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Le Courrier, 9 juillet 2016

Colombia : Pas de trêve pour la peur

par Laurence MAZURE


Vue de San Vicente del Caguán

Le futur accord de paix colombien ne survivra que si les paramilitaires sont neutralisés. Le calvaire de San Vicente et environs le rappelle en lettres de sang.


Colombia

A San Vicente, et dans ses environs, il y a plusieurs raisons au silence dans lequel sont murés les civils, vivants et morts, ainsi que l’invisibilité à laquelle ils ont été assignés.

Pour les vivants, le silence s’ancre, hier comme aujourd’hui encore, dans la peur des représailles des paramilitaires –voire des forces armées–, pour avoir tout simplement vécu, jadis, au côté des FARC dans le cadre de la zone démilitarisée décrétée en 1998 par le président Andrés Pastrana. Sans compter que la guérilla est restée présente dans la région. Ici, le temps ne passe pas, et la menace d’être considéré comme un « auxiliaire de la guérilla » est une épée de Damoclès qui pend au-dessus de la tête de tous les civils.

De quoi est fait ce silence qui les entoure ? En premier lieu, ce sont toutes les questions sans réponse sur le destin des personnes rencontrées dans la zone démilitarisée, après sa fin brutale le 20 février 2002. Rappelons que ce jour-là, le président Pastrana annonce la fin des négociations et la reprise des 40000 km2 par les forces armées colombiennes Quelques heures auparavant, les FARC ont enlevé le sénateur Jorge Gechem après avoir détourné son avion. Les médias vont se concentrer sur les bombardements de l’aviation colombienne pour reprendre le contrôle de la zone. Puis, le 23 février, c’est le début de la saga de la candidate présidentielle Ingrid Betancourt. Malgré les avertissements catégoriques et répétés des forces de sécurité, voyant les sondages d’opinion lui accorder moins de 1% des intentions de vote à l’élection présidentielle de mai 2002, elle tente un coup d’éclat en se rendant par la route à San Vicente et termine prisonnière de la guérilla.

Son histoire va, dès lors, occulter tout le reste du conflit, ce qui arrange d’ailleurs beaucoup de monde car le vacarme médiatique contribue à étouffer les vraies questions.

Des membres des FARC à San Vicente del Caguán

Entre autres : qu’est-il arrivé aux habitants du village de San Vicente et des autres localités de la zone démilitarisée, après la fin des négociations ? Que sont devenus celles et ceux qui se sont rendus à toutes les réunions convoquées par les FARC –et qui étaient filmés en boucle par des équipes de guérilleros qui tournaient autour de la place de San Vicente dans de rutilants 4x4 réquisitionnés d’office pour l’occasion ? Qu’est devenu ce vagabond mystique qui, le 9 octobre 1999, s’est drapé dans sa « ruana » élimée et a écouté chaque parole de l’hommage rendu au « Che » par les commandants de la guérilla, avec une expression aussi insondable qu’intense sur le visage ? Et Daniel et les autres déplacés ? Ont-ils pu retourner chez eux, finalement ? Et s’ils ont pu le faire, quelles circonstances, clémentes ou hostiles, ont prévalu sur leurs destins ultérieurs ? En fait, il a fallu attendre une décennie avant de pouvoir commencer à se faire une idée de ce qu’ont enduré des dizaines de milliers de personnes à San Vicente et aux alentours.

Le dixième anniversaire de la fin de la zone démilitarisée en février 2012 est l’occasion pour le journaliste David Felipe Rincón d’effectuer un reportage dans le Caguán pour le réseau d’information Terra dresse. Au travers d’interviews et de photos, il brosse le panorama de ce qu’a subi la société civile. Ainsi, le Père Luis Alfonso Molina, déjà mentionné pour son rôle dans la création de la radio communautaire Ecos del Caguán, rappelle que la vie dans le voisinage des FARC, avant même les négociations, était relativement plus facile : « La guérilla était là, avant la démilitarisation, mais elle n’était pas si agressive. Nous vivions plus tranquilles, on pouvait passer du temps sur le pas de la porte, avec ses voisins. Il n’y avait pas ces bandes de voleurs qui maintenant nous envahissent et nous attaquent à n’importe quelle heure du jour ».

