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Le Courrier, 14 juillet 2016

Egypte létale

par Samuel SCHELLENBERG


Giulio Regeni

C’est encore pire qu’on le pensait. Cinq mois après la découverte du corps sans vie de l’étudiant italien Giulio Regeni, aux abords de l’autoroute Le Caire-Alexandrie, un rapport glaçant d’Amnesty International (AI) fait état de centaines de personnes torturées ou « disparues », victimes d’une vague de répression sans précédent depuis mars 2015. Étudiants, militants politiques ou protestataires, ados âgés d’à peine 14 ans pour certains, ils ont subi la main de fer du président, Abdel Fattah al-Sissi.


Egypte

« Chaque jour, trois ou quatre personnes en moyenne sont capturées, selon des ONG locales, généralement lors de descentes effectuées à leurs domiciles par des membres des forces de sécurité (...) », écrit Amnesty. Nombre d’entre elles sont maintenues en détention plusieurs mois d’affilée, en permanence menottées et les yeux bandés. Certaines ne réapparaissent pas. Pour l’ONG de défense des droits humains, ces crimes sont des instruments clés de la politique d’État égyptienne –et ceci depuis que l’ex-maréchal al-Sissi, élu avec un score soviétique en 2014, a instauré son pouvoir répressif, après avoir participé à la destitution de son prédécesseur islamiste, Mohamed Morsi. Opérées par l’Agence nationale de sécurité (NSA), disparitions forcées et tortures serviraient à intimider les opposants et éliminer la contestation, même totalement pacifique. Concrètement, « toute personne qui ose exprimer des critiques est en danger », selon Amnesty.

Abdel Fattah al-Sissi

Les autorités nient avoir recours à la torture, pour ne reconnaître que des « incidents isolés », dont les responsables sont traduits en justice. Un Parquet largement complice du pouvoir, toutefois, puisqu’il n’hésite pas à déclarer recevables des « aveux » visiblement extorqués par la force.

Au printemps, une large majorité de parlementaires européens a approuvé une résolution condamnant l’assassinat de Giulio Regeni et les sévices qui lui ont été infligés des jours durant. Un avertissement sans frais pour l’Égypte, qui a toujours démenti son implication dans cette mort. Le rapport d’Amnesty pointe toutefois des similitudes entre les lésions constatées sur le corps du doctorant de Cambridge et celles découvertes sur les dépouilles d’Égyptiens décédés en détention, victimes de la NSA. Bien entendu, devant tant de barbarie, Europe et États-Unis devraient user de moyens de pression autrement plus radicaux que celui de la réprimande. Mais avec quelle légitimité ? Il n’y a pas si longtemps, la CIA sous-traitait des actes de torture en Égypte, avec la complicité d’une partie du Vieux-Continent. Aussi, cet État est considéré comme un partenaire de choix dans une région pour le moins instable. A qui on peut, cerise sur le gâteau, vendre des armes avec l’excuse de la guerre contre le terrorisme. Pour l’instant, le fait que ces équipements soient principalement utilisés contre les opposants politiques n’indispose personne.

Samuel SCHELLENBERG

Un véhicule de la police au Caire

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