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dimanche 4 décembre 2016
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Le Courrier, 27 mai 2016

Grèce : La froide colère des Grecs

par Jean-François CULLAFROZ


Vue de Kalambaka

Vendredi 19 mai 2016. Dans le hall de l’hôtel Orfeus de Kalambaka, au pied du massif des Météores, Annie, une Française épouse de Drakos, le patron des lieux, est hors d’elle. Elle vient de regarder ERT1, la première chaîne de la télévision nationale où a été annoncé le programme des nouvelles exigences de la Troïka.


Grèce

« Les activités de tourisme vont être directement touchées, puisque la TVA va passer de 23 % à 25 %. En 2015, la saison s’était passée à peu près correctement, mais en cette fin mai 2016, le chiffre de fréquentation est en baisse de 40 %. Alors, avec des prestations plus coûteuses, cela ne risque pas d’attirer des visiteurs », tempête-t-elle. « Et puis, il y a les images à la télévision montrant l’afflux des réfugiés. Même depuis la Suisse et la France, où j’ai de la famille, ceux qui voudraient venir ont maintenant peur et ont reporté leurs vacances », ajoute-t-elle. Le tourisme, elle en connaît un rayon, elle qui tient depuis dix-huit ans, avec son mari, cet établissement d’une centaine de chambres dont un bon tiers sont fermées, et qui emploie tout juste une dizaine de personnes à temps partiel et pendant seulement cinq mois de l’année. Pourtant située dans une région très visitée à cause de ses monastères orthodoxes haut perchés, la saison touristique fait relâche l’été car la mer est au moins à 100 kilomètres.

Vue de l’hôtel Orfeus à Kalambaka

Ces propos désappointés, voire résignés, sont martelés du Péloponnèse à Thessalie, à l’intérieur du pays comme sur la côte actuellement déserte. Alexandre Athanasoupolos est professeur de lettres en fin de carrière, dans le second lycée public de Thessalonique. Il explose littéralement quand on lui demande de parler du présent. « Cela dure depuis six ans. Chaque année, il y a de nouvelles mesures et on ne peut rien programmer quoi que ce soit. Naturellement, j’ai voté Tsipras, mais deux mois après, mes yeux se sont ouverts ». Il y a sept ans, cet enseignant gagnait 1700 euros par mois avec un 13e et un 14e salaires. Aujourd’hui, il touche 980 euros sans aucun supplément. Père de cinq enfants, il ne payait pas d’impôts, mais aujourd’hui il doit s’acquitter de 1500 euros annuels. Certains de ses enfants sont obligés de rester à la maison familiale, car ils n’ont pas les moyens de se loger ailleurs. Encore, Alexandre s’estime-t-il privilégié, car dans le secteur privé le salaire minimum a chuté d’environ 500 euros en six ans, passant à 490 euros mensuels. Les prix, eux, sont restés les mêmes.

Alexandre Athanasoupolos

Un rapide parcours entre les rayons d’une enseigne française de la grande distribution en atteste : les produits de consommation quotidienne sont au même prix qu’en France où les revenus sont deux fois plus élevés. Angélique est vendeuse dans ce supermarché Carrefour-Marinopoulos. Après huit ans d’ancienneté, elle assure percevoir 500 euros par mois pour quarante heures de travail.

Rencontré sur la route entre Corinthe et Epidaure, Rakis Dionisis partage cette déception. Il est arboriculteur dans cette zone très montagneuse, et s’occupe de dizaines d’orangers, de citronniers et de figuiers. Il a installé un petit étal au carrefour de deux routes en bordure de ses champs où trône un vieux tracteur Renault. « Mes deux enfants sont étudiants et ils me disent ce qui se passe en ville. Ici, à la campagne, on peut encore arriver à vivre en s’entraidant, mais en ville, ce n’est guère possible, vu l’ensemble des charges qu’il faut assurer, dont le loyer », témoigne-t-il, avec beaucoup de gentillesse.