Luis Alfonso Molina Duque

Quant à la situation après le 20 février 2002, « le Père Molina explique qu’après l’arrivée de l’armée colombienne (...), les combats entre les uns et les autres ont eu des conséquences dévastatrices pour la population civile, qui est toujours celle qui se retrouve prise au milieu de tout ».

Cette dévastation est sobrement rapportée dans les commentaires du reportage photo du journaliste : « Après le départ de la guérilla, en six mois, 163 personnes ont perdu la vie de façon violente à San Vicente. De nombreuses personnes attribuent cette période de mort et de violence aux forces armées qui, selon elles, sont arrivées pour faire la chasse aux guérilleros qui auraient pu rester dans le périmètre de la municipalité. De nombreux civils, qui ont travaillé dans le cadre de la Police civique durant la démilitarisation, ont été assassinés ». Ou bien encore : « Partout dans les environs, il y a de nombreuses histoires de personnes retrouvées démembrées ou le ventre rempli de pierres pour qu’elles ne flottent pas. Après la reprise de San Vicente (par l’armée colombienne), suite à la fin de la démilitarisation, il y a eu beaucoup de cas de morts violentes qui ont été attribuées, officieusement, aux groupes paramilitaires voire aux forces armées ».

Des paramilitaires des AUC

Un des habitants de San Vicente, chauffeur de taxi, approché par le grand quotidien de Medellin, El Colombiano, à l’occasion du même anniversaire, témoigne en ces termes : « Après (la fin de la zone démilitarisée), les paramilitaires sont arrivés. Ils se sont installés dans cet endroit qui s’appelle Tijuana. De là, ils vous convoquaient et vous demandaient vos clés de voiture. Ils vous disaient de revenir la chercher le lendemain, et vous la retrouviez pleine de sang. Ils y avaient au moins assassiné et démembré un pauvre chrétien. Si vous refusiez, c’était vous qui risquiez de mourir ».

En fait, les inquiétudes exprimées par Efraim, Fernando, Daniel et Antonio en octobre 1999 étaient d’autant plus fondées que les paramilitaires étaient présents dans la région depuis 1997 –un fait connu de tout le monde.

Pour arriver jusqu’au Caguán, les « paras » sont venus de loin, plus exactement des régions de Córdoba et de l’Urabá dans le nord-ouest du pays, là où règnent alors les frères Vicente et Carlos Castaño. Ceux-ci sont en train de fédérer tous les fronts paramilitaires au niveau national au sein des AUC, Autodéfenses unies de Colombie. Le Bloque Central Bolivar, qui s’est déjà imposé par la terreur dans la région du Magdalena Medio, est envoyé dans le Caquetá. Le département est un bastion traditionnel de la guérilla et des luttes agraires –sans compter qu’il y a d’importants enjeux économiques liés au narcotrafic pour qui arrivera à reprendre à la guérilla une partie de cette économie illicite. Les grands propriétaires terriens, éleveurs et commerçants de la région du Caguán, quant à eux, réclament l’arrivée des « paras », lassés des extorsions et enlèvements contre rançon des FARC, et préférant les méthodes de terreur expéditive des AUC aux interventions un peu plus contenues des forces armées.

