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jeudi 8 décembre 2016
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Le Courrier, 29 juillet 2016

Cambodge : Kem Ley

par Anne-Laure POREE


Les funérailles de Kem Ley, à Phnom Penh, le 24 juillet 2016

Plus d’un million et demi de personnes ont rendu hommage, dimanche 24 juillet 2016, à l’analyste politique Kem Ley, assassiné le 10 juillet à Phnom Penh. Un coup de semonce pour le parti au pouvoir.


Cambodge

Dans le cortège funèbre long de 5 kilomètres qui accompagnait Kem Ley jusqu’à sa dernière demeure, dans ce flot blanc couleur de deuil, surgissaient partout des photographies de l’analyste politique le plus populaire du pays, souriant, et cette citation de lui : « Essuyez vos larmes et poursuivez votre chemin ». Certains chantaient : « Cambodgiens, réveillez-vous ! », ou encore « Victoire au Docteur Kem Ley ! », « Un Kem Ley est mort mais des millions d’autres sont vivants ! » Au fil d’un itinéraire de 70 kilomètres le long duquel les autorités avaient fait fermer les stations essence, la solidarité s’est organisée : « Des gens étaient venus distribuer de l’eau, du pain, de l’essence à ceux qui en avaient besoin », s’enthousiasme Sophol. « Les autorités avaient interdit qu’on marche avec le cortège. Mais les gens sont venus quand même. Kem Ley, c’est le vrai roi des Cambodgiens ». Sauf que Kem Ley était un homme du peuple, issu d’une famille pauvre, qui a réussi grâce à ses études.

Kem Ley

Diplômé en médecine et en sciences sociales, le Dr Kem Ley, âgé de 45 ans, traitait les questions sociales et politiques en bon médecin : on lui soumettait un problème, il auscultait le malade (il partait à l’écoute des gens, enquêtait sur le terrain), il se procurait des analyses sur le sujet, posait un diagnostic, puis prescrivait un traitement en transmettant, avec un talent rare de pédagogue, l’espoir de la guérison. C’est pourquoi les Cambodgiens écoutaient avec intérêt ses analyses, toutes classes sociales et tous âges confondus. « Il ne travaille pas pour un parti. Les autres font leurs analyses pour le pouvoir, pour la voiture, pour l’argent. Pas Kem Ley », acquiesce Dara, âgée de 49 ans.

Souvent sollicité par les médias, en particulier Radio Free Asia et Voice of America, qui sont les radios indépendantes les plus écoutées au Cambodge, il débattait des questions économiques, sociales, environnementales et surtout politiques, notamment l’Etat de droit et les pratiques démocratiques. Il n’épargnait personne dans ses critiques, pas même l’opposition. Il dénonçait la confusion des rôles engendrée par un Etat où les fonctionnaires sont aussi membres du parti au pouvoir.

Récemment, il avait réalisé une enquête dans les provinces touchées par les problèmes d’accaparement de terres et de frontières mouvantes, en particulier du côté du voisin vietnamien, perçu par une majorité de Cambodgiens comme un envahisseur. Lors de cette enquête qu’il avait appelé la « stratégie des 100 nuits », Kem Ley dormait chez l’habitant, appliquant ses préceptes de la démocratie directe, à l’écoute des autres.

Quand Kem Ley est abattu, le 10 juillet 2016 au matin, dans la boutique d’une station essence où il avait ses habitudes, la photo de son corps baignant dans une mare de sang circule comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Les Cambodgiens se précipitent pour sécuriser le lieu du crime et empêcher les autorités d’emmener le corps et d’effacer d’éventuelles preuves.

Le cadavre de Kem Ley

Dans la foule, tout le monde pense à Chea Vichea, un leader syndical très aimé, abattu devant un kiosque à journaux, en pleine rue, le 22 janvier 2004. Son meurtre n’a jamais été élucidé.

Le cadavre de Chea Vichea

Le nom du défenseur environnemental Chut Wutty est également mentionné. Ce dernier a été tué, le 26 avril 2012, lors d’une enquête sur un trafic de bois dans la province de Koh Kong. Le mode opératoire du crime est le même.

Le cadavre de Chut Wutty

Dans la demi-heure qui suit l’assassinat, le meurtrier, qui s’était enfui à pied, est arrêté, interrogé. Il avoue. Il dit avoir prêté 3000 dollars à Kem Ley et l’avoir tué parce que celui-ci ne l’avait pas remboursé. Mais comment cet homme qui prétend être ouvrier agricole en Thaïlande s’est-il procuré un pistolet Glock ? Pourquoi se présente-t-il comme « Oeuth Ang », qu’on pourrait traduire par « Rencontre Mortelle », quand son vrai nom est Oeuth Ang ? Personne n’est convaincu par sa version des faits.

Oeuth Ang alias Chuob Samlap (à gauche de l’image)

Dans un contexte marqué par la répression contre l’opposition et contre les voix critiques émanant de la société civile ou de simples citoyens (emprisonnements, poursuites judiciaires…), les regards se tournent vers le parti au pouvoir et le premier ministre Hun Sen, à la tête du pays depuis plus de trente ans. Un rapport de l’ONG Global Witness l’a récemment mis en cause avec vingt-sept membres de sa famille pour leur emprise sur de nombreux secteurs de l’économie et sur l’appareil d’Etat, qui se fait au détriment de la population. Hun Sen a déclaré que le gouvernement n’avait aucun intérêt à éliminer Kem Ley. Néanmoins, pas une télévision nationale n’a couvert les funérailles de l’analyste, alors que cette marée humaine escortant le cercueil était un événement exceptionnel. L’immense émotion provoquée par l’assassinat de Kem Ley et l’ampleur du cortège funèbre prouvent que les ingrédients qui ont ébranlé le Parti du peuple cambodgien (PPC) lors des élections de 2013 sont toujours là. Pour ce dernier, c’est un vrai coup de semonce. Et même si cette procession du dimanche 24 juillet 2016 n’était pas une manifestation politique, la couleur du deuil s’apparentait à la couleur de l’insoumission.

Anne-Laure POREE

Hun Sen

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