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lundi 26 juin 2017
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Le Courrier, 22 juillet 2016

Paraguay : Chronique d’une injustice ordinaire

par Benito PEREZ


Des victimes du massacre de Curuguaty, le 15 juin 2012

L’eau, la chaleur et la terre ont fait la richesse de Curuguaty. À 250 kilomètres d’Asuncion, près de la frontière brésilienne, cette ancienne capitale du Paraguay témoigne de la folie de l’or vert –le soja– qui a saisi une bonne part du cône sud-américain. Mais depuis le 15 juin 2012, Curuguaty symbolise surtout l’injustice qui règne dans cette parodie de démocratie coincée entre la Bolivie, le Brésil et l’Argentine.


Paraguay

Ce matin-là, plus de trois cents policiers lourdement armés et appuyés par un hélicoptère prennent d’assaut un campement d’une soixantaine de paysans sans terre sur le lieudit Marina Kue. Le terrain, qui appartiendrait à l’armée, avait été attribué à la réforme agraire en 2005. Pourtant, malgré cinq occupations paysannes, toutes délogées, la finca est accaparée par Blas N. Riquelme, un notable colorado (l’un des deux grands partis traditionnels), qui veut y planter du soja. L’affrontement fait dix-sept morts, onze paysans et six policiers. Et offre à la droite le prétexte tant attendu pour se débarrasser du premier président de gauche de l’histoire du pays, Fernando Lugo. En moins d’une semaine, l’ancien évêque est jugé et destitué par les députés, accusé d’avoir encouragé les violences et la mise sur pied d’une fantomatique guérilla, l’Armée du peuple paraguayen (EPP).

Fernando Lugo

Mais que s’est-il réellement passé à Curuguaty ? Comment une poignée de paysans armés de quelques fusils de chasse auraient-ils pu causer tant de pertes et provoquer –selon les autorités– la sanglante riposte ? Il est à craindre qu’on ne le sache jamais. Quatre ans après la destitution de M. Lugo, avec une droite bien réinstallée dans tous ses pouvoirs, la procédure judiciaire est arrivée à son terme le 11 juillet 2016 avec la condamnation de onze paysans à des peines allant jusqu’à trente-cinq ans de prison. Aucun policier n’a été inquiété par les juges ; et pour cause, seules les morts des fonctionnaires ont donné lieu à une enquête du procureur Jalil Rachid. Des dizaines d’associations, Oxfam, Amnesty et même le haut commissaire aux droits humains, Zeid Ra’ad al-Hussein, s’en sont émus. Ils dénoncent notamment l’assassinat d’un témoin clé, l’absence d’autopsies, la disparition du film de l’opération ou le refus d’investiguer les allégations d’exécutions extrajudiciaires de cinq des onze victimes paysannes.

Une victime du massacre de Curuguaty, le 15 juin 2012

Au Paraguay, cette agitation ne trouble pas démesurément le pouvoir. L’ex-procureur Jalil Rachid a été récompensé en janvier 2016 d’un Vice-Ministère de la sécurité intérieure. Les 2000 hectares de Marina Kue produisent bel et bien du soja pour Blas N. Riquelme, rejoignant les 90 % des terres arables du pays ainsi ensemencés et les 85% appartenant à l’oligarchie agraire, alors que le pays compte 300000 paysans sans terre. Quant aux onze victimes paysannes de Curuguaty, elles rejoignent les 115 activistes agraires assassinés impunément au Paraguay depuis la fin de la dictature.

Jalil Rachid

Les députés paraguayens, eux, peuvent s’enorgueillir d’avoir inspiré leurs homologues du grand voisin brésilien, qui n’ont pas eu besoin d’un massacre cousu de fil blanc pour renverser, en mai 2016, leur présidente élue.

Benito PEREZ

Dilma Rousseff

Pour soutenir les sans terre de Curuguaty : http://quepasaenparaguay.info/contador (en espagnol)

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