Les paramilitaires établissent donc leur contrôle territorial avant même le début officiel des négociations entre le gouvernement et les FARC. Mais l’ouverture des dialogues va accélérer leur arrivée dans la région, ainsi que le déferlement de leurs pratiques de terreurs, et tracer une nouvelle géographie de la guerre : au nord du Caquetá, à San Vicente, la guérilla, et le contrôle qu’elle exerce à partir de là vers d’autres département et les 40000 km2 de la zone démilitarisée. Au sud du département, près de Belén de los Andaquíes, dans le village de Puerto Torres, les hommes du Bloque Central Bolivar, rebaptisé Frente Sur Andaquíes, et leur chef Carlos Mario Jiménez alias « Macaco », qui installent leur centre de commandement et de torture dans l’école municipale.

Carlos Mario Jiménez

L’horreur vécue alors dans le Caquetá et le Caguán, est telle qu’en mai 2015, le Centro Nacional de Memoria Histórica (CNMH) prend justement l’exemple de Puerto Torres pour documenter les apports de l’anthropologie légiste, de la justice ordinaire et de la justice transitionnelle dans la reconstruction de la mémoire historique afin de témoigner de ce qui s’est passé, non seulement à Puerto Torres, mais au-delà, à l’échelle du pays entier. Ce travail retrace les étapes selon lesquelles les paramilitaires organisaient leurs exactions, et les met en mots qui complètent les témoignages brefs, pudiques, voire allusifs des civils –un travail qui est aussi une brèche dans le silence où se murent encore aujourd’hui un grand nombre de survivants du Caquetá et du Caguán.

Dans cette histoire de Puerto Torres, le plus effarant est l’écart entre le moment où la justice commence à travailler, et celui où la parole de la mémoire historique prend forme : en effet, dès août 2002, la Fiscalía, le parquet colombien, mène l’enquête, suite aux confessions d’un déserteur du groupe paramilitaire qui évalue à une centaine le nombre de victimes dont les corps étaient enterrés dans différents endroits de la seule localité de Puerto Torres. Du 18 au 28 octobre 2002, la justice exhume trente-six corps.

Le rapport des enquêteurs et de l’équipe de médecine légale signale que « les personnes qui arrivaient agonisantes de la cave (...) étaient décapitées et leurs corps démembrés sur un autre tronc d’arbre destiné à cette fonction ». D’autres victimes, en attente d’exécution, étaient attachées à un arbre, forcées de regarder ces exécutions et démembrements, et, en attendant leur tour, étaient déjà torturées à coups de machette. Une photo du rapport du CNMH, qui reprend les documents de l’enquête judiciaire de 2002, montre le tronc de cet arbre, marqué d’innombrables et profondes entailles, ainsi que d’impacts de balles.

La reconstruction des faits et leur mise en récit restituent aux morts l’histoire de leurs derniers moments, brisant ainsi le silence qui est l’une des dimensions de la disparition forcée de ces victimes des paramilitaires.

Aujourd’hui, survivants et coupables judiciarisés estiment à un millier le nombre des victimes de l’offensive paramilitaire dans la seule région du Caquetá : l’un des anciens chefs « para » a signalé l’existence de 743 fosses communes et tombes clandestines, et, en octobre 2014, la Fiscalía avait exhumé 203 cadavres.

Pourtant, pendant et après les négociations de paix du Caguán, les habitants de San Vicente ont été confrontés à une propagande officielle et médiatique qui voulait rendre invisible la guerre civile colombienne. Il est particulièrement frappant de voir que, tout au long des négociations du Caguán, cette propagande témoigne du choix fait par la classe politique et de nombreux secteurs de la société, d’occulter ce qui se passe au même moment, à savoir, l’offensive et la montée en puissance paramilitaire à travers le pays et tout autour de la zone démilitarisée.

Certes, beaucoup d’encre coule alors sur les offensives continuelles de la guérilla des FARC hors de son fief de 40000 km2, notamment sur ses prises d’otages, souvent spectaculaires, comme les « pêches miraculeuses » effectuées lors de barrages routiers. Mais tout au long de ces négociations, d’autres actes de guerre ne sont évoqués qu’épisodiquement par les grands médias colombiens et internationaux : quelque 403 massacres paramilitaires, presque toujours effectués avec la complicité des forces armées colombiennes, qui, de 1999 à 2002, ont permis aux AUC de monter en puissance et d’asseoir leur contrôle sur des régions entières. Et, par là même, sur des pans entiers de l’économie et de la vie politique du pays. Une influence à long terme, qui va bien au-delà des démobilisations de façade engagées à partir de 2005 sous la loi dite de « Justice et Paix » durant le premier des deux mandats du président Alvaro Uribe. Une influence qui perdure aujourd’hui encore, sous d’autres formes.

Alvaro Uribe

Si 1999 a attiré l’attention du monde entier sur les négociations avec la guérilla des FARC qui s’ouvraient à San Vicente del Caguán, il faut rappeler que l’année a aussi commencé avec neuf grands massacres paramilitaires ciblant des communautés rurales à travers le pays –tous commis les 8, 9 et 10 janvier, c’est à dire dans le sillage immédiat de l’ouverture officielle des dialogues le 7 janvier. Cette même année va connaître un total de nonante-neuf massacres perpétrés par les AUC. Les grands médias continueront essentiellement à ne parler du conflit qu’au travers des actions de la guérilla des FARC.

Dans l’intelligentsia locale et internationale, personne ne veut parler de « guerre » et encore moins « civile ». Ironie sanglante de l’histoire, en août 1999, alors que Daniel Pécaut, directeur de recherche à l’EHESS, spécialiste français de la Colombie et des FARC reçu par les autorités et le monde universitaire colombiens, décrète, du haut de son expertise européenne qu’on ne peut parler de l’existence d’une guerre civile, quelques dix-sept massacres paramilitaires frappent le ­territoire.

Daniel Pécaut

En septembre 2001, l’année la plus sanglante où les AUC perpètrent 108 massacres, Pécaut joue sur les mots et les doubles messages en affirmant une fois de plus qu’« il n’y a pas de guerre civile en Colombie », mais « une guerre contre la société civile ». Pourtant, il y en a bien une en cours, avec prise de contrôle territorial à la clé : le 23 juillet de cette même année 2001, deux mois avant la visite de Pécaut, une réunion secrète s’est tenue dans la localité de Santa Fé de Ralito entre les quatre plus grands chefs paramilitaires du pays et la classe politique locale, ainsi que onze membres du Congrès, pour signer un pacte stratégique. Ce document établit la « tâche inéluctable de refonder notre patrie, de signer un nouveau contrat social ».

En fait le texte n’annonce rien de nouveau. Par contre, il prend acte de ce qui a été mis sur pied durant cette période où tous les regards sont fixés sur les négociations avec la guérilla : il s’agit de la collaboration de pans entiers de la classe politique avec les groupes paramilitaires. Leur but ? Mettre le pouvoir du narcotrafic, (hommes, armes et argent) au service de la conquête politique du pays par certains secteurs économiques et politiques, notamment celle d’Alvaro Uribe, pour les élections générales de 2002, puis de 2006. Le pacte de Ralito est loin d’être un cas unique : au moins treize autres pactes similaires ont été conclus durant les années 2000/2001 dans le plus grand secret et la plus totale illégalité, comme le rapporte la fondation Arco Iris en mai 2012.

Pourtant les signes visibles de cette prise de contrôle du pays n’ont jamais manqué : ce sont les massacres paramilitaires qui ont particulièrement ensanglanté la Colombie durant les négociations du Caguán. Si le pacte de Ralito a été connu et est passé à la postérité, c’est parce que l’un des signataires a tenté, à la fin 2006, de minimiser sa culpabilité en en révélant l’existence –ouvrant la porte au scandale de la « parapolitique » et à la condamnation, entre autres, de soixante membres du Congrès colombien.

Laurence MAZURE

Les cadavres, âgés de 17 à 23 ans, de victimes d’un massacre perpétré par les paramilitaitres, à Buenaventura, le 1er avril 2005

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