A Athènes justement, à l’entrée de la poste du quartier de Plaka, le bureau affiche sur sa porte un poster bleu-blanc-rouge avec la devise française « liberté-égalité-fraternité », œuvre d’un artiste solidaire après les attentats de Paris en novembre 2015. « Ce slogan, ce devrait être aussi notre bannière dans la situation où nous sommes, mais on voit bien que beaucoup de gens baissent les bras », assure Dimitri Chaya, employé dans une commerce de ce quartier populaire de la capitale, qui vient de porter un colis à expédier. Il a émigré du Liban il y a quarante ans et confirme que la situation va en empirant. « On ne voit pas de lumière dans le tunnel. La situation a vraiment changé. Nous n’avons pas d’argent pour vivre. On paie tout le temps, les taxes augmentent et nous ne voyons pas de perspectives. D’ailleurs, personnes ne vient investir chez nous », détaille-t-il.

Une rue du quartier de Plaka, à Athènes

A Delphes, Tsilias Dyonisis guide des élèves québécois dans les méandres archéologiques et culturelles de la Vieille-Europe quand nous l’abordons. Pour lui aussi, c’est l’investissement dans des activités productives qui fait défaut. De son point de vue, au sein de l’Europe, l’Allemagne et la France portent une lourde responsabilité. « Depuis trente ans, les banques sont venues nous prêter, mais uniquement pour que nous puissions consommer ce que nous ne fabriquons pas, pas pour nous aider à nous développer », constate-t-il dans un français impeccable. Cet ancien ingénieur-agronome, reconverti dans le tourisme, connaît bien l’Italie et l’Allemagne où il a travaillé et établit des comparaisons. « Avec la chute du Mur en 1989, l’Europe de l’Ouest s’est tournée vers l’Europe de l’Est, et nous les pays du Sud avons été abandonnés. Pourtant, ici, en Grèce, nous avons des universités et des jeunes très diplômés. Pourquoi doivent-ils partir ? Pourquoi l’Europe ne nous aide-t-elle pas à faire vivre les start-up qui émergent ? » Et dans ce pays qui reste fondamentalement agricole, il s’étonne que l’Europe n’aide pas son pays à développer des niches de produits locaux, et préfère laisser la Chine et la Russie venir acheter le port du Pirée et rationaliser les chemins de fer. « L’Allemagne a choisi Tispras et Syrisa, car c’était le meilleur moyen de faire passer la pilule amère que nous n’arrêtons pas d’avaler à chaque nouveau plan », conclut-il dépité.

A Kalambaka, Georges, le fils des hôteliers, est en train de passer ses examens au lycée de Karditsa. Avec ses copains, il ne peut s’arrêter de penser à l’avenir. « Si cela continue comme cela, que pourrons nous faire ? Chaque famille a plus ou moins des parents en Allemagne. Je crois que c’est cet exil qui nous attend », se lamente-t-il.

A la sortie de la station de métro du Pirée, à côté des portes E2-E1 du port, où plusieurs milliers de réfugiés s’entassent sous de petites tentes, les rues indifférentes grouillent de monde. Comme partout ailleurs, ce sont des personnes âgées qui tiennent des stands de vente de beignets ou de billets de loterie. A côté d’eux, Cristina, une grand-mère âgée de près de 80 ans, a disposé des chaussons pour bébés, et des pantoufles d’adultes tricotés, qu’elle essaie de vendre.

Des tentes d’immigrés au Pirée

Au Pirée, comme ailleurs, derrière les façades des rues principales, il y a les artères adjacentes et des maisons délabrées, des commerces fermés, des habitations où se tapit la misère... « Mais nous gardons le sourire, c’est notre tempérament », explique Emile Giorgitakis, un habitant de Tolo, un petit port de la mer adriatique.

En effet, au pied du parlement où sont en train de se voter les mesures demandées par la Troïka, la place Syntagma est calme, traversée par une population enjouée qui vaque à ses occupations. Ce quadrilatère est entouré d’un flot de véhicules qui ne ralentit pas jusqu’à fort tard le soir. Les manifs, il n’y en a pas eu depuis celle du 1er mai 2016 qui a été bien suivie. Et même, les fonctionnaires des Finances publiques, descendus dans la rue dès l’annonce des mesures fiscales à venir, n’ont réuni qu’une poignée de syndicalistes devant le ministère de l’Economie, jeudi 18 mai. Place Syntagma, une seule personne lance des slogans. Angelos Voloutas est un ancien ingénieur. Atteint d’une grave maladie, il distribue des tracts appelant à consulter son blog. Un site internet qui déploie les propos des philosophes antiques sur la société de leur temps.

« Quand on ne perçoit pas de perspective, notre seul recours, c’est le retour au passé. Pour les uns, ce sont les stratèges qui ont fondé notre République : Solon, Périclès... Pour nous, avec ces élèves, c’est Homère... Au moins, avec eux, on peut encore rêver », disaient parents et enseignants réunis au centre du magnifique théâtre d’Epidaure, à Larissa.

Mais ni la Pythie de Delphes ni le dieu Esculape d’Epidaure ne sont plus là pour prévenir et soigner ! Alors, certains comme Grégoris déambulent sur le boulevard Agiou Constantinou voisin avec une pancarte qui demande à Jésus de « sauver la Grèce ».

Jean-François CULLAFROZ

Des manifestants devant le parlement, à Athènes, le 8 mai 2016

L’Eurogroupe récompense Alexis Tsipras

Dimanche 22 mai 2016, il y avait quand même davantage de monde sur la place Syntagma, lorsque les députés grecs ont adopté les dernières mesures de rigueur réclamées par les créanciers de la Grèce. Sous les huées d’au moins 10000 manifestants, la majorité gouvernementale conduite par Syriza a adopté un projet de loi de 7000 pages, qui prévoit notamment un mécanisme de correction automatique en cas de dérapage budgétaire et des mesures supplémentaires pour accélérer les privatisations et augmenter les taxes indirectes. Ces mesures interviennent après une nouvelle réduction des retraites votée au début du mois malgré d’importantes mobilisations. Une politique d’austérité exigée par l’Eurogroupe et le Fonds monétaire international en vue d’un nouveau prêt adopté finalement dans la nuit de mardi à mercredi. Quelque 10,3 milliards d’euros (11,39 milliards de francs) seront débloqués, permettant à la Grèce de rembourser ses créanciers. Athènes doit notamment faire face à une échéance de remboursement de quelque 2,2 milliards à la Banque centrale européenne le 20 juillet.

Nouveauté : pour la première fois depuis 2012, les ministres des Finances ont envisagé le principe d’un allègement de la dette en 2018, sous la pression du Fonds monétaire international. L’organisation sise à Washington, tout comme le gouvernement Tsipras, « estime depuis longtemps qu’un allègement du fardeau de la dette grecque est indispensable pour permettre au pays de rendre ses finances publiques soutenables. Nous saluons le fait que tout le monde reconnaisse désormais maintenant que la dette grecque n’est pas viable », a affirmé Poul Thomsen, représentant du Fonds monétaire international auprès de la Troïka.

Berlin, premier créancier de la Grèce, avait été longtemps opposé à toute promesse d’allègement de la dette grecque, avant la fin du troisième programme d’aide, en 2018, ou plus particulièrement avant les élections législatives allemandes de 2017. Mais l’Allemagne tenait également à ce que le Fonds monétaire international participe au programme. Elle estime en effet que le fonds, expérimenté dans les plans de sauvetage, est garant d’une certaine rigueur.

L’accord de mercredi n’offre toutefois pas d’allègement immédiat, et ne promet pas que les remboursements grecs seront réduits, mais il énonce un critère pour que la dette soit allégée : Athènes doit maintenir ses besoins de financement bruts en dessous de 15 % du PIB à moyen terme, et à long terme en dessous de 20 %. Le gouvernement d’Alexis Tsipras a toutefois voulu faire de l’accord une victoire, estimant se trouver au seuil de la « normalisation » de son économie. « C’est un important moment pour la Grèce après tant de temps », s’est réjoui, à Bruxelles, le ministre grec des Finances, Euclide Tsakalotos.

ATS/Benito PEREZ

Euclide Tsakalotos

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