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Le Courrier, 22 juin 2016

Suisse : Régler la crise de l’émigration en assouplissant les visas humanitaires

Suivi d’un commentaire

par Mohamed MUSADAK


Demandeurs d’asile et douaniers suisses à la gare de Chiasso

Des ONG, des associations et des personnalités politiques s’unissent pour demander au Conseil fédéral [exécutif de la confédération] de modifier sa pratique malgré les durcissements successifs de l’asile en Suisse.


Suisse

Alors que l’asile n’a jamais autant inquiété les Suisses et que les durcissements des réglementations le régissant ne cessent de se succéder, il peut paraître étonnant de vouloir ouvrir davantage les frontières. C’est pourtant l’idée de Médecins du monde, épaulés par une dizaine d’ONG, telles que Médecins sans frontières, Amnesty International, et de quelques personnalités politiques, notamment l’ancienne conseillère fédérale [ministre de la confédération] Ruth Dreifuss. Ce collectif a lancé, mardi 21 juin 2016, « l’appel de Neuchâtel » pour obtenir du Conseil fédéral « qu’il assouplisse les conditions d’octroi de visas humanitaires et qu’il tente de convaincre d’autres pays, notamment les membres de l’Union européenne, à en faire de même ». Si les initiants voient dans leur « appel » un instrument pragmatique pour mieux réguler la migration, leurs motivations sont avant tout humanistes.

Depuis septembre 2012, la Suisse ne permet plus de déposer une demande d’asile depuis une représentation suisse à l’étranger. Afin de tout de même offrir une protection à des personnes dont la vie est menacée, la possibilité d’accorder des visas humanitaires a été introduite. Les conditions d’octroi de ce sésame sont cependant bien plus restrictives et les modalités administratives sont complexes. Impossible, par exemple, de faire pareille demande auprès d’une ambassade suisse d’un pays limitrophe à celui où se passe le conflit. De plus, le nombre de visas accordés est plafonné à 500, un chiffre qui reste toutefois supérieur aux 189 que la confédération a distribué entre mai 2015 et aujourd’hui. A titre de comparaison, 16425 demandes d’asile depuis une ambassade étaient pendantes au moment de la disparition de cette possibilité. Et la Suisse acceptait les demandes d’environ 530 de ces réfugiés par année.

Le requérant d’asile érythréen Morad Essa a été accueilli dans une famille suisse à Morges, le 1er mars 2015. Les enfants l’ont adopté comme un grand frère

Sur le terrain, notamment dans les pays en première ligne sur la route des migrants, la situation se détériore, selon le collectif. « Des épidémies de gale, d’oreillons, de polio ou de maladies chroniques diverses se développent. Les situations d’extrême précarité constatées à Idomeni, en Thessalonique ou en Turquie par nos membres permettent de relativiser les discours d’une migration de confort », explique Bernard Borel, président de Médecins du monde. C’est de ce double constat, celui du peu de voies légales de migration et d’une situation sanitaire déplorable, qu’est née l’idée de « l’appel de Neuchâtel ». La faute non pas à la crise migratoire et humanitaire, mais à « la crise de courage politique que vit l’Union européenne en externalisant sa politique migratoire à la Turquie et en refusant d’agir de manière concertée », selon François Gemenne, chercheur à Science Po Paris et signataire de l’appel.

Des émigrants empêchés de passer en Macédoine font la queue pour une distribution de nourriture dans le bidonville d’Idomeni, en Grèce, en mars 2016

Pour le collectif, sa solution permettrait de résoudre d’un coup toute une série de problèmes liés à la crise migratoire. La situation dans les camps s’améliorerait, puisque ses pensionnaires auraient la possibilité de s’y soustraire ; les passeurs, qui ont gagné 15 milliards d’euros sur le dos des migrants depuis l’an 2000, seraient court-circuités ; enfin, le fardeau des réfugiés serait mieux réparti si de plus en plus de pays se mettaient à octroyer les visas humanitaires.

Problème : leur appel est destiné au Conseil fédéral qui n’a, jusqu’à preuve du contraire, pas de prérogatives au-delà des frontières helvètes et n’est pas connu non plus pour donner le tempo en matière de leadership international. « Ce n’est qu’une première étape, répond Ruth Dreifuss. Ce n’est pas parce que les autres ne font rien qu’il ne faut pas agir ! » Et Nago Humbert, président fondateur de Médecins du monde, de voler à son secours en mentionnant l’exemple du Canada qui a récemment accueilli quelque 40000 réfugiés par ce biais (parrainés par des fonds privés). « Comme ce pays, il faut montrer l’exemple et utiliser la diplomatie suisse pour en impliquer d’autres, notamment les Etats-Unis, qui ont une responsabilité certaine dans cette crise », conclut-il.

Peut-être conscient de la difficulté de mobiliser la population suisse, le collectif prévoit de lancer des initiatives similaires à Bruxelles et à Paris dans les semaines à venir. Alors que la Suisse s’apprête à fêter, dans tout juste un mois, l’anniversaire des 65 ans de la ratification de la Convention de Genève qui consacre le droit à l’asile, « l’appel de Neuchâtel » trouvera-t-il oreille ­attentive ?

Mohamed MUSADAK

Chaque année, plus de 600 enfants et adolescents gagnent la Suisse sans être accompagnés par l’un de leurs parents, ou par un autre représentant légal et y déposent une demande d’asile

Commentaire

Les milieux de gauche entretiennent délibérément une confusion entre réfugiés politiques (personnes persécutées en raison de leurs opinions, de leur ethnie ou de leur religion) et les requérants d’asile en général (n’importe qui formulant une demande d’asile, y compris des émigrants économiques qui n’ont aucun droit à l’asile politique). C’est-à-dire les émigrants qui s’entassent dans des bidonvilles français en espérant passer en Grande-Bretagne dans le but d’y obtenir un emploi nous sont décrits comme « des réfugiés », ce qu’ils ne sont nullement en réalité. Idem pour la plupart des émigrants qui déferlent sur l’Espagne, l’Italie et la Grèce. Les réseaux de passeurs et certains services secrets font tout pour inciter n’importe qui à aller demander l’asile en Europe, à commencer par les émigrants économiques.

Favoriser ce phénomène sous un prétexte « humanitaire » ne fait qu’aggraver le problème en encourageant toujours davantage d’émigration, à commencer par celle de toutes sortes de voyous prêts à commettre n’importe quel crime pour s’acheter le dernier modèle de téléphone portable ou la dernière casquette à la mode.

Certes, il est scandaleux d’interdire aux véritables requérants d’asile politique de déposer une demande dans n’importe quelle représentation diplomatique suisse, car il s’agit là d’un obstacle administratif délibérément créé pour empêcher ces requérants d’exercer un droit.

Toutefois, il est absurde et irresponsable de prétendre vouloir accueillir des centaines de milliers, voire des millions d’émigrants, comme en Allemagne, alors qu’on manque déjà de logements bon marché pour les autochtones et qu’il n’y a pas assez d’emplois décemment rémunérés pour les autochtones. Tous ces émigrants sont voués à la précarité, à l’exploitation par des patrons sans scrupules ou des organisations criminelles, voire à la clochardisation.

Pour mettre un terme à cette émigration de masse, il faut évidemment mettre fin aux guerres fomentées et soutenues par les pays occidentaux et leurs alliés.

Mais il faut surtout que l’émigration économique perde sa raison d’être. C’est-à-dire que les populations des pays pauvres doivent pouvoir vivre décemment chez elles. Ainsi, par exemple, il faudrait taxer la production des géants de l’agroalimentaire et augmenter le prix payé aux petits exploitants agricoles, en sorte qu’ils puissent rentabiliser leur production, faire vivre leur famille et qu’ils n’aient plus à abandonner leurs terres.

Par ailleurs, il faudrait organiser, dans les pays pauvres, la production d’un artisanat de qualité qui soit susceptible d’être vendu en masse dans les chaînes de supermarchés des pays riches.

Comme j’ai tenté de créer une entreprise d’importation de maroquinerie égyptienne voici une quinzaine d’années, cette expérience m’a permis de me faire une idée de la difficulté du problème.

Tout d’abord, il y a le problème de la mentalité. En Egypte, quand quelqu’un prend un engagement, c’est toujours « Inch Allah, boukra » (demain, si Dieu le veut). Vous prenez rendez-vous avec le patron d’une entreprise de maroquinerie qui doit vous présenter des échantillons de sa production. Il n’est pas là ou n’a rien fait, car il était persuadé que vous ne viendriez pas. Il faut reporter le rendez-vous. On perd des semaines pour régler le moindre problème.

La qualité du cuir égyptien est médiocre, car les tanneurs ne disposent pas des meilleurs produits chimiques. A l’usage, le cuir a tendance à cartonner et à s’écailler. Comme les ouvriers maroquiniers sont payés au lance-pierre et que le patron ne leur accorde pas le temps nécessaire pour effectuer un travail soigné, le résultat est bâclé, avec des coutures qui se chevauchent et des trous irréguliers pour les fils. La comparaison avec le travail d’un maroquinier suisse est catastrophique. Le responsable du service des achats d’une chaîne de magasins suisse n’accepte pas de commander des articles d’une telle médiocrité.

Par ailleurs, en Egypte, les patrons maroquiniers ont des problèmes de ravitaillement pour tout et n’importe quoi. Ainsi, par exemple, le patron d’une fabrique de chaussures possède quelques poignées de passe-lacets argentés dans un petit carton, mais, une fois son stock épuisé, il n’est pas du tout certain de pouvoir s’en procurer d’autres identiques. Ils seront peut-être dorés, ou rouges, ou jaunes, ou bleu, mais pas identiques. Idem pour les lacets, les boucles de ceintures et n’importe quel accessoire tel qu’un fermoir de sac à main. A supposer qu’une chaîne de supermarchés suisse vous passe commande de 10000 ceintures de tel type, avec tel type de boucle, vous ne pouvez pas du tout garantir de les fournir identiques. Or, le client exige une marchandise bien précise, pas de l’à peu près. Et la commande doit être livrée à la date prévue, pas Inch Allah boukra, parce que, sur les étals des magasins suisses, des emplacements ont été prévus pour cette commande et ils ne doivent pas demeurer vides, faute de quoi l’entreprise subit un manque à gagner.

Enfin, il est essentiel d’effectuer un contrôle de qualité avant d’expédier les marchandises en Suisse, car certains patrons égyptiens sans scrupules ou je-m’en-foutistes tentent d’expédier n’importe quoi pour pouvoir facturer n’importe quoi. Or, le client suisse procède lui-même à un contrôle de qualité quand il reçoit la marchandise. S’il a l’impression qu’on cherche à le rouler, ce sont toutes ses commandes qui seront annulées à cause d’un minable arnaqueur égyptien qui voulait se faire quelques dollars supplémentaires.

Ainsi, par exemple, un Allemand avait organisé l’exportation, depuis l’Egypte, de chemises en coton. Au moment de remplir les cartons, il a effectué un contrôle de qualité et mis de côté toutes les chemises qu’il refusait. A peine a-t-il eu le dos tourné, le patron égyptien a dit à ses employés de remettre les chemises défectueuses dans les cartons. Un nouveau contrôle de qualité a été effectué par le destinataire en Allemagne. Il a constaté qu’une bonne partie des chemises étaient du travail bâclé et il a annulé toute la commande.

Au bout du compte, si on veut assurer le succès d’un tel projet, il faut tout organiser de A à Z. Il faut organiser, sur place, un cours de formation pour les ouvriers, afin qu’ils apprennent à travailler selon les normes de qualité suisse. Il faut fournir aux patrons d’entreprises locaux du cuir de qualité, des semelles, des passe-lacets, des lacets, des fermoirs, du fil, et même des machines, en sorte d’assurer une production standardisée et de qualité. C’est seulement si ces conditions sont remplies qu’on peut trouver, auprès des chaînes de magasins suisses, des débouchés pour une production artisanale de masse. Selon le succès des ventes, il est possible de fournir des commandes régulières à des centaines d’entreprises de maroquinerie, en répartissant entre elles la production des divers objets commandés. En contrepartie de ces commandes régulières, on peut exiger, des patrons locaux, des augmentations de salaire au profit de leurs ouvriers.

Frank BRUNNER

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source