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Le Courrier, 28 juin 2016

Interviews : Faysal Sariyildiz s’exprime à propos de la répression contre les Kurdes en Turquie

par Ihsan KURT


Des bâtiments dévastés à Yuksekova, le 30 mai 2016

Depuis août 2015, plusieurs villes kurdes connaissent l’une après l’autre une succession de couvre-feux régulièrement levés puis rétablis au gré des combats entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et les forces militaires turques. Entre le 16 août 2015 et le 30 avril 2016, Ankara en a imposé soixante-cinq dans les villes de Diyarbakir, Sirnak, Mardin, Hakkari, Mus, Elazig et Batman, Cizre, Sirnak, Nusaybin, affectant 1,3 million d’habitants. Combats et mesures sécuritaires ont multiplié les exactions contres les populations locales. Le Parti démocratique des peuples (HDP) a notamment dénoncé, en février 2016, un massacre à Cizre où au moins 179 personnes auraient été tuées par des bombardements des forces turques dans les caves où elles avaient trouvé refuge. Ces opérations ont impliqué des hélicoptères, des chars, des armes lourdes.


Un bâtiment dévasté à Yuksekova, le 30 mai 2016

Selahattin Demirtas, coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP, gauche fédéraliste), troisième formation du parlement mais principal opposant à la politique répressive du président turc, Recep Tayyip Erdogan, était en Suisse au début du mois. Avec le député Faysal Sariyildiz, il a été reçu à Berne par la présidente du Conseil national [chambre du peuple au parlement fédéral], Christa Markwalder, ainsi qu’à Genève par des représentants de l’Union interparlementaire et du Comité international de la Croix-Rouge. Faysal Sariyildiz est en tête des députés risquant une arrestation en raison de la levée de leur immunité parlementaire à la suite du soutien apporté à la population civile lors du siège militaire de Cizre.

Faysal Sariyildiz

Question :

- "Le parlement a levé votre immunité. Que fera le HDP si vous êtes arrêté ?"

Faysal Sariyildiz :

- "La levée de notre immunité est une politique du chantage. C’est une politique habituelle du pouvoir qui laisse planer une épée de Damoclès. Mais si le gouvernement met les élus kurdes hors jeu, cela ne servira qu’à renforcer le sentiment d’injustice chez nos électeurs. Les Kurdes n’auront plus confiance en la voie politique. Nous sommes inquiets qu’ils perdent complément confiance en la paix et qu’il y ait une rupture avec la population turque. De notre côté, nous refuserons d’être auditionnés par la police et les procureurs".

-"Combien de députés du HDP risquent des procès ?"

- "Nous avons 59 sièges sur 550. Des procès sont engagés contre 55 de nos élus. Ils risquent d’êtres arrêtés. Les autorités turques nous accusent de « séparatisme », « d’organiser des manifestations politiques », « de faire l’apologie de crimes et de criminels ». En tant que parti démocratique et d’opposition, nous allons pourtant continuer de nous battre sous le toit du parlement et défendre la démocratie et les libertés".

-"Quel est le projet de l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir, pour résoudre la question kurde ?"

- "Lors du siège de septante-neuf jours à Cizre où 179 civils ont perdu la vie, Erdogan a clairement déclaré : « Soit vous vous mettrez à genoux, soit vous serez tous éliminés ». C’est ça la politique du gouvernement turc. Plusieurs régimes ont essayé d’enterrer la question kurde par la violence d’Etat. Ces derniers ne sont plus là, mais les Kurdes et la question kurde sont toujours présents. Ankara n’a pas une politique démocratique".

-"Certains estiment que le gouvernement AKP montre une certaine tolérance envers l’Etat islamique (Daech ou EI). Qu’en pensez-vous ?"

- "Plusieurs documents prouvant les relations entre l’AKP et Daech ont été publiés. Le transfert des armes conventionnelles et de certains explosifs se fait via la Turquie. Le commerce du pétrole entre les entreprises turques proches du gouvernement et l’EI est connu de la communauté internationale. Les arrestations des journalistes turcs ayant publié des documents sur le transferts des armes par les Services de renseignements (MIT) aux groupes fondamentalistes en Syrie sont aussi connues. Les attentats de Diyarbakir, de Suruç et d’Ankara, commis par les militants de cette organisation contre nos membres et sympathisants, n’ont donné lieu à aucune poursuite sérieuse. Comme nous l’avons déjà déclaré plusieurs fois, les militants de Daech vivent et mènent leurs activités terroristes tranquillement en Turquie. Les blessés de cette organisation sont souvent soignés dans les hôpitaux publics de Gaziantep, d’Adiyaman, de Kilis. Tout le monde sait qu’il y a des cellules de cette organisation en Turquie, et jusqu’à présent aucune opération sérieuse n’a été lancée contre l’EI".

-"Pourquoi Ankara soutiendrait-il une organisation comme Daech ?"

- "On ne peut pas répondre à cette question sans comprendre la question kurde en Syrie. Le Parti d’union démocratique (PYD) et ses forces militaires Union de défenses populaire (YPG) luttent pour l’autonomie. Ankara sait très bien qu’un éventuel statut kurde aura un impact sur les Kurdes de Turquie. C’est pourquoi, malgré toute la sympathie de la communauté internationale envers le PYD, le gouvernement turc qualifie cette dernière d’« organisation terroriste ». Ankara utilise donc Daech pour affaiblir ce mouvement".

-"Que pouvez-vous nous dire sur les relations de l’armée turque « laïque » et le gouvernement islamo-conservateur ?"

- "L’AKP est arrivé au pouvoir en héritant d’une mauvaise situation économique. Le nouveau pouvoir a fait des promesses pour la paix, la démocratie et une économie libérale. Il s’est dit proeuropéen et a aussi promis de soutenir la politique américaine au Moyen-Orient. Au départ, Erdogan a donné l’impression qu’il luttait contre le système de « tutelle militaire » imposée à l’Etat. Mais dans les faits, il a créé son propre système de tutelle, puis a rétabli une alliance rénovée avec l’armée".

-"Vu de l’extérieur, on a l’impression qu’il n’existe d’alternative ni à l’AKP ni à Erdogan. Que fait le CHP (Parti républicain populaire, second parti de l’Assemblée nationale) ?"

- "Le CHP se considère comme le parti fondateur de la Turquie, ce qui n’est pas faux. Mais il a aussi une part de responsabilité dans les problèmes essentiels du pays. Une responsabilité politique et éthique. Quand il s’agit de la question kurde ou des droits des alevis, l’AKP comme le CHP se replient sur eux-mêmes et défendent l’Etat unitaire. Comme parti d’opposition, il n’a pas un véritable projet pour les questions qui gangrènent le pays. Le CHP crée l’attente dans la population et ensuite, au lieu de participer à la résolution des problèmes, il essaie de gérer la crise pour calmer le jeu. Or, en tant que parti social-démocrate, le CHP devrait mener une réelle opposition contre l’AKP, afin de devenir une véritable force et un espoir pour le pays en crise".

Propos recueillis par Ihsan KURT

Des bâtiments dévastés à Yuksekova, le 30 mai 2016

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