des robots est fait par des robots. En Grande-Bretagne, la production industrielle s’est effondrée (2).

L’aggravation du chômage est camouflée par des artifices. D’une part, on contraint les chômeurs d’accepter n’importe quel emploi pour n’importe quel salaire, sans se soucier de savoir comment ils paieront leurs factures. L’essentiel est qu’ils disparaissent des statistiques du chômage. Comme cela ne suffit pas, on restreint toujours davantage la définition du chômeur et on multiplie les obstacles administratifs pour empêcher les gens de toucher des indemnités de chômage.

Par ailleurs, les pressions exercées à l’encontre des chômeurs ont évidemment pour conséquence de favoriser le dumping salarial, phénomène encore aggravé par la possibilité qu’ont les entreprises d’embaucher des travailleurs étrangers exploités à outrance.

L’argument « mathématique » invoqué par Benito Perez est un faux argument qu’on a déjà invoqué, autrefois, pour « démontrer » qu’il serait ruineux de supprimer le travail des enfants, d’introduire des congés payés, des retraites, un congé-maternité, etc... A chaque fois, les progrès sociaux étaient censés provoquer mathématiquement une catastrophe économique.

L’idée d’un revenu inconditionnel est une idée progressiste et émancipatrice. Ce qu’on peut reprocher au projet soumis aux électeurs suisses est d’être trop timoré. Le montant envisagé est effectivement beaucoup trop bas compte tenu du coût de la vie en Suisse. Il mettrait « du beurre dans les épinards » des salariés, mais il n’améliorerait en rien le sort des plus démunis qui dépendent de l’aide sociale. En effet, cette aide sociale est subsidiaire aux autres revenus. C’est-à-dire que si, par exemple, on introduit un revenu de base de 2500.- CHF par mois, le montant de l’aide sociale sera diminué d’autant et les pauvres ne recevront pas un centime supplémentaire.

Quant au financement du revenu inconditionnel, afin de nous convaincre qu’il serait ruineux, on n’évoque qu’une hausse de la TVA, voire des cotisations sociales, alors qu’il est possible de taxer les mouvements financiers. Une taxe minime sur les mouvements financiers rapporterait des sommes colossales dont l’écrasante majorité proviendrait de la spéculation (3 et 4). En distribuant le montant de la taxe à la population, on intensifie les mouvements financiers et le produit de la taxe rapporte toujours davantage, ce qui permet d’augmenter continuellement la part de chacun et d’éradiquer la pauvreté.

Frank BRUNNER

Notes :

(1) www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/03/02/blank/data/03.html

(2) http://www.counterpunch.org/2016/05/23/what-britain-forgot-making-things-matters/

(3) http://www.interet-general.info/spip.php?article8

(4) http://www.interet-general.info/spip.php?article20695

Liens liés a l'article.Le Courrier

AUTEURS 

  • Laura DROMPT et Benito PEREZ

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source