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mardi 6 décembre 2016
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Le Courrier, 18 juillet 2016

Birmanie : La déception

par Rémy FAVRE


Vue de Naypyitaw

Arrivée aux affaires il y a cent jours, la lauréate du Prix Nobel de la paix 1991 n’a pas libéré tous les prisonniers d’opinion. Les arrestations politiques se poursuivent.


Birmanie

U Nay Myo Wai dort en prison depuis le 4 mai 2016. Son sort n’émeut presque personne en Birmanie. Cet homme politique, profondément nationaliste, est accusé d’avoir insulté sur Internet la conseillère d’Etat et ministre des Affaires étrangères Aung San Suu Kyi, ainsi que le président birman et le chef de l’armée. Lui, clame son innocence. Il affirme que son compte Facebook a été piraté et qu’il n’est pas l’auteur des insultes.

U Nay Myo Wai

Dirigeant du Parti pour la paix et la diversité, U Nay Myo Wai est très connu en Birmanie pour son engagement contre les Rohingyas, une minorité musulmane durement persécutée à l’ouest du pays. Il a relayé de nombreuses rumeurs les assimilant à des terroristes. « Il a fait pression sur le nouveau gouvernement prodémocratique pour défendre la cause nationaliste », explique sa sœur et avocate, Daw Sandar Oo. « C’est pour cela qu’il est en prison aujourd’hui. C’est une affaire montée de toutes pièces. On parle de processus de démocratisation en Birmanie, mais son cas prouve que notre pays n’est pas une démocratie ».

Daw Sandar Oo

Largement victorieuse aux élections législatives de novembre 2015, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi, a formé un gouvernement le 1er avril 2016. Pour la première fois depuis le coup d’Etat militaire de 1962, les forces prodémocratiques dirigent le pays. Aung San Suu Kyi est entrée au gouvernement avec deux portefeuilles. En réalité, elle dirige l’exécutif.

U Nay Myo Wai est en procès pour avoir violé l’article 66D de la loi sur les télécommunications. Il est poursuivi pour diffamation et encourt trois ans de prison ferme. D’après un document confidentiel interne au gouvernement, le ministère compétent, celui des Télécommunications, a indiqué que l’affaire « [peut] suivre son cours, s’il y a des preuves ». Le nouveau gouvernement ne s’est donc pas opposé aux actions judiciaires engagées contre U Nay Myo Wai. Interrogé, le ministère répond que le dossier est « entre les mains de la justice » et qu’il n’a pas le pouvoir d’interférer.

Cette affaire met dans l’embarras l’Association pour l’assistance aux prisonniers politiques birmans (AAPPB), historiquement proche des partisans d’Aung San Suu Kyi. Depuis des décennies, elle reconnaît facilement comme prisonniers d’opinion ceux qui sont condamnés après avoir offensé l’armée.

U Nay Myo Wai, lui, a insulté la conseillère d’Etat Aung San Suu Kyi. Fille du héros national, elle est extrêmement respectée dans le pays, notamment parce qu’elle a sacrifié, pour la lutte démocratique, quinze années de sa vie, passées en résidence surveillée.

« Nous ne considérons pas U Nay Myo Wai comme un prisonnier politique. Il est poursuivi par un individu, pas par le gouvernement. C’est une affaire personnelle, pas politique. Critiquer et insulter, c’est très différent. Lui a insulté quelqu’un. Il n’a pas le droit de le faire », note Bo Kyi, le secrétaire de l’AAPPB. Cependant, la définition du prisonnier politique retenu par son association ne mentionne pas la nécessité de poursuites émanant d’un gouvernement. Et l’AAPPB a reconnu comme prisonniers politiques, à maintes reprises, des militants accusés d’avoir insulté publiquement des membres de l’élite au pouvoir.

Bo Kyi

Lors de sa campagne électorale, en 2015, Aung San Suu Kyi, elle-même ex-prisonnière politique, avait fait de la libération des détenus de conscience sa première priorité. Son nouveau gouvernement en a libérés environ septante. Mais d’après l’AAPPB, il en reste encore plus d’une soixantaine, anciens opposants, combattants et journalistes. Et les arrestations arbitraires se poursuivent.

Aung San Suu Kyi

A la mi-mai 2016, plus de quatre-vingts ouvriers ont été appréhendés, alors qu’ils réclamaient des augmentations de salaire. Une cinquantaine d’entre eux ont été incarcérés pour avoir « troublé l’ordre public » et encourent deux ans de prison. Ils avaient parcouru, à pied, trois cents kilomètres, de leur usine jusqu’à la capitale politique, Naypyitaw, pour revendiquer leurs droits. Même si la centaine de policiers déployés pour les arrêter a agi sous les ordres du ministre de l’Intérieur, lui-même un militaire, la branche civile du gouvernement de la LND n’a pas réagi.

Contrôlé à près de 60 % par la LND, le nouveau parlement n’a pas encore touché à la loi sur les rassemblements pacifiques, fréquemment utilisée dans le passé pour emprisonner des étudiants et des sans-terre. Des amendements sont à l’étude. Le nouveau texte n’obligerait plus les protestataires à obtenir une autorisation pour manifester. Une notification suffirait. Mais la nouvelle mouture de la loi « contient encore des sanctions criminelles pour ceux qui n’informeraient pas les autorités », s’inquiète Amnesty International. Sanction maximale : un an de prison ferme.

Le gouvernement d’Aung San Suu Kyi promeut la démocratie à petites doses.

Tha Aye Hlaing

Les sans-terre attendent des actes

Il sait que la parcelle lui appartient. Mais il n’en a pas la preuve écrite. Pieds nus dans la terre grasse, Tha Aye Hlaing parcourt son lopin de terre, délimité par des bornes de ciment. « Nous sommes 42 agriculteurs et nous réclamons des titres de propriété pour environ 40 hectares que l’armée nous avait confisqués », explique ce paysan de Baegone, un village situé à une quinzaine de kilomètres de la capitale birmane. Sans titres de propriété, lui et ses voisins ne peuvent ni vendre leurs terres, ni les louer, ni prétendre à des prêts agricoles.

À travers tout le pays, des milliers de paysans réclament les terres que l’armée leur a volées sous le régime militaire (1962-2011). Les agriculteurs de Baegone ont entrepris de nombreuses démarches. Ils ont écrit à l’armée, au président, ainsi qu’à leur député, un membre de la Ligue nationale pour la démocratie (LND). Pour obtenir des titres de propriété en bonne et due forme, les militaires doivent maintenant délivrer aux paysans un document indiquant que l’armée renonce officiellement aux parcelles qu’elle a volées. Mais cette dernière ne semble pas pressée. Et la nouvelle administration pas plus désireuse de pousser les militaires à la tâche. Interrogés, les bureaux compétents au niveau du village, du township et du district se renvoient la balle.

En Birmanie, l’armée reste une institution très puissante. Elle a gouverné pendant près de cinquante ans et occupe toujours un rôle de premier plan sur la scène politique. « La branche civile de notre nouveau gouvernement semble très faible pour résoudre notre problème », résume Kyaw Kyaw Oo, un habitant de Baegone, lui aussi en quête d’un titre de propriété. « C’est pour cela que je me sens loin du gouvernement ».

Le président birman, un proche de la conseillère d’Etat Aung San Suu Kyi, a mis sur pied une nouvelle institution chargée de résoudre les conflits fonciers. Mais elle n’a pas expliqué comment elle s’y prendrait pour gérer cet épineux dossier. Contacté, le ministère de l’Agriculture n’a pas été en mesure d’indiquer combien de plaintes cette nouvelle institution avait reçues, ni quelles superficies elle avait éventuellement déjà restituées à des fermiers dans le pays.

Un camp de déplacés rohingyas près de Sittwe, en 2013

Les Rohingyas laissés pour compte

Les Nations unies ont osé. Dans un rapport paru le 20 juin 2016, elles évoquent la possibilité de « crimes contre l’humanité » contre les Rohingyas, cette minorité apatride de l’Arakan persécutée par les forces de l’ordre et des extrémistes bouddhistes. L’ONU établit une longue liste de violations des droits humains : « exécutions sommaires », « arrestations arbitraires », « travail forcé », « tortures ».

La conseillère d’Etat Aung San Suu Kyi n’a pas réagi. Pas un mot. Elle semble vouloir gérer le dossier sans empressement. Parallèlement, son gouvernement a commencé à distribuer aux Rohingyas des papiers provisoires dont on ne sait pas s’ils permettront aux détenteurs de demander, plus tard, la nationalité birmane.

Aung San Suu Kyi préside, par ailleurs, un comité pour la paix, la stabilité et le développement dans l’Arakan censé faciliter le retour des déplacés et la coordination de l’aide humanitaire. Mais elle n’a pas expliqué sa méthode pour atteindre ces objectifs. Ses seules déclarations sur la question rohingya concernent un débat purement sémantique. Les extrémistes bouddhistes réfutent l’appellation « rohingya », alors que la communauté internationale utilise communément ce terme. Pour eux, ces musulmans sont des immigrés illégaux venus du Bangladesh. Aung San Suu Kyi a tenté une voie médiane en promouvant l’expression « communauté musulmane de l’Arakan », qui n’a satisfait personne en Birmanie.

Rémy FAVRE